Vivre en homme libre

Bénin 2011

La vie occidentale se veut longue, dure et froide « comme caillou ». Sans odeur ni saveur. Voilà une existence bien peu vivante.

Par Thomas Mur.

Bénin 2011

Je suis sorti d’Occident il y a un peu plus de cinq ans. J’habite dans une périphérie du monde développé : le Bénin. Personne ne m’a poussé, aucune occasion à saisir ne s’est présentée, mon immigration au Bénin fut un choix personnel. Je n’étais pas attendu et j’ai vécu des années de galères, pauvre comme je ne l’avais jamais été, j’ai manqué d’argent pour manger, pour me déplacer, pour me soigner, pour me vêtir. J’ai appris à payer mes loyers en retard, à vivre au jour le jour, à compter sur la chance, parfois, pour tenir ma parole. Et souvent la chance m’a aidé. J’ai également appris à vivre serein, à être sincèrement et entièrement heureux les jours qui se passent bien et qui sont finalement nombreux.

La vie en Afrique m’attirait-elle ? Oui, bien entendu. Mais je peux affirmer que la véritable cause de mon déplacement n’a pas été cette attirance. Ce qui m’a poussé à l’exil, c’est l’écœurement que je ressentais pour ma vie en Occident.

Avec le recul je peux dire nettement ce qui ne me va pas dans le monde occidental : c’est le manque de vie.

Le contraire de la vie n’est pas la mort. La vie et la mort sont les deux faces d’une même médaille, elles sont indissociables. Le contraire du monde vivant est le monde inerte.

La plus importante caractéristique du vivant est peut-être la rétroaction. Dans le vivant la rétroaction est partout, c’est elle qui guérit les blessures, qui durcit la peau et les corps exposés aux coups, qui régule nos organes et notre comportement, qui donne l’équilibre. De nos réflexes jusqu’à la moindre de nos cellules en passant par nos sentiments et nos convictions, nous ne sommes faits que de rétroaction.

Par l’effet de la rétroaction, voir un accident effroyable donne envie d’éliminer les accidents effroyables. La réponse occidentale, à force de lois générales et d’études scientifiques, est si performante, si efficace, que les accidents effroyables seront peut-être bien éliminés un jour. Car la réponse occidentale est de supprimer les choix risqués. Mais alors on ne meurt plus parce qu’on vit moins.

Rappelez-vous les voyages automobiles d’avant l’obligation des ceintures de sécurité et des sièges bébés dans les voitures. C’était il n’y a pas si longtemps, jusque dans les années 80 : vos enfants dans le coffre de la voiture d’une voisine qui emmenait tout le monde à l’école, les jeux et la vie si souvent joyeuse et ô combien bruyante et usante d’une fratrie en route pour les vacances. Aujourd’hui vos voyages attachés sont tristes, atones, sans couleurs, sans bruits, sans risques et sans souvenirs. Que faites-vous à vos enfants ? Quel monde leur réservez-vous ? Je vous prédis qu’un jour, vous, les Occidentaux, vous perdrez jusqu’au droit de voyager. Vos systèmes de santé vous l’interdiront à cause du risque élevé de problèmes en dehors de vos frontières aseptisées. Je vous prédis que non seulement vous l’accepterez mais vous trouