L’enfer est pavé de bonnes intentions (2)

De Lénine à Ben Laden, par Pierre Clermont (Crédits : Editions du Rocher, tous droits réservés)

Le point commun des idéologies totalitaires : la création d’un homme nouveau, l’émergence d’un monde plus harmonieux, plus égalitaire, plus parfait. À quel prix !…

Par Johan Rivalland.

Lire l’introduction de la série : L’enfer est pavé de bonnes intentions (1)

Le vingtième siècle fut, à plus d’un titre et en moult occasions, un enfer. Deux guerres mondiales, des fanatismes et totalitarismes éminemment destructeurs. Avec un point commun : l’idée de créer un ordre social nouveau, communautaire, où régneraient l’harmonie et la justice.

Pierre ClermontPierre Clermont, dans un excellent ouvrage paru en 2004 et passé hélas un peu inaperçu, abordait ce sujet de manière brillante, élaborant une analyse extrêmement intéressante de ce qui relie les différentes tyrannies totalitaires tout au long du XXème siècle, dans la lignée des sociétés holistes et leurs fondements communautaires, s’opposant à la rupture individualiste et aux fondements de la démocratie libérale qui constitue l’ennemi juré des différentes idéologies qui ont pour objectif commun de la détruire.

Les ressorts de l’anti-modernisme

Pierre Clermont part ainsi de la révolution zapatiste au Mexique en 1911, première grande révolte du XXème siècle contre la modernité, inspirée par la paysannerie, pour poursuivre avec la rupture soviétique et toutes les révolutions marxistes qui s’en sont inspirées ou en ont découlé, et prolonger ses analyses avec le fascisme, le nazisme, puis l’islamisme, notamment, sans oublier l’émergence contemporaine de tous les mouvements écolo-marxistes et leur promotion de la croissance zéro.

Point commun de toutes ces idéologies : l’exécration de la souveraineté de l’individu au profit du primat de la communauté, à laquelle celui-ci se doit d’être entièrement subordonné, l’ensemble de ses actes, pensées et croyances devant être dictés par le groupe.

Il s’agit là, il est vrai, du plus ancien mode d’organisation sociale qu’ait connu l’humanité, même si elle va à l’encontre de la liberté de l’individu. D’où le conflit entre modernité et société traditionnelle, thème parfaitement bien traité également dans l’excellent ouvrage de Fareed Zakaria L’avenir de la liberté, dont je vous conseille la lecture.

Assurer le bonheur de l’Homme

Une analyse très précieuse d’un même paradigme qui, de Lénine à Ben Laden, conduit certaines sociétés, sous l’emprise de certains leaders charismatiques à jouer sur les croyances des individus ou des préceptes mystiques pour refuser l’évolution du monde vers une modernité mère de tous les vices.

Ainsi, pour citer un passage du livre, l’auteur énonce que

« la Croyance énoncée par chacune des intelligentsias néo-holistes est posée comme étant en relation directe et exclusive à la Vérité, que celle-ci soit humaine ou divine. À ce titre, elle supplante toute autre vérité et devient le critère absolu non seulement du vrai et du faux, mais même de l’être et du non-être : n’existe que ce qui est conforme à ses dogmes, le reste est repoussé dans le néant. (…) Étant seuls à connaître les voies mystérieuses de la Transcendance, les Initiés, qu’ils soient nazis, fascistes, communistes, docteurs de la foi, ont tous la même mission sacrée : il leur appartient de conformer l’existence des hommes aux exigences de celle qu’ils servent, donc de les prendre en main et d’assurer leur bonheur en les guidant vers leur accomplissement dans ce monde et éventuellement dans l’autre. En général par la contrainte car, étant seuls à posséder la Vérité, ils doivent se faire obéir. Et, tenant leur autorité de la seule Transcendance, c’est devant Elle seule qu’ils sont comptables de leurs actes : le peuple des non-initiés n’a pas qualité pour juger leurs décisions. »

Un ouvrage très fort et très intéressant, par la prise de recul qu’il offre, ce qui le rend absolument passionnant. Très précieux dans le débat qui oppose la démocratie au totalitarisme, nom de la collection dirigée par Stéphane Courtois, l’auteur à l’origine du Livre noir du communisme, à laquelle appartient cet ouvrage et que nous allons brièvement présenter ci-après.

Le cas spécifique du communisme

J’ai déjà eu l’occasion, ici-même, de l’évoquer. Il n’est pas certain que le sujet passionne toujours beaucoup, et pourtant, face à l’ignorance, subie ou volontaire, sur un sujet aussi fondamental, voire la nostalgie à laquelle il donne lieu en Russie-même, se souvenir de ce que ses tentatives de mises en place ont entraîné (et entraînent encore) n’est pas inutile. D’autant que les réactions virulentes de certains défenseurs de cette idéologie, y compris en France (il suffit de naviguer un peu sur internet ou d’être confronté à certains d’entre-eux par le débat pour en juger), amène à s’interroger…

livre noir du communismeTout le monde connaît désormais la somme proposée sous la direction de Stéphane Courtois en 2000 et les vives réactions auxquelles elle a parfois donné lieu.

Toutefois, je ne saurais faire de longs discours. Il est trop difficile de résumer un tel travail de recherches en si peu de mots. Juste insister sur l’importance de cet ouvrage collectif, qui a fait tant parler de lui et recueilli comme rarement des réactions de haine et de mauvaise foi. On connaît, notamment, l’idée selon laquelle le communisme et le marxisme n’auraient rien à voir avec les multiples expériences dont il est fait état ici. Idée que Jean-François Revel, notamment, combattait ardemment, avec force démonstration.

Pour en revenir plus précisément au Livre noir du communisme, on ne peut que saluer et admirer la qualité des recherches menées. Une documentation exceptionnelle, sans parti pris idéologique, et le premier véritable comptage, qui a permis d’ancrer dans l’esprit de la plupart des gens aujourd’hui le fameux nombre impressionnant de 100 millions de morts. Effroyable.
Un livre accablant. Un travail de recherche de qualité. Et une documentation continent par continent, pays par pays, qui rend la consultation accessible à plusieurs niveaux ou degrés de lecture.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. L’idée d’égalité, de justice, les principes de générosité, d’humanisme, affichés mais malheureusement incompatibles avec les réalités. Beaucoup d’esprits même parfois brillants s’y sont laissés prendre, entraînant une bonne partie de l’humanité dans l’enfer. D’où le caractère salutaire de tels ouvrages, destinés à lutter contre l’ignorance, la sottise et tous les dangers qu’elles dissimulent. Le diable guette, le sourire au coin des lèvres… Mieux vaut rester éveillé… sans relâche.

Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden – La grande révolte anti-moderniste du XXe siècle, Éditions du Rocher, janvier 2004, 313 pages.

Stéphane Courtois et al., Le livre noir du communisme, Robert Laffont, collection Bouquins, novembre 2000, 923 pages.