Michel Maffesoli : « Contrairement aux bien-pensants, je prends acte de la mosaïque des tribus »

Michel-Maffesoli

Entretien avec Michel Maffesoli et Hélène Strohl sur leur dernier livre, « Les nouveaux bien-pensants ».

Interview menée par PLG, pour Contrepoints.

6a0147e4419f47970b01a73d9fe137970dPourquoi ce titre, « les nouveaux bien-pensants » ? S’il y en a de nouveaux, qui sont les anciens ?

Pour être franc, je pensais l’intituler « la bien-pensance » mais mon éditeur a trouvé ce titre plus accrocheur ! Cela étant, il s’agit quand même d’un clin d’œil à Georges Bernanos qui avait écrit sur ce thème durant l’entre-deux guerres, où il dénonçait entre autres les pacifistes. Ses écrits pourraient être qualifiés de libéraux, même s’il fut dans un premier temps un proche de Maurras.

Faites-vous une distinction entre les bien-pensants que Bernanos attaquait et les vôtres ?

L’époque actuelle est je crois nimbée d’une sorte de « moraline », ou moralisme, médiatique. Les bien-pensants, dont par exemple Mme Taubira est une représentante, se définissent comme les gardiens d’une certaine morale et jugent leur prochain en fonction d’elle uniquement. Ils définissent le « devoir-être », en pensant ce que doit être le monde, d’une manière idéologique. Au contraire, l’attitude plus saine serait non pas de penser et d’agir en fonction de ce que devrait être le monde mais à partir de ce qu’il est. En un sens, je suis plus proche de Machiavel. Plenel, Macé-Scaron, Fourest ou Attali, chacun dans leur genre, ont cette caractéristique commune de croire qu’ils peuvent orienter le monde selon leur propre vue. De même, ils font preuve d’une remarquable intolérance à tout propos qui n’irait pas dans leur sens.

Mais distinguez-vous des nuances idéologiques entre les bien-pensants des années 30 et les actuels ?

Je crois qu’il n’y a pas de changement de fond. Leur attitude intolérante est un trait commun à chacun d’eux. Par exemple, ils n’acceptent que le cadre dit « Républicain », ne parlent que de « citoyen » et de « Démocratie », concepts auxquels je ne crois plus vraiment. Tenir un discours différent, affronter les tabous d’aujourd’hui, en clair ne serait-ce qu’essayer de penser différemment, c’est immédiatement être suspecté de « dérapage ». Pour l’anecdote, je me suis retrouvé il y a quelques semaines opposé dans un débat radiophonique à Edwy Plenel. Hors antenne il a failli en venir aux mains parce que je l’avais traité de commissaire du peuple eu égard à son dogmatisme borné.

Les curés du politiquement correct mènent des procès médiatiques en fonction de leur idéologie et non du Droit. Je trouve cela dangereux. 

Amalgamer, pour des raisons de forme, Attali et Plenel par exemple, n’est-ce pas un raccourci un peu rapide ? Après tout, on pourrait considérer que le fait de ne pas accepter les idées des autres est un trait commun à une grande partie de l’humanité…

Certes, la tolérance n’est pas une qualité très répandue. Pourtant, je crois qu’il y a des moments, des époques, ou gauche et droite confondues produisent des idoles que rien ne distingue fondamentalement.

La bien-pensance n’est-elle pas plus présente à gauche ? La plupart des figures médiatiques qui se disent conservatrices ou réactionnaires, anti bien-pensants, sont toutes de droite (E. Zemmour, E. Levy, A. Finkielkraut, D. Tilliniac…)

Il est vrai que la gauche est surreprésentée dans ceux que je critique, mais il faut noter deux éléments. D’une part, les personnes que vous citez ne sont pas nécessairement représentatives de ce que l’on appelle « la Droite » d’aujourd’hui, et d’autre part eux-mêmes ont en commun d’être un peu idéologues, même s’ils acceptent plus facilement de dialoguer.

Pour revenir aux bien-pensants, on peut faire un parallèle avec l’inquisition. Pour sauver l’âme, les inquisiteurs ne tuaient pas eux-mêmes, ils menaient le procès et ils livraient la victime au bras séculier, c’est-à-dire le Roi, qui brulait l’hérétique. Les bien-pensants font la même chose. Par exemple dans l’affaire Cahuzac, que je ne défends pas spécifiquement, celui-ci a d’abord été dénoncé, vilipendé même, donc condamné médiatiquement avant même d’avoir été jugé. Les curés du politiquement correct ont mené un procès en fonction de leur idéologie et non du Droit. Je trouve cela dangereux.

D’après vous, comment la génération actuelle des bien-pensants est-elle arrivée au pouvoir, qu’il soit politique ou médiatique ?

Le point de départ du conformisme idéologique est avant tout véhiculé par les universitaires. Leur conformisme se diffuse ensuite à la sphère médiatique, qui contamine et contraint la sphère politique. Les hauts fonctionnaires issus de l’ENA, dont il est question dans le dernier chapitre du livre, sont eux-mêmes des vecteurs de diffusion de la bien-pensance, de manière concrète mais anonyme.

Les politiques actuels devraient prendre acte du fait qu’il n’existe plus de « République Une et Indivisible » mais une mosaïque de tribus.

