Sortie de crise : Pourquoi les États-Unis devancent la France

Est-ce grâce à Barack Obama ? Par la faute de François Hollande ? Ni l’un ni l’autre : en économie, la croissance est toujours déterminée par les entrepreneurs et la recherche.

Par Guy Sorman.

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Barack Obama a-t-il sauvé l’économie américaine et François Hollande serait-il le fossoyeur de l’économie française ? Aux États-Unis, la gauche démocrate en mauvaise posture électorale pour les élections parlementaires de novembre fait valoir que sans les plans de relance de Barack Obama, la crise de 2008 n’aurait pas été effacée. À suivre le parti démocrate, le déficit budgétaire qui a financé quelques milliers de kilomètres de route, des ponts et des écoles (comme au temps de Franklin Roosevelt, en 1934) expliquerait pourquoi la Grande stagnation de 2008 n’est pas devenue une Grande récession comparable à celle de 1930. Aujourd’hui, la croissance américaine dépasse 2% (1% dû à l’augmentation de la population, plus 1% dû aux gains de productivité), ce qui est sans doute le maximum possible pour une économie avancée. En France, on envisage en 2014 une croissance de 0,4%, inférieure à l’augmentation de la population, ce qui implique que les Français s’appauvriront et que le nombre d’emplois disponibles diminuera. Il reste aux États-Unis un taux de chômage de l’ordre de 7%, mais il est impossible de descendre en-dessous de 5% en raison du nombre d’Américains entre deux emplois ou entre deux États. Plus la mobilité des travailleurs est grande, plus le chômage apparent est élevé : mais globalement, le chômage de longue durée tend à disparaître aux États-Unis, alors qu’il s’élève en France.

Comme un peu de science économique ne saurait nuire à la compréhension du chômage, on rappellera que celui-ci ne dépend pas exclusivement du taux de croissance. Plus le salaire minimum est élevé et plus le droit du travail est rigide, plus les entrepreneurs hésiteront à recruter un jeune travailleur non qualifié. La réponse efficace au chômage des jeunes est, partout, de fixer un salaire minimum non dissuasif pour l’employeur, de permettre le licenciement sans trop de contraintes pour l’employeur et, à long terme, d’élever la qualification professionnelle des jeunes à la recherche d’un emploi. Le chômage des jeunes Français sans qualification est donc le résultat, en partie, d’une croissance lente mais plus encore de l’impossibilité pratique pour un employeur d’embaucher un jeune à l’essai. À vouloir protéger les jeunes travailleurs – ce qui est moralement louable – la loi en France les enferme dans un chômage de longue durée. Les États-Unis pêchent, avec des variations selon les États, dans l’excès inverse quand la loi autorise une « exploitation » sans état d’âme des jeunes travailleurs.

Revenons-en à la croissance et à la relance : en défense de l’intervention publique par le parti démocrate, il faudrait ajouter la surabondance de crédits créée délibérément par la Banque fédérale à Washington. Rappelons que celle-ci a pour mission de garantir la stabilité des prix aux États-Unis et de favoriser l’emploi, au contraire de la Banque européenne, dont le seul rôle est de maintenir des prix stables en Euros. Quand le parti républicain objecte aux démocrates que la reprise aux États-Unis reste bien anémique par comparaison avec les sorties de crises antérieures, la gauche réplique que la relance fut insuffisante parce que la droite, majoritaire à la chambre des représentants, a exigé des coupes budgétaires et qu’elle s’avère maniaque de l’équilibre. Comment départager ces deux théories ? Honnêtement, on ne le peut pas car on ne sait pas, en économie, reproduire des expériences : chacun campe sur ses positions qui sont plus idéologiques que scientifiques. À la rigueur devrait-on admettre avec la droite républicaine qu’aucun précédent historique ne confirme sans appel l’efficacité de la relance par la dépense publique : ce que l’on appelle le keynésianisme reste un modèle théorique.

