Les Africains, pas faits pour l’entrepreneuriat ?

Il est coutume de dire que les Africains n’ont pas la culture de l’entrepreneuriat. Ces jugements culturels déterministes qui condamnent les Africains à être des acteurs passifs sont-ils fondés ?

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Les Africains, pas faits pour l’entrepreneuriat ?

Publié le 17 février 2014
- A +

Par Hicham El Moussaoui.

pouce_Afrique_0En apparence, notamment en regardant la préférence de la jeunesse africaine pour le fonctionnariat et celle des entrepreneurs pour les activités spéculatives et les projets à rentabilité court-termiste, on serait tenté de conclure hâtivement que les Africains ne possèdent pas l’esprit entrepreneurial. Mais, une fois dit, nous avons le devoir de savoir pourquoi.

De prime abord, entendons-nous sur le terme d’entrepreneur. Selon Joseph Schumpeter, l’entrepreneur est celui qui innove et qui prend le risque de déplaire à la société en brisant la routine et les usages. L’entrepreneur est beaucoup plus qu’un chef d’entreprise, simple administrateur gestionnaire. Beaucoup plus qu’un rentier-capitaliste, simple propriétaire des moyens de production. L’entrepreneur se comprend, suivant I. Kirzner, comme celui qui exerce naturellement la faculté de vigilance individuelle, permettant la découverte, avant d’autres individus, d’occasions de pur profit, c’est-à-dire de besoins individuels insatisfaits.

Ainsi, l’entrepreneur est finalement celui qui :

1) Découvre des besoins insatisfaits,

2) Agit pour les satisfaire,

3) En tire un profit.

Cela implique que la pratique entrepreneuriale a besoin non seulement du talent, de la vigilance, mais aussi d’un environnement qui encourage cette pratique. Comment ? Par la reconnaissance d’abord de l’individualité, ensuite de la légitimité du profit, et enfin de l’efficacité de l’initiative privée comme vecteur de création de richesse et d’emplois.

L’émergence de la figure de l’entrepreneur moderne était ainsi intimement liée à l’essor de l’individualisme (pas au sens d’égoïsme) et de l’humanisme, qui garantissaient la reconnaissance de la légitimité de l’initiative et de l’intérêt privé. En effet, les sociétés, où le groupe prime sur l’individu, combattent tout bouleversement de l’ordre social et résistent au changement, voir le sort de Galilée qui osait prétendre que la terre n’était pas le centre du monde. Il faudrait donc que l’on considère avec bienveillance celui qui pense différemment, propose d’autres solutions ; qu’on lui laisse faire les preuves de l’intérêt de ses découvertes. Et surtout, que l’on accepte que l’entrepreneur s’approprie le fruit de son innovation.

Si le moteur du développement est la capacité à percevoir des opportunités économiques et à les saisir, il faut, par définition, que nous soyons libres de les saisir. Sans liberté, il devient difficile pour la population de bénéficier des talents de leurs concitoyens. Une croissance économique plus élevée a plus de chances de se concrétiser dans des sociétés où les gens ont la possibilité de participer librement aux marchés, où ils peuvent exploiter au mieux leurs talents pour améliorer leur bien-être matériel. Cela exige que les règles du jeu soient favorables à l’initiative privée.

Dès lors, si le potentiel entrepreneurial africain n’est pas aussi visible que l’on souhaite c’est parce qu’il est tué dans l’œuf. Et en cause, un environnement institutionnel (règles du jeu) anti-entrepreneurial. Selon le dernier classement (2013) de la Fondation « Heritage », aucun pays africain ne figure dans la catégorie libre. Près de 80 % des pays africains ne sont pas dans le top 100 du classement Doing Business 2013, mesurant la facilité de faire des affaires.

La complexité, la longueur et la cherté des procédures administratives (enregistrement de la propriété, création de l’entreprise, obtention des permis de construire, obtention des licences, etc.), la multiplicité des taxes et des prélèvements, la rigidité des lois font augmenter le coût d’investissement surtout pour les petits entrepreneurs. L’excès des réglementations et leur instabilité accroit le risque et l’incertitude, ce qui explique pourquoi les entrepreneurs africains se rabattent sur l’informel afin de fuir l’enfer réglementaire et fiscal.

Et quand bien même, ils décident d’opérer dans le formel, ils le font dans des activités spéculatives, rentières, bref les moins risquées. Cela est à l’origine du phénomène selon lequel le capital africain est à dominante marchande qui se valorise dans l’échange, et non par un capital productif se valorisant par la production. D’où la faiblesse de l’investissement productif dans les pays africains. Une faiblesse qui s’explique également par le déficit d’épargne (en moyenne pas plus de 9 % du PIB en 2003, contre 20 % en Asie du Sud).

De même, le cadre institutionnel est défavorable à l’épargne. En effet, avec des États budgétivores, la pression fiscale limite le potentiel de consommation et d’investissement, moteurs de la croissance économique. Pis, l’essentiel du revenu des contribuables est dilapidé dans des dépenses ou des projets publics aussi bien inutiles qu’inefficaces. De même, les politiques monétaires inflationnistes consistant à offrir de l’argent facile et à financer les déficits publics par la planche à billets ne font qu’exproprier les Africains en érodant la valeur monétaire de leur salaire, leur retraite, leur patrimoine, en nourrissant la spirale inflationniste.

Enfin, l’absence de marché financier concurrentiel limite la canalisation de l’épargne vers des investissements productifs de long terme. Bref, cet environnement institutionnel anti-investissement et anti-épargne explique pourquoi le potentiel entrepreneurial africain ne se concrétise pas dans les faits. Pensez juste à un Steve Jobs d’origine syrienne : aurait-il pu devenir l’emblème de l’entrepreneur s’il avait évolué dans l’environnement institutionnel syrien au lieu de l’environnement américain ?

Ainsi, au lieu de se complaire dans la résignation et le défaitisme culturels, il est temps que les dirigeants africains assument leur responsabilité et entreprennent les réformes institutionnelles nécessaires pour promouvoir l’épargne, l’investissement, la liberté économique, et permettre enfin aux Africains d’exprimer l’étendue de leur talent entrepreneurial.

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  • C’est … exactement ça.
    L’image au pouce levé est bien choisie.

  • tout les peuples sont fait pour l’entreprenariat, sauf si on leur propose des postes de fonctionnaires fictifs surpayé…

  • Y a de grandes entreprises de tous les continents sauf d’Afrique.

  • On peut le tourner comme on veut, il y a bien un élément culturel derrière la différence dont il est question. Quand pour tout argument contre la différence culturelle on avance la pléthore de contraintes étatiques, de la complexité des réglementations, etc., on donne soit même un argument massivement en faveur de la différence culturelle: cette différence du poids de l’état, d’où provient-elle? C’est bien le poids des évènements de l’histoire et des normes culturelles qui se sont forgées au travers des décennies passées, pour ne pas dire au travers des siècles, qui construisent les différences institutionnelles. Par quelle magie la Suisse par exemple est beaucoup plus libérale et décentralisée que la France, quant à elle jacobine, étatiste et centralisée?

    L’argument de l’auteur c’est comme de dire que si les femmes ne peuvent pas conduire en Arabie saoudite, ça n’a rien à voir avec la culture, c’est juste qu’il y a une loi qui l’interdit et qui donc limite cette possibilité. Absurde. Personne n’oserait prétendre que la règle de droit instituant l’interdiction ne relève pas de l’implémentation dans le système juridique d’éléments culturels, en l’occurrence religieux, issus du wahabisme. Certes, enlevez la loi et le comportement changera, les femmes commenceront petit à petit à conduire. Mais on ne peut prétendre que cette loi ne puise pas son origine dans un élément culturel.

    Mutatis mutandis, il en va de même pour l’entrepreunariat. certes, réduisez les contraintes réglementaires et vous aurez petit à petit un développement de l’entrepreunariat qui se fera jour, mais on ne peut prétendre que les contraintes qui le freinent n’ont rien de culturel. Le plus intéressant, c’est que si la culture détermine les institutions, en retour les institutions façonnent aussi les comportements et au bout d’un certain temps façonnent la culture elle-même. Tout cela est lié. Si on parvient à libérer les contraintes, avec le temps le changement de comportement possible pourra faire basculer l’élément culturel vers une vision plus positive de l’entrepreunariat.

    Nonobstant, au grand dam de l’auteur, la culture est bien à l’origine, du moins en partie, des différences relatives à l’attitude vis-à-vis de l’entrepreunariat. Et ce n’est pas valable que pour cette notion. Pourquoi croyez-vous qu’en moyenne en europe les pays plus protestants ont des institutions plus libérales que les pays catholiques? Pensez-vous que ça n’a aucun rapport avec l’élément religieux historique impliquant une exégèse libre pour les uns contre la contrainte et la soumission à l’autorité religieuse pour les autres. Pensez-vous que ça n’a aucun rapport avec les formes de structures de pensées que cela génère et qui diffusent sur le reste des contenus sociétaux, le rapport à l’autorité religieuse ayant glissé vers le rapport à l’état?

    Je ne dis pas ici que c’est intrinsèque à un peuple où à un autre. C’est normatif. Il y a un zeitgeist, un ensemble de représentations sociales à un moment donné qui sont véhiculées et partagées par la majorité dans un groupe, et cela peut changer au travers du temps pour un même groupe. Mais, c’est se leurrer que de croire que la culture n’a rien à faire la dedans. Il n’y a pas de pot commun dans lequel chaque nation tire aléatoirement à tour de rôle une forme d’institution pour les cent ou deux cent ans à venir, comme si ça n’avait rien à voir avec la culture. Les institutions ne naissent pas ex nihilo, ce sont des hommes et des femmes qui les forgent, avec tous les a priori culturels qu’ils ont pour les guider lors de la création ou de la transformation de ces institutions.

    •  » par quelle magie, la suisse est beaucoup plus libérale et décentralisée que la france, quant à elle, etatiste, centralisée et jacobine …  »

      et quelle rapport avec l’afrique ? ni la suisse ni la france n’ont eu a subir de colonisation. la chine est jacobine, et l’entrepreneuriat y est trés developpé à tous les niveaux. en afrique, pour que l’etat soit libéraux ou jacobin, il faudrait deja que l’etat existe, ou qu’il soit stable, avec des forntières reconnues par tout le monde, ce qui est loin d’etre le cas partout.

  • Dire à peu près la même chose sans point d’interrogation, (cette forme lâche d’affirmation permettant une sortie furtive) ne condamne pas les Africains à être des acteurs passifs.

    La lecture de : « Les civilisations à l’épreuve du climat » de Vincent Boquého donne une explication. Y adhérer n’induit aucune passivité.

    L’évitement de réponses non conformes à la pensée inique (sic) ne résout aucun problème.

    La justification par le colonialisme n’explique pas le cas particulier de l’Afrique du Sud, au contraire.

  • Les commentaires sont fermés.

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