Nucléaire iranien : Quand Satan négocie avec le Diable ?

Conclu fin novembre entre l’Iran et les grandes puissances, l’accord de Genève sur le nucléaire est entré en vigueur le 20 janvier. Retour sur les éléments clés de la négociation qui ont permis cet accord.

Par Michel Ghazal.

iran-USLa fin de l’année constitue pour beaucoup une période propice pour célébrer Dieu. Mais comme la lumière n’est révélée que grâce à l’obscurité et que c’est le mal qui fait apprécier le bien, Dieu ne peut être présent sans que le diable ne s’invite à la fête.

Il en de même en politique et dans les relations internationales. Par une sorte de simplification et une vision réductionniste des situations, le monde se partage entre les bons et les méchants. Du coup, un glissement sémantique transforme l’ennemi en diable qu’il faut honnir et avec qui toute possibilité de dialogue est bannie sous peine de sanctions.

Mais qu’il s’agisse des relations entre les États-Unis et l’Iran des Ayatollahs ou de De Klerck et Mandela en Afrique du Sud (puisqu’il en a été beaucoup question ces dernières semaines), l’histoire et la diplomatie montrent que la paix se construit avec ceux qu’on a combattu et diabolisé.

Ce 20 janvier, l’accord négocié à Genève en novembre dernier entre les six puissances de la communauté internationale (États-Unis, France, Grande Bretagne, Chine, Russie + Allemagne appelées le P5+1) et l’Iran en vue de geler son programme nucléaire, entre en vigueur. Après un bras de fer qui a duré plus de dix ans, dans cet accord intérimaire de 6 mois1, l’Iran s’engage, entre autres, à suspendre la production d’uranium à 20% (seuil considéré critique pour la fabrication de l’arme atomique) en contrepartie d’un assouplissement des sanctions que faisaient peser sur lui les États-Unis et les pays européens.

Je saisis ce moment pour revenir sur les 8 clés qui, après plusieurs échecs, ont contribué au succès d’une négociation multi parties laborieuse et semée d’embûches.

Les 8 clés du succès

1. Ouvrir un canal de négociations « parallèles ». Depuis le mois de mars 2013, et bien avant l’élection de Hassan Rohani, les États-Unis et l’Iran ont, dans le secret le plus absolu, engagé des pourparlers. Parler avec « l’ennemi » considéré de surcroît comme le « diable », ne peut se faire au grand jour au risque de voir la foudre s’abattre sur ses initiateurs et mettre vent debout tous ses opposants.

Ceci ressemble aux discussions qui avaient été engagées entre Israël et l’Autorité palestinienne sous les auspices de la Norvège loin du Moyen-Orient bouillant et qui avaient abouti en 1993 aux accords d’Oslo. Elles se sont conclues par la poignée de main historique entre Rabin et Arafat. Même si malheureusement, dans cet exemple, cette percée n’a pas donné les résultats concrets espérés et s’est heurtée ensuite à de multiples obstacles pour sa mise en œuvre.

2. Procéder par étapes. Après des années de défiance réciproque, la première urgence était de restaurer la confiance. L’accord intérimaire de six mois, en réduisant dans le temps la portée de l’engagement, vise à juger les parties non sur des promesses vite oubliées, mais sur leurs actes bien concrets. Pas d’engagements irréversibles, si l’Iran ne respecte pas sa parole, les sanctions déjà levées peuvent être réinstaurées. En fait, la vraie négociation pour un règlement du dossier nucléaire iranien démarre maintenant.

3. Traiter les points à négocier en fonction de leur difficulté croissante. En démarrant la négociation par les objets les plus faciles, ceci a permis de montrer la capacité à avancer ensemble et de construire la confiance. Laisser les points les plus difficiles à la fin évite les blocages d’emblée et augmente la chance de parvenir à un accord car il est plus difficile de sacrifier un édifice quand il est réalisé à 90%. Ainsi, l’avenir du réacteur en construction à eau lourde d’Arak et qui pourrait à terme produire du plutonium (l’autre filière permettant de fabriquer une bombe nucléaire), fut traité en dernier.

Pour rappel, les accords d’Oslo stipulaient que les palestiniens prendraient le contrôle de Gaza et d’une grande ville en Cisjordanie Hébron et ouvraient la voie à une négociation pour un accord plus globale qui devait aboutir à la création d’un État palestinien indépendant avec des frontières bien définies.

4. Éviter toute fuite durant les 4 jours de négociations entre les équipes. Absolument rien n’a filtré des échanges et de l’évolution de la négociation jusqu’au communiqué final annonçant les modalités de l’accord. Ceci donne aux négociateurs une plus grande liberté pour mettre toutes les options sur la table sans risquer qu’elles soient considérées comme des quelconques concessions. En n’étant pas dévoilées au grand jour, elles peuvent être explorées, acceptées, remaniées ou rejetées sans crainte d’y être contraint une fois évoquées.

Michel Rocard avait réussi cet exploit en enfermant jour et nuit les équipes qui ont négocié les accords de Matignon concernant la Nouvelle Calédonie (une des plus belles réussites diplomatiques française de ces trente dernières années).

5. Montrer que les négociateurs se sont battus pied à pied. C’est à 4h30 du matin que Javad Zarif le négociateur iranien était apparu bien épuisé mais soulagé devant les médias du monde entier pour annoncer la nouvelle.