Dans votre livre, vous expliquez encore plus en amont que la vraie raison se trouve dans les idéaux qui ont mené  à la Révolution Française…

En effet cela remonte à la philosophie des Lumières. C’est à cette période que s’élabore la théorie du contrat social. La racine de la déconnexion vient du fait que gauche et droite confondues restent sur cette belle idée de la République contractuelle, alors que le peuple n’y croit plus. Or quand quelque chose est déphasé, il devient dogmatique. Il est hors de question aujourd’hui de remettre en question la République ou la Démocratie. Toutes les questions politiques, économiques, sociales ou sociétales, se pensent et s’organisent dans ce cadre contraint, cadre que je crois dépassé.

bienpensantsQuels éléments concrets vous semblent appuyer cette position ?

L’un des symptômes les plus aigus est le désintérêt croissant du peuple Français pour la politique. S’ils restent mobilisés sur certaines questions sociétales, on voit bien que l’abstention ne cesse de croître. Les dernières municipales en ont encore été l’illustration. Et cela, sans compter la masse des non-inscrits. Les élus actuels ne peuvent même plus se targuer de la légitimé politique née du consentement majoritaire. En réalité, nous ne sommes de toute façon déjà plus en démocratie. Elle est en train d’être dépassée, c’est mon vieux thème de recherche, par le retour du nomadisme et du tribalisme.

Je crois que les politiques actuels devraient prendre acte qu’il n’existe plus de « République Une et Indivisible » mais une mosaïque de tribus, qui coexistent plus ou moins pacifiquement.

Les causes que vous évoquez remontent à plus de 200 ans. Pourtant, le décrochage des Français et la disparition du clivage droite-gauche semblent plus récents, trente ans tout au plus. Comment l’expliquez-vous ?

Prenons l’entre-deux guerres. Le clivage ne continuait d’exister que parce que la question de la monarchie n’était pas réglée. Jusqu’au Général De Gaulle et la naissance de la Vème République, l’incertitude de l’organisation politique a entretenu l’affrontement entre ces deux visions. Avec la Vème, qui est un entre-deux entre monarchie et République, le clivage a progressivement disparu, jusqu’à en arriver à la situation actuelle.

Je ne crois pas qu’il y ait en France une volonté de retour aux frontières, de repli sur soi. 

L’une des raisons est l’endogamie du milieu politico-médiatique. Endogamie philosophique, intellectuelle, et même physique. Il y a quelques semaines, je visionnais un débat entre NKM (UMP), Christophe Girard (PS) et Emmanuel Pierrat (EELV). Il était frappant de voir qu’au-delà de leurs désaccords de façade il y avait presque une certaine complicité, signe manifeste d’un entre-soi, qui est ressenti par les spectateurs, de manière plus ou moins consciente. Qu’on ne s’étonne pas si cela favorise la montée des populismes.

Est-ce si certain ? Vous dites que tous ces éléments ont contribué à éloigner le peuple de ses hommes politiques. En quoi cela favoriserait-il les extrêmes ?

Parce que voter pour l’un de ces partis qualifiés d’extrêmes constitue encore un acte de rejet. De manière générale, je ne crois pas que leurs électeurs souhaitent vraiment leur victoire. Tout au plus veulent-ils mettre l’accent sur ces problématiques spécifiques, mais sans que cela n’aille plus loin. Malgré tout ce qui est dit et répété quotidiennement, je ne crois pas qu’il y ait en France une volonté de retour aux frontières, de repli sur soi. Les défenseurs de cette politique ont une voix qui porte, mais que je crois très minoritaire. L’avenir me donnera raison ou tort.

Vous dites que les bien-pensants sont pour la République « Une et indivisible ». Pourtant ceux auxquels vous faites référence prônent tous le multiculturalisme, qui s’oppose justement à ce concept, défendu par les réactionnaires qu’ils combattent. N’y a-t-il pas contradiction ?

Il y a en effet un paradoxe apparent. Je suis en réalité convaincu que ces bien-pensants sont faussement « polyculturels ». Sûrs de leur Vérité, ils souhaitent en réalité imposer leur propre vision, au détriment de celle des autres, mais ne sont pas pour la coexistence naturelle des communautés comme ils l’affirment pourtant, et que je défends. Cela demande encore réflexion et analyse pour le prouver.

La défiance du peuple pour ses représentants est-elle une explication à la mise en avant de l’intime ? Puisque le fond n’est plus abordé, l’on s’intéresserait davantage à la forme, à la vie privée, etc. Ce que l’on pourrait qualifier un peu rapidement d’américanisation de la vie politique.

Soyons précis sur les mots. Par définition, l’intime est ce qui est caché, à l’abri des barrières érigées par les façades de la vie privée. Lorsqu’il devient public, l’intime devient obscène. Il y a, il est vrai, une montée en puissance de l’obscène. Je développe depuis longtemps l’idée selon laquelle notre société est devenue tragique, comprendre qui n’est plus en mesure d’apporter des solutions. Lorsqu’il y a du tragique, il y a de la jubilation, c’est-à-dire de l’exhibition. Comme l’avait expliqué Bataille, puisque je sais que je vais mourir, je consomme. Cela s’illustre par la multiplication des écrans, l’explosion des réseaux sociaux, etc.

Michel Maffesoli, Hélène Strohl, Les nouveaux bien-pensants, éditions du moment, 2014, 211 pages.

À suivre, la suite de l’entretien avec Hélène Strohl :

  • « Ce qui a changé, c’est que même lors des oraux d’entrée d’écoles comme Normale Sup’, on demande aux élèves d’être surs de ce qu’ils vont répondre, plutôt que de connaître l’étendue de leur non savoir. »
  • « Je trouve idiot qu’en France on considère que plus on a un poste important plus on doive rentrer tard chez soi. »
  • « Les énarques ne se sentent pas au service du public, mais de l’État. »
  • « La loi incantatoire, la loi-communication, a pris la place du faire. »