Crowdfunding, t’es mort ? Ouais man !

I Tilted

En traversant l’Atlantique, le crowdfunding est en train de devenir le financement participatif. Mais n’y a-t-il que le terme qui change ?

Par Michel Rona.

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I tilted

Son entreprise, c’était d’aller une quatrième fois aux Jeux Olympiques. À 46 ans, Winston Watts a décidé de relancer les Rasta Rocketts. Il est sorti de sa retraite sportive, s’est entraîné comme un fou avec son équipier, a payé de sa poche les billets d’avion pour aller aux qualifications. Le dernier déplacement, à Saint-Moritz, était trop cher, alors ils ont attendu chez eux en se rongeant les ongles, pendant la valse hésitation qui allait décider s’ils seraient qualifiés. Le samedi, on leur a dit peut-être, puis peut-être pas, et le soir enfin, oui. Et là Winston s’est préparé à aller courir les sponsors et mendier de l’équipement auprès des autres équipes, vu qu’ils n’avaient pas le premier sou pour le voyage de Sotchi. Il avait oublié ce dont la foule des internautes se souvenait : Rasta Rockett n’est pas seulement une histoire de bronzés qui font du bob, c’est l’histoire d’amis qui se fixent un objectif élevé et même apparemment démesuré et qui défient dans la bonne humeur les obstacles qui se dressent sur la route qui y mène. Alors la foule a décidé de pousser le bob. Le lundi soir, il y avait déjà plus que la somme nécessaire rassemblée en dollars et en dogecoins, et le mardi matin Watts annonçait gentiment qu’ils allaient devoir cesser d’accepter les dons.

Watts et Dixon sont aux jeux. Le pouvoir de la multitude, associé à l’internet, change les donnes. Tandis que le monde s’en réjouit, les dirigeants français, eux, se demandent avec angoisse si la digue réglementaire qu’ils érigent depuis bientôt un an va tenir, et comment ils pourraient bien récupérer ces mouvements qui les dépassent. Telle est du moins la seconde impression qu’on retire à l’examen du dossier, une fois passée l’euphorie de voir Fleur Pellerin annoncer à sa descente de l’avion qui ramène notre Président de la Silicon Valley, sans même s’offrir quelques heures de récupération, que ce dernier veut « faire de la France le pays pionnier du financement participatif en Europe » (600M€ en Angleterre contre 40M€ en France en 2012…) ; les grandes phrases, ça ne coûte pas cher.

La clé pour décoder les annonces enthousiastes de l’économicienne numérique est un petit document de 13 pages édité par l’Autorité des Marchés Financiers et l’Autorité de Contrôle Prudentiel en mai 2013 et disponible sur le site web qu’elle partage avec son ministre. Parmi les menaces d’années de prison et de milliers d’euros d’amende pour ceux qui se livreraient à ces activités sans avoir la totalité des agréments, labels et autorisations préalables, se dégage la philosophie qui guide notre État-nounou — et qui avait à l’époque conduit le site Friendsclear à jeter l’éponge. Une philosophie qui tient en quelques principes fondateurs :

  • Le crowdfunding à la française ne doit pas constituer un risque pour le monopole bancaire. Ainsi, il ne faut pas s’étonner d’une limitation à 1000 euros par investisseur et par projet dans les nouvelles dispositions, de manière à ne priver les banques que de la part sans intérêt et même coûteuse de leur clientèle.
  • Les plates-formes de crowdfunding doivent être les agents qui permettront à l’État de garder le contrôle du système. Tant qu’il s’agit d’activités et d’organismes sans but lucratif, on laissera faire, mais dès que cela rentrera dans le tissu économique réel, fini de rigoler. Un site qui se contenterait de jouer les marieurs et de faciliter les transferts, comme le fait Kiva Zip pour les États-Unis et le Kenya, ne serait pas acceptable en France. Comme l’a découvert Friendsclear, l’ACP juge impératif que le risque de défaut ne soit pas supporté en totalité par les prêteurs, et donc que la plate-forme reste aux commandes du prêt ou de l’investissement. De même, les financements, même recueillis en totalité, doivent pouvoir être refusés sans explication au bénéficiaire. Il n’y a peut-être pas de rapport avec le fait que toutes les plates-formes françaises qui sortent du domaine du don ou de l’économie solidaire pour entrer dans celui du financement des entreprises semblent aujourd’hui graviter autour de la Banque Publique d’Investissement, mais on a du mal à écarter toute suspicion.
  • Les individus ne doivent pas choisir par eux-mêmes, mais être guidés, conseillés, assistés. Cet aspect, très clair dans les conclusions de Friendsclear, ne transparaît qu’en filigrane dans le guide du financement participatif et les nouvelles mesures, mais il est bien là. Ce n’est pas par hasard que le nouveau statut, délivré et contrôlé par l’AMF aux plates-formes dédiées aux entreprises, s’intitule « Conseiller en Investissement Participatif ». Bien entendu, un label viendra le consacrer. Il représente une Marianne, cocarde à l’oreille, entourée de l’inscription « Plate-forme de financement participatif – régulée par les autorités françaises ». Ce label est visible ici (document pdf, en page 3) .

Un des principaux sites de crowdfunding aux États-Unis s’intitule Crowdtilt. Il propose même sur son site le code en Open Source pour inclure dans son propre site web une application de crowdfunding. Dans « tilt », il y a cette notion extraordinaire de faire basculer le destin par l’action collective. Mais les Français, eux, en sont restés aux flippers dans les cafés, où « tilt » signifiait que les lumières s’éteignaient, que le score revenait à zéro et qu’il fallait remettre une pièce dans la machine.


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