Ceci ressemble aux négociations sociales où l’accord est signé tard dans la nuit avec entre-temps plusieurs signes envoyés à la base qu’il va capoter. Ainsi, ceux qui regardent les négociateurs ne pourront pas les accuser d’avoir cédé facilement et de ne pas s’être battu.

6. Présenter l’accord comme une victoire. Ceci permet de contourner les durs et de parer aux réactions de ceux qui sont hostiles qu’il s’agisse des conservateurs iraniens ou des opposants du congrès américain. Ainsi, telle que rapportée par Le Monde, la lettre adressée par Rohani au guide suprême Ali Khamenei : « Vos enfants révolutionnaires ont pu, grâce à des négociations compliquées et dures, prouver sur la scène internationale la légitimité du peuple iranien de poursuivre ses activités nucléaires ». Il en est de même du secrétaire d’État américain John Kerry qui a déclaré à l’intention d’Israël, des pays du Golfe ou des conservateurs qu’il s’agissait « d’empêcher l’Iran d’obtenir une arme atomique ».

En fait, contrairement aux idées reçues, aider son « adversaire » en rendant le choix auquel il souscrit aussi peu douloureux que possible, lui facilite la tâche pour le vendre à ses électeurs et rend son adhésion à la solution souhaitée plus plausible.

7. Permettre à chacun de satisfaire ses intérêts sous-jacents. Pour l’Iran, il s’agit de retrouver une place et d’être reconnu comme une puissance au Moyen Orient, de signer la fin de l’isolement du pays sur la scène internationale, de desserrer l’étau des sanctions pour assurer un redémarrage de l’économie et un retour à la prospérité et surtout d’obtenir une reconnaissance du droit à l’enrichissement à des fins civils. Quant au Président Rohani, il jouait sa crédibilité en montrant qu’il respectait sa promesse électorale.

Pour les États-Unis, le président Obama a besoin de redorer son blason sur la scène internationale en réussissant là où ses cinq prédécesseurs avaient échoué. De même, il a la volonté de déplacer vers l’Asie son focus diplomatique et un Iran modéré, non seulement lui permettrait de trouver un autre point d’appui que l’Arabie saoudite devenu un allié parfois encombrant, mais aiderait à stabiliser la situation au Moyen Orient car ce pays peut agir sur Assad en Syrie, les chiites en Irak et le Hezbollah au Liban.

Pour la France, son intérêt est d’éviter la prolifération nucléaire avec un effet contagion sur les autres pays de la région qui s’empresseraient de vouloir acquérir l’arme nucléaire (l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Égypte…). Il lui fallait montrer qu’elle restait cohérente avec ses positions antérieures en évitant un compromis au rabais.

En résumé, l’Iran a un besoin économique que l’Occident peut l’aider à satisfaire. L’Occident a un besoin politique dans la région que l’Iran peut contribuer à satisfaire.

8. Trouver une solution où toutes les parties sauvent la face. La reconnaissance du droit de l’Iran à l’enrichissement nucléaire civil a permis d’éviter d’humilier ce pays. La mise en place d’un système de surveillance internationale qui garantirait que l’uranium enrichi à 5% serait utilisé pour produire de l’électricité a répondu aux craintes des six puissances occidentales. Geler les travaux sur le réacteur d’Arak a « récompensé » la ténacité de la France qui fut perçue à un moment comme voulant saboter la négociation. À la fin toutes les parties ont déclarées être satisfaites de l’accord obtenu, ce qui, dans le cas présent, constitue un véritable exploit.

Accord historique ou erreur historique ?

Accord historique pour les uns, erreur historique pour les autres notamment pour Israël qui s’est senti déçu, trahi, inquiet et en colère. Ce dernier a dénoncé cet accord et l’a considéré comme un « jeu de dupes, une supercherie qui permet à l’Iran de gagner du temps et d’aller à l’arme nucléaire ». Il l’a vécu comme un désaveu avec le sentiment que les intérêts économiques des États-Unis sont plus importants que sa sécurité.

Mais, répétons le, une diplomatie se construit sur une identification précise des intérêts nationaux de chaque pays permettant ainsi de fixer des objectifs à atteindre et de définir ensuite une stratégie et des tactiques pour y parvenir. La diplomatie, c’est rechercher la satisfaction des intérêts par la voie de la négociation et pas par celle de la guerre toujours très coûteuse et hasardeuse.

Pour cela, comme l’a dit J.-F. Kennedy : « Ne négocions jamais avec nos peurs, mais n’ayons jamais peur de négocier »… même avec le diable s’il le faut, aurait-il pu rajouter. C’est précisément ce qu’Obama a déclaré : « L’Amérique collaborera parfois avec des gouvernements qui ne répondent pas à ses plus hautes attentes en matière de liberté politique ou de droits de l’homme ». Cela signifie, que si le diable a une partie de la réponse à mes intérêts, je n’hésiterai pas à négocier avec le diable. Ce ne sont ni les sentiments ni l’idéologie qui définissent une politique étrangère mais bien les intérêts.


Sur le web.

  1. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé le respect par l’Iran de tous les points de l’accord de Genève notamment: la suspension du programme d’enrichissement à 20% et le début de conversion du stock existant, l’arrêt des activités à Natanz, Fordo et surtout celles sur le réacteur à eau lourde en construction à Arak.