Guérir, soigner ou protéger ? (1)

Au-delà des enjeux économiques, que peut-on attendre d’une libéralisation de la Sécurité sociale ? Tour d’horizon historique de l’évolution de la représentation de la maladie.

Par Bénédicte Cart.

médecine

La maladie, la guérison préoccupent, fascinent parfois l’homme, devenant une construction complexe. Elles sont mystérieuses, parfois incompréhensibles mais, par la médecine, nous les expliquons, les rationalisons et essayons de les maîtriser.

De nombreuses questions peuvent se poser sur le statut de la médecine : son objet est-il la maladie ou l’homme malade ? La médecine est-elle une science ? Une science humaine ? Actuellement l’approche est empirique et scientifique, or, selon Nietzsche « la science est réactive, contre la vie », ce qui est contraire au sens même de soigner.

Penser la médecine moderne revient à penser l’homme, la société. Et ses enjeux politiques, économiques, sociétaux. Face à la volonté affirmée des libéraux d’un marché ouvert de la protection sociale, je m’interroge. Est-ce uniquement en réaction au déficit de la Sécurité Sociale ? Ou faut-il y voir une réflexion plus globale et profonde dépassant la réalité économique ? L’opportunité de repenser notre système permettrait d’équilibrer les offres de soins et donc, par la même, d’humaniser le marché économique qui lui serait lié.

Ma réflexion se concentrera sur trois points qui feront l’objet de trois petits articles :

  • Qu’est-ce que la maladie ?
  • Qu’est-ce que guérir ?
  • La croyance, ingrédient indispensable au rétablissement d’un état normal ?

La maladie, un peu d’histoire

Dans les médecines préhistoriques, et notamment dans la pensée sauvage, la maladie est naturelle mais possède une cause surnaturelle. Il est nécessaire de la mettre en relation avec la vie des personnes.

Pour les civilisations grecques et égyptiennes, la maladie correspond à une transgression, un péché. Dans certains écrits, on trouve un vocabulaire médical qui commence à s’étoffer avec les termes « infections », « épidémie ». Mais le remède est toujours surnaturel, composé par exemple de rites et de sacrifices. Avec le passage à une pensée rationnelle, la médecine devient, elle aussi, rationnelle.

Hippocrate va créer la première école de médecine et un « art médical ». Pour lui, les maladies ont des causes naturelles et il va les classifier. Il pense l’homme comme inscrit dans le cosmos et fonde la théorie des humeurs. Ainsi, la maladie est un dérèglement des quatre humeurs dû à l’environnement. De ce fait, l’état général du patient se détériore et c’est l’organisme qui crée la maladie. Il aide donc l’organisme à rétablir l’équilibre antérieur à la maladie. La pensée hippocratique va évoluer grâce aux apports des médecins et philosophes et sera utilisée jusqu’au XVIème siècle.

img contrepoints246 médecineAu Moyen-Âge, la maladie est une représentation populaire. C’est un péché, une punition divine infligée par le Christ rédempteur au moyen de la souffrance. Elle devient un élément de l’âme, une occasion de faire pénitence.

La renaissance est une période clé, puisqu’il est question d’ouverture au monde, de préoccupation humaniste. De plus, les conditions de vie s’améliorent : on observe un réel essor des techniques qui permettra ensuite une évolution des connaissances médicales et une approche naturaliste de la maladie. Avec Claude Bernard, la médecine va devenir scientifique et chaque maladie sera en lien avec l’anatomie. La démarche hippocratique, à savoir rechercher les causes par l’observation et en créer un modèle (par induction) est toujours d’actualité (médecine rationnelle).

Aujourd’hui, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) décrit la normalité comme un état de santé : « La santé est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Pour Claude Bernard et Auguste Comte, « l’état pathologique n’est qu’une modification quantitative de l’état normal ». La maladie serait donc une forme d’anormalité, et la vie elle-même une activité normative.

Du côté de Canguilhem, la normalité médicale est difficile à établir. Il est nécessaire de prendre en compte la subjectivité des symptômes. C’est la manière dont le malade va faire l’expérience de ces symptômes et de comment il les décrit (physiquement et verbalement) qui va influencer le diagnostic du médecin. Le problème que pose Canguilhem est de savoir où commence la maladie. Pour les scientifiques, il existe des moyennes créant des normes. Il ne faut néanmoins pas oublier qu’il existe une capacité d’adaptation fonctionnelle du groupe qui nous permet de différencier norme et moyenne. Il y a une relativité humaine du « normal biologique ».

Ainsi, la frontière entre le normal et le pathologique est imprécise. La maladie s’entend par rapport au normal (collectif et rigide) mais aussi en rapport aux normes individuelles qui, elles-mêmes, sont souples. Être malade ne signifie donc pas être anormal en l’absence de norme, mais bien une nouvelle dimension de la vie ; c’est créer de nouvelles normes, de nouvelles constantes physiologiques et de nouveaux mécanismes de fonctionnements. C’est une pensée globale de la maladie, alors que dans la pratique médicale, on définit un nombre de symptômes observables par le praticien qui vont former un syndrome selon différentes caractéristiques mesurables. Mais est-ce suffisant ?

La société ne pense pas la maladie comme une nouvelle vision de la vie mais comme un dérèglement. Le malade est anormal et tout un processus plus ou moins important d’exclusion peut être mis en place. Mais certains auteurs nous proposent d’autres définitions selon leurs spécificités. Emmanuel Venet insiste sur la nécessité de rendre à une médecine la part de poésie qu’elle rechigne à assumer. Pour lui, il n’est pas obsolète de penser la maladie comme une sensibilité au monde.

Le concept de maladie est une réponse qu’apporte chaque société à la modification de notre corps. Elle fait peur car elle représente un élément inconnu, indomptable que la science moderne explique méthodiquement et classe tant bien que mal. Dans notre société, la santé a tendance à devenir un bien de consommation, où les patients deviennent des clients. Pour Vigarello, la santé passe à la fois par un « état de bien-être » mais également par « un état de mieux être ». Alors si la santé devient un marché, la sécurité sociale peut-elle répondre à ces enjeux, à cette nouvelle donne ?

À suivre.

Sources :

  • La santé : à la poursuite d’une utopie. Article de la rubrique « La santé, un enjeu de société » Hors-série n°48 – Mars/Avril/Mai 2005.
  • Canguilhem, G., (2005). Le normal et le pathologique. PUF.
  • Venet, E., (2005). Précis de médecine imaginaire. Édition Verdier.
  • Zarifian, E., (2001). La force de guérir. Odile Jacob.