En France, la querelle est comparable entre partisans de la rigueur et ceux de la relance. Mais à la différence des États-Unis, les dirigeants français ont moins de marges de manœuvre que les Américains. Le crédit est géré par la Banque européenne de Francfort avec une grande crainte de l’inflation parce que l’euro est plus fragile que le dollar. Au contraire des États-Unis, les déficits budgétaires en Europe sont immédiatement sanctionnés par des hausses d’intérêt sur le marché mondial, parce que les prêteurs n’accordent pas une grande confiance aux États européens. Par ailleurs, tout gouvernement français de droite ou de gauche, qu’il affiche la rigueur ou la relance, n’est pas aussi flexible que le gouvernement américain, parce que les dépenses publiques en France sont rigides à la hausse et à la baisse : l’importance de la fonction publique, des dépenses sociales, de la Défense et du ministère de l’Éducation ne laisse à François Hollande, comme elle le laissait à Nicolas Sarkozy hier, que l’espace d’un discours sur rigueur et relance – un discours plus qu’une action significative à la hausse ou à la baisse. On ne peut donc pas trancher dans l’absolu le débat rigueur contre relance en France, encore moins qu’aux États-Unis.

img contrepoints151 hollande obamaMais ce débat est-il vraiment significatif ? Envisageons plutôt que la croissance et l’emploi, dans chaque pays, répondent à des causes profondes enracinées dans l’histoire, la culture, les mentalités, les structures, plutôt qu’ils ne répondent aux injonctions des gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche. Par ailleurs, l’économie est lente, tandis que la politique est rapide : les élus ont besoin de résultats visibles, alors que les entrepreneurs – moteurs ultimes de la croissance et de l’emploi – s’inscrivent dans des perspectives longues. La popularité politique de la relance vient de cette illusion de l’effet immédiat. Mais un entrepreneur n’investit pas parce que le gouvernement change de politique ; il investit et recrute parce qu’à long terme il envisage qu’un nouveau produit ou service trouvera sa place sur le marché. La croissance dans le long terme, en réalité, est définie par des « trends », des courants de fonds, tandis que les politiques de relance ou de rigueur ne sont que des vagues de surface.

Les moteurs décisifs des trends de croissance, s’il fallait simplifier à l’excès, sont 1) l’esprit d’entreprise, 2) l’innovation. Le point 2 est mesurable par le nombre de brevets déposés chaque année aux États-Unis, en Europe et au Japon, brevets dits triadiques : les États-Unis arrivent en tête, suivis par le Japon (qui, par conséquent, redémarre), puis l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France (la Chine est loin derrière : sa croissance rapide s’explique par le rattrapage de son retard et l’exode rural).

Dans la longue durée, des crises vont et viennent, périodiques et inévitables (aucun économiste ne sait prévoir ni éviter les bulles spéculatives qui finissent par éclater), mais le trend, assez immuable, est fonction de l’innovation et de la capacité des entrepreneurs à transformer cette innovation en produits marchands.

Une illustration persuasive de cette notion de trend nous est fournie par les succès français à l’exportation : le luxe, les produits agricoles et alimentaires, les armes. Sont-il le résultat d’une récente action gouvernementale ? Pas un instant. Il convient de remonter au siècle de Louis XIV pour repérer la naissance de ces industries, ancrées dans l’histoire longue. Ces vieilles singularités françaises révèlent aussi que les défaillances actuelles et la croissance faible viennent de ce que la France repose sur des lauriers anciens. Les plus grandes entreprises américaines ont été créées au cours des trente dernières années, tandis que les meilleures entreprises françaises remontent à un siècle et plus : la France contemporaine est en panne d’innovations décisives, ainsi que le reste de l’Europe. Or, l’innovation est en très grande partie déterminée par l’excellence de l’enseignement supérieur : les États-Unis dominent, la France est à la traîne, seule la Grande-Bretagne maintient son rang. Les lecteurs de France-Amérique, dans notre magazine de mars, avaient pu lire une explication convaincante de ce retard français : les universités américaines sont en concurrence – ce qui les tire vers le haut –, les universités françaises ne le sont pas – ce qui les incite à la complaisance.

Quant à l’esprit d’entreprise, l’histoire est connue : l’entrepreneur (un mot français popularisé par l’économiste Jean-Baptiste Say au début du XIXe siècle) est un héros aux États-Unis et reste un suspect en France.

En somme, la controverse rigueur/relance est une illusion politique et médiatique, moins décisive pour le destin de nos nations que la place accordée aux entrepreneurs et à la compétition universitaire. Souhaitons que le gouvernement français, après avoir beaucoup tergiversé sur ces sujets, adopte une position claire et s’y tienne. On formera le même vœu de clarté pour les opposants à Barack Obama et François Hollande, en France autant qu’aux États-Unis : le marasme économique tient souvent à l’incapacité d’en analyser honnêtement les causes authentiques.


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