Un plan d’économie qui fouette du chaton mignon

C’est l’effervescence ! Maintenant que les décisions du premier ministre ont été adoubées d’un vote (purement formel et sans danger), toute la France va pouvoir bondir dans une nouvelle direction : la bonne, bien sûr.

Et cette direction est, évidemment, celle des économies, de la dépense maîtrisée, des budgets finement ouvragés et des lignes comptables millimétrées. Manuel Valls l’a rappelé : il s’agit d’un effort sans précédent (c’est-à-dire comme l’emprunt Sarkozy et le plan d’économie sous Villepin, mais encore plus). Vraiment, on sent l’impulsion ferme qui a été donnée au pays. Il y a dix jours, lorsque j’évoquais ce plan, je le taxais, naïf et sarcastique que je suis, de flou et d’insuffisant. Quel méchant je fus, de croire qu’il serait incapable de tenir ses engagements, aussi mous soient-ils ! Pas de doute, ce plan fouette du chaton mignon.

Et depuis, Manu les bons tuyaux a largement prouvé qu’il n’était pas prêt à ergoter sur les efforts, à minimiser les nécessaires ajustements pour revenir dans la rigueur budgétaire. On parlait, jadis, d’austérité, mais à l’évidence c’est bien de rectitude qu’il faut parler ici : le plan Valls d’économie sera gravé avec la précision du laser dans la solidité de l’airain. Bon, et puis pour éviter la grogne des députés, le laser en profitera pour arrondir les angles ici, là et là, en rabotant les économies qui, sinon, risquent de porter une partie de la population à l’animosité envers notre bon président, alors qu’il caracole pourtant en tête des sondages. Ce serait dommage.

Alors on ne va pas toucher aux petites retraites. Le RSA augmentera comme prévu. Et on conservera le gel du point d’indice des fonctionnaires, sauf qu’on vérifiera qu’il doit bien être gelé tous les ans. Des fois, il pourra être gelé à la baisse, des fois, à la hausse, en fonction des performances du pays, ce qui évitera un gel total avec une absence de mouvement. Ce sera un gel dynamique, en quelque sorte, si vous me suivez bien.

Bon. Moyennant donc ces quelques ajustements, on va pouvoir commencer à bien économiser, à bien redresser, à bien faire attention aux dépenses publiques. Parce que bon, ça suffit les dépenses irréfléchies. C’est fini, ça, monsieur, le temps des distributions gratuites de pognon des autres ! C’est fini, ça, madame, les semaines sans lundi matin et sans vendredi après-midi ! Il va falloir se retrousser les manches gouvernementales et bien tout mettre dans les petits tiroirs et les petites armoires, proprement, et s’assurer qu’il n’y a plus rien qui dépasse.

Voilà, c’est dit.

quand valls économise un chaton mignon prend cher

Vous pouvez retourner à vos activités. Travaillez bien. Consommez. N’oubliez pas de payer votre tiers d’impôts.

Voilà voilà.

Hem.

Et concernant les quartiers difficiles, dans certaines banlieues, au fait, on fait quoi ?

Ah oui mais pour ça, c’est différent. On doit absolument faire quelque chose, et on y consacrera donc 600 millions d’euros. C’est la copine de Manu, Najat, qui l’a expliqué : histoire d’apporter à grosses louches un « développement économique dans les quartchiers » qui n’ont pas toujours eu de la chance, la ministre de la Ville a décidé que l’État (comme un grand et en partenariat avec la CDC, c’est-à-dire lui-même) allait consacrer une enveloppe, pardon, une valise, pardon, une piscine de 600 millions d’euros sur une période de 6 ans pour inciter les investissements privés (les entreprises françaises adôôôôrent quand l’État investit avec elles l’argent qu’elles ont dû auparavant lui donner) sur des « projets structurants » comme, je cite, « des pépinières d’entreprises ou des maisons de santé », les quartiers étant, comme chacun le sait, les endroits bucoliques rêvés pour les maisons de santé et les entreprises. Et on consacrera 75 millions d’euros à la revitalisation des centres commerciaux et artisanaux des quartiers concernés, parce qu’un bon coup de peinture (à 75 briques), c’est fou ce que ça donne envie aux gens qui n’ont pas un rond d’aller se précipiter à Carrouf pour acheter des yaourts.

Voili voilà, pas de quoi fouetter un chaton (même mignon).

Bon, je vous l’accorde, le coup du saupoudrage de pognon gratuit dans les quartiers, cela fait un peu 40 ans que ça dure, et que les résultats sont particulièrement pastels si vous m’autorisez l’euphémisme. Je suppose donc que Najat a plus d’un tour dans sa besace pour transformer une recette qui a sur-performé en matière de ratage pendant plusieurs décennies en succès avec happy ending.

Et apparemment, c’est le cas : elle compte pas mal sur un petit tour de magie économico-sociale baptisée Emplois-Francs qui consiste à subventionner à hauteur de 5000 euros l’emploi d’un jeune chômeur résidant dans une zone urbaine sensible. De façon fort bizarre, les entreprises ne se sont pour le moment pas ruées dans la bonne combine et alors que le gouvernement avait prévu de financer 10.000 de ces contrats en trois ans (ça fait un peu plus de 3300 par an, donc), les dix premiers mois n’ont permis de n’en signer que… 130.

les emplois-francs de najat

Allez. Plus que 9870, et c’est bon, Najat ! Moi, je le sens bien le frémissement sur ce sujet. Et je sens que cette fois, l’ouverture des robinets à pognons sur nos quartchiers sensibles va vraiment faire la différence ! Et tant pis pour les zéconomies budgétaires, il y a des endroits, il y a des secteurs où je dis : No Pasaran !

D’ailleurs, j’en ai un autre qui me vient immédiatement à l’esprit : la masse salariale à la charge de l’État.

Économiser sur les trombones, passe encore. Raboter sur les dotations en essence des patrouilles de gendarmerie ou de police, c’est évidemment pénible. Surveiller de près les dépenses des soldats, des magistrats et des diplomates, c’est vexant, mais on comprend que chacun doit faire des efforts. Mais la masse salariale, c’est non, il ne faut pas pousser. En vertu de quoi, la fonction publique compte fin 2012 un petit 0.3% d’effectifs en plus, ce qui est une augmentation rikiki, austère même si on veut absolument employer un adjectif. De façon intéressante, on note que cette tendance à l’augmentation est un changement (on avait prévenu que c’était maintenant, et le voilà !) : en hausse continue depuis les années 1980, les effectifs de la fonction publique s’étaient stabilisés pour la première fois en 2008 pour accuser une légère baisse en 2010 et 2011.

Apparemment, en 1980, la France subissait l’anarchie, les gens mourraient sur les trottoirs, les élèves sortaient majoritairement analphabètes et la société était fort malheureuse puisqu’il a fallu toute cette masse de nouveaux fonctionnaires pour arriver au paradis que nous connaissons actuellement. Et comme il est hors de question de tripoter les paramètres du paradis (au risque de le transformer en enfer), admettons qu’il faut donc continuer ainsi.

Le souci, bien sûr, est que ces nouveaux arrivants dans la fonction publique représentent un coût non négligeable qui gomme à peu près tous les efforts que Manu tente de mettre en place. Certains, hardis, l’estiment à 77 milliards d’euros, ce qui n’est pas rien comparé aux 17 milliards prochainement économisés à la sueur du front de Valls (et de tous les Français derrière lui).

Zut et zut, ce n’est pas simple, cette histoire de plan d’économie. D’un côté, on nous annonce des mesures viriles qui vont sauver la France. De l’autre, les bonnes habitudes ne se sont toujours pas perdues et les petits robinets à subventions, les grosses cohortes d’embauches publiques ne se sont toujours pas taries. Certes, il faudra voir si, en 2013, l’État, prenant conscience de son obésité, n’avait pas décidé de lourder quelques dizaines de milliers de fonctionnaires. Mais à vue de nez, je pense que ça n’a pas été le cas. Et peut-être, dans les mois qui viennent, Najat, frappée soudainement de lucidité, se dira que son plan de dépenses pour les quartiers et la bricole sur les emplois-francs sont un échec lamentable et qu’il est bon d’arrêter les frais.

Peut-être.

Factuellement, cependant, je continue de constater que le plan est toujours aussi microscopique, qu’il est déjà raboté avant même d’avoir été appliqué, et que de nombreuses fuites sont toujours ouvertes. Moyennant quoi, ma conclusion est sans appel.

Ce pays est foutu.

valls : c'est pas gagné
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