Le vivre ensemble, ou la société neutralisée

L’obsession des politiques sur le vivre ensemble a des conséquences dramatiques pour la société.

Par Baptiste Créteur.

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On pensait que le gouvernement utilisait les sujets sociétaux pour faire diversion et éviter que les sujets économiques ne soient surveillés de trop près. Et si nous faisions fausse route, et que les sujets sociétaux étaient en réalité la priorité du pouvoir socialiste (de droite et de gauche, vert rouge ou brun, soit l’ensemble du spectre politique français) ?

Force est en effet de s’apercevoir que quelques sujets, comme la quenelle ou l’affaire Gayet, sont rapidement montés en épingle, et que les hommes politiques de tous bords se sont relayés aux micros tous tendus vers eux pour propager la bonne parole, sous des formes parfois cocasses quand le président demande le même respect de la vie privée auquel les citoyens ont droit, à savoir pas grand chose. Auparavant, il y avait Taubira et le retour du racisme.

L’avantage de ces sujets, c’est qu’ils permettent non seulement de faire diversion, mais d’entretenir une certaine confusion. La stigmatisation de l’extrême-droite, avec la dissolution de ses bienaimés groupuscules et la ferme condamnation du racisme qu’elle trouvait bon enfant, la soude ; l’antiracisme entretient le racisme, comme la lutte contre l’homophobie entretient l’homophobie, en faisant d’une caractéristique anecdotique (l’appartenance à un groupe ethnico-religioso-gadgéto-culturel ou les préférences sexuelles) un sujet de société clivant.

Et la confusion qui règne rend les catholiques opposés à certains changements sociétaux proches de l’extrême-droite, fait des conservateurs des réactionnaires, et des rumeurs de coup d’État militaire fomenté par quelques généraux catholiques ne sont pas sans rappeler certaines républiques bananières avec lesquelles nos dirigeants entretiennent de plus que cordiales relations. De fait, le point de vue des catholiques modérés qui ne demandent pas que tout le monde respecte leurs préférences mais de pouvoir continuer à vivre selon les valeurs qui les animent est passé sous silence ; les jeunes cathos se vendent moins bien que les Civitas.

Les différents mouvements de contestation qui se sont rassemblés pour le Jour de Colère sont d’ailleurs très hétérogènes et leur base idéologique plutôt confuse ; des jeunes qui, il y a 10 ans, auraient chanté en chœur « J’emmerde le Front national » en viennent à entonner « Bleu Blanc Rouge, la France aux Français » ; le Front national, s’intéressant il y a peu à des alliances islamophobes, hésite à donner à nouveau dans l’antisémitisme. Les sondages ne dirigent plus seulement l’exercice du pouvoir, ils ont désormais un poids certain dans la rédaction des programmes.

Compte tenu des budgets de subventions accordés aux associations militant contre le racisme et l’antisémitisme, il est étonnant que le racisme puis l’antisémitisme puissent se développer aussi vite ; à moins que ces associations ne soient là que pour occuper un espace sinon occupé, et de bien meilleure façon, par la société civile. Peu importe finalement que ces sujets soient lancés par la majorité ou qu’elle se contente de jeter un peu d’essence sur des braises confortablement protégées dans l’âtre des fantômes français, ils font l’actualité plus que le quotidien.

En attendant, la société change sous les coups de maillet législatifs. L’école change, et on y enseigne désormais tout sur le kiki entre deux parties de touche-pipi associatif. Les parents inquiets pour le développement de leurs enfants, qui craignent qu’ils fassent de la sexualité un sujet aussi prégnant dans leurs vies que les formatrices d’instituteurs, n’auront désormais plus le choix : la socialisation de l’enfant suppose qu’on l’arrache à ses parents. Pas seulement à ses parents, d’ailleurs ; l’enfant doit être vidé de sa substance, déconstruit, formaté pour ensuite devenir l’idéal petit défenseur de la joie de vivre républicaine ; un petit, tout petit morceau de vivre ensemble. La citoyenneté, c’est servir l’État, vivre par lui et pour lui mais jamais contre lui, travailler toujours à nos projets de société dans lesquels on pensera avant tout à mettre les autres au centre, surtout s’ils sont marginaux.

Pour assurer les clivages et que les mouvements de contestation aient plus peur les uns des autres qu’ils détestent le pouvoir en place, on fait du deux poids, deux mesures une définition de la justice ; Christiane Taubira, qui veut que l’esclavage soit reconnu seulement si les esclavagistes étaient européens, est ministre de la Justice.

L’égalité hommes-femmes femmes-hommes est également un sujet important dans l’entreprise ; la parité au sein des ateliers mécaniques et les agences évènementielles devra nous préoccuper, tout comme l’égale distribution des congés parentaux pour le père parent 2 afin que les jeunes parents puissent bénéficier plus longtemps de revenus amoindris et de carrières ralenties. Tout est fait pour que les enfants grandissent dans les meilleures conditions de développement d’une pensée socialiste.

Il est à noter que la démarche relève plus de la suppression que de l’addition. On veut supprimer les inégalités, supprimer les stéréotypes de genre, arracher les attaches pré-républicaines. On ne parle pas de ce qu’on veut mettre à la place, car on ne veut rien y mettre ; les sujets vont se multiplier et se renforcer sans jamais s’épuiser.

Il ne reste plus aux élites politiques que quelques coups à donner pour faire tomber les derniers remparts à l’uniformité de l’individu et à la pensée neutre plus qu’unique. Les valeurs anciennes des conservateurs chancèlent déjà, associées à d’authentiques réacs. Les mots s’effritent, à tel point que Vincent Peillon se voit en défenseur de la liberté et en authentique libéral. Vidés de leur sens, les concepts disparaissent, et on ne peut plus aujourd’hui savoir si « liberté » désigne le droit naturel des libéraux ou la liberté réelle des marxistes, si « égalité » désigne l’égalité en droit qui rend les hommes égaux devant la loi ou l’égalité matérielle qui donne aux uns le privilège de jouir du fruit du travail des autres.

La pensée unique et le politiquement correct, cette passion pour l’égalité des sexes ne sont finalement que les moyens de neutraliser l’individu, d’affaiblir assez ses valeurs et préférences personnelles pour en faire un citoyen sans aspérités ; l’absence d’ancrages pré-républicains signifie que tous les ancrages sont républicains, c’est-à-dire que le citoyen ne pourra pas penser en dehors du système actuel et assimilera le légal au légitime, le judiciaire et le juridique à la justice, l’absence de loi comme un vide juridique – oubliant que l’absence de loi n’est pas l’absence de règle et que le vide juridique est l’essence du libre-arbitre.

Il s’agit donc de faire disparaître tout ancrage, de rendre malléable et flexible la société dans son ensemble. Le projet de société des hommes politiques français, c’est une société qu’on anime et qui accepte pour ennemis ceux qu’on lui présente et qui, systématiquement, sont une partie d’elle-même – et pour les citoyens, parfois une partie d’eux-mêmes. La culpabilité aujourd’hui collective donnant lieu à des rituels de rédemption sera plus individuelle ; nous porterons tous le fardeau de l’esclavage, nous serons tous responsables des stéréotypes de genre. Et notre confession républicaine se transformera idéalement en mobilisation et fera de nous des militants contre une part sombre que nous n’accepterons dans notre incapacité à voir son revers de la médaille.

Car la force de cette pensée unique, c’est de n’avoir aucun négatif, aucun réel adversaire ; de rendre douteuse toute opposition. Car pour souhaiter éduquer ses enfants soi-même, il faut vouloir les ancrer bien profondément. Considérer qu’avoir les mêmes droits suffit à rendre les individus égaux, c’est être aveugle au plafond de verre et autres discriminations salariales. En clair, l’individu doit être pensé avec ses déterminismes, d’où l’importance aujourd’hui de les mettre en avant pour ensuite lutter pour leur suppression. Avec, bien entendu, le grand jeu d’accordéon des minorités qui, une fois qu’elles ont obtenu l’égalité, militent pour la reconnaissance de leur différence, et ainsi de suite. Identité, égalité, identité, égalité.

Mais gare. Le gouvernement, sur les questions sociétales, accepte les identités si elles sont assez minoritaires, ou peuvent donner à tort ou à raison l’impression d’avoir été bafouées, outragées, menacées, ou de faire face à des déterminismes (comprendre : des phénomènes sociaux qui relèvent de l’ordre ancien). Demain, ces minorités se fondront à leur tour dans la société neutralisée ; les associations ont déjà quasiment le monopole des questions sociales et morales. On prêtait à des syndicats représentant à peine 5% des salariés le rôle de partenaires sociaux, les associations bien-pensantes et les têtes brulées du progressisme seront demain les partenaires sociétaux, ou partenaires moraux.

Et de la même façon, la responsabilité ainsi confiée à des professionnels de la contestation empêchera les aménagements, les cas particuliers, les dérogations, les exceptions – bref, tout ce qui adapterait raisonnablement un cas général à une multitude de cas particuliers. Les magasins de bricolage et les parfumeries n’ouvriront pas le dimanche ; les femmes n’auront pas plus le droit de récupérer après l’accouchement que les hommes.

Et on s’étonnera de voir toujours certains points de vue surreprésentés, de voir que ces associations n’éradiquent pas le mal (ou ce qu’elles voient comme tel) car il s’agit, ni plus ni moins, de leur fonds de commerce.

Et nous vivrons ensemble, acceptant que des dirigeants élus (parmi ceux qui aiment assez le pouvoir et assez peu l’intégrité pour se présenter) pratiquent dans les domaines moraux et éthiques ce qu’ils pratiquent déjà au niveau économique. Ils choisissent déjà où vous pourrez habiter en décrétant des plans d’urbanisme qui déterminent les prix, ils choisissent quels emplois vous exercerez en subventionnant les uns avec l’argent taxé aux autres. Ils choisiront aussi désormais l’échelle de valeurs de vos enfants et leurs principes moraux, avec toute la décence qu’on leur connait en la matière.

Et cette dérive totalitaire, les réactions absentes et les inquiétudes mitigées qu’elle suscite, a ceci de rassurant qu’elle est prévisible et prévue, et ceci d’inquiétant qu’elle semble malgré tout inéluctable. De ce point de vue, la diversion semble fonctionner ; Valérie Trierweiller remplace Nabila dans les conversations à la cafétéria, le divertissement se fait diversion, et il s’en est fallu de peu pour que nous nous trompions de diversion, en pensant que les sujets sociétaux occultaient les sujets économiques.

Malheureusement pour ceux qui refusent d’être neutralisés, les anti-système sont pour le système à la fois un parasite et un hôte, ayant encore l’espoir de prendre le contrôle de la machine étatique à formater les citoyens. Un parasite car le système a besoin d’épouvantails et les met en avant s’ils font assez peur, un hôte car ils ne seront rien de plus que des épouvantails. Et les contestations potentiellement dangereuses car plus radicales qu’extrêmes, dont les valeurs sont authentiques sans relever de la haine, sont rapidement cannibalisées par plus extrêmes ou confondues avec elles ; fondées sur le refus plus que la revendication, elles se trouvent fort dépourvues lorsque arrivent les négociations avec le pouvoir qui leur font dé-serrer les poings à coup de millions d’argent public versés pour la cause.

Et le pouvoir joue habilement la carte de l’énervement ; quelques arrestations un peu musclées et rarement justifiées, quelques jets de gaz lacrymogène et quelques associations représentatives d’une mouvance rare mieux reçues que des associations représentatives de millions de Français ont suffi à marginaliser la Manif Pour Tous, et à rendre ainsi inaudibles ses arguments autrement discutables.

Et c’est ainsi que, alors que la rue défile sous des bannières bariolées avec des slogans dissonants, alors que de l’ambiante cacophonie se distingue uniquement un rejet de la politique du gouvernement et des parlementaires – un rejet du système comme aiment à l’appeler les journalistes qui entretiennent ainsi la confusion entre la politique, la démocratie, la société d’une part et leur acception actuelle d’autre part – c’est ainsi que continuent les conférences de presse, les rapports de commande et les projets de lois bientôt promulgués.

La seule alternative crédible à l’accaparement par divers groupes de pression successifs de l’appareil du pouvoir est la neutralisation de cet appareil, la pose de barrières effectives et l’existence de vrais contre-pouvoirs.

Le projet de société libéral, c’est faire de la société un point de rencontre neutre pour des individus ayant leurs propres convictions, leurs propres principes et leur propre système de valeurs ; plutôt que le point de rencontre selon des principes, des valeurs et une idéologie prédéterminés pour des individus neutres. C’est pour cela que le point de vue libéral est, en matière économique, sociale et sociétale, relativement inaudible : le libéralisme est le seul système qui souhaite faire de la société un terrain neutre, là où les autres veulent lui donner une coloration spécifique. Mais c’est aussi pour cette raison que les libéraux sont systématiquement les plus décriés dès qu’un pays avance vers le totalitarisme : ils sont les seuls qui ne seront pas attirés par l’alternance symbolique aux commandes du bulldozer sociétal qu’est la social-démocratie.