J’ai rêvé d’une France sans finance… c’est un vrai cauchemar !

Voie ferrée abandonnée (Crédits phgaillard2001, licence Creative Commons)

Ouf, bon débarras ! Fini la dictature des marchés ! Dehors le capitalisme financier ! Place à l’économie réelle !

Vous en aviez rêvé, ils l’ont fait. 2015 : les dernières mesures punitives mises en œuvre ont enfin chassé de France les derniers financiers qui s’y accrochaient ! Taxe sur les transactions financières, séparation pointilleuse des activités, mesures fiscales dissuasives : on n’a pas lésiné. Ouf, bon débarras ! Fini la dictature des marchés ! Dehors le capitalisme financier ! Place à l’économie réelle !

Par Pierre de Lauzun.

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2015. La belle année ! Enfin, une France sans finance. L’air me paraît maintenant plus léger et presque printanier. Au loin les tours de la Défense… bon, bien sûr depuis plusieurs mois, elles sont laissées à l’abandon, vidées de leurs salles de marché et de tous ceux qui y travaillaient. Et aussi de tous ceux qui gravitaient autour, avocats, audit, conseil, directions financières des entreprises. Bon d’accord, cet ex-quartier d’affaires a rapidement dépéri, il est aujourd’hui en friches, plusieurs milliers d’emplois sont partis vers des cieux plus accueillants, et avec eux leurs recettes fiscales et emplois induits. Plus besoin de tous ces livreurs, gardiens et autres puisque les locaux sont vides… plus de magasins non plus d’ailleurs.

Mais que diable, n’était-ce pas le prix à payer pour avoir enfin la paix ?

Ne pensons donc qu’à notre bonheur d’un pays enfin débarrassé de sa finance et de ses financiers. J’ai rendez-vous avec mon cousin de province au Terminus Nord. Sacré cousin, un Breton à la tête d’une belle PME. Il me raconte que son entreprise, confrontée comme beaucoup à un accès plus difficile au crédit, doit faire de plus en plus appel aux marchés pour financer ses investissements. Il est allé voir sa banque à Vannes, qui le renvoie à sa consœur… à Londres, qui seule traite désormais tout ce qui est activités de marché. Aïe, pas sûr qu’ils connaissent les voiles du Morbihan ou qu’ils soient sensibles au développement du tissu économique de la Bretagne Sud. Il va falloir leur expliquer tout ça… And in English of course… Mon cousin, inquiet et fébrile, est en transit à Paris, il prend l’Eurostar de 14h43.

Pas seul d’ailleurs : il y va avec deux amis, qui viennent de nous rejoindre, entrepreneurs comme lui et très sympathiques au demeurant. Le premier dirige une entreprise florissante qui cherche à entrer en bourse pour lever des fonds et se développer à l’international. À Londres bien sûr, là où sont désormais tous ses interlocuteurs financiers et tous les investisseurs. Pas facile de garder un contact fidèle avec eux. Mais que faire d’autre ?

Le deuxième travaille pour une société dont la majeure partie du chiffre d’affaires est en dollars, alors que ses coûts sont en euros. Conséquence : il est vital pour elle de se couvrir contre les risques de change – ce qui suppose des produits dérivés, des produits de marché justement. Mais à Paris on n’en trouve plus. Raison pour laquelle, il est devenu un habitué de l’Eurostar. Il se plaint de devoir payer plus cher des interlocuteurs durs et moins fidèles, parce que moins conscients de nos particularismes nationaux et régionaux. Sa société pense d’ailleurs localiser une partie de sa direction financière à Londres pour augmenter son efficacité. Elle n’est pas la seule ! L’Eurostar me dit-il bruit de conversations de dirigeants se posant la même question. Parce que les produits, les marchés, les investisseurs, les experts capables de répondre à leurs besoins sont maintenant tous là-bas. Il me raconte que la semaine dernière, il prenait le même train et s’est trouvé aux côtés du dirigeant d’un voyagiste français, qui a un sérieux problème : il fixe le prix des voyages qu’il vend pour toute la saison, or le pétrole fait une part appréciable du prix de ces voyages et son cours fluctue tout le temps ; s’il n’arrive pas à se protéger, son activité deviendra un vrai casino. Lui-aussi a un besoin vital des marchés… à la City, of course

Coup de déprime. Ça fait beaucoup quand même. Ça m’apprendra à reprendre contact avec ma famille de province !

Retour près de chez moi. Ah le marché de mon quartier, la vraie vie. Et mon boulanger qui me connaît si bien. Tiens, ce jour-là il discute avec son fournisseur attitré, producteur de blé dans la Beauce. Mais ce dernier est très pressé, il n’a pas le temps, car il prend lui aussi l’Eurostar de 14h43. Il a rendez-vous avec une banque anglaise pour voir comment se préserver de la volatilité des prix du blé. Un impératif dans son métier dit-il. C’est quand même dommage qu’il n’y ait plus personne à qui parler de tout cela à Paris ! C’était bien plus simple avant.

Bon là, j’ai le cafard, je décide de rentrer à la maison. Une idée folle me saisit : tout compte fait, on a peut être eu tort de jeter le bébé avec l’eau du bain… on aurait peut être dû garder chez nous au moins la « bonne finance », celle dont notre économie a besoin et que nos entrepreneurs et nos producteurs sont obligés aujourd’hui d’aller chercher ailleurs. Mais arrêtons de divaguer. De toute façon moi aussi je dois partir pour Londres dès que possible. Moi aussi j’ai besoin de moyens pour financer mes projets ! Un petit tour rapide sur le web… Mince. Plus de places dans l’Eurostar cette semaine, ni d’ailleurs la suivante. Que faire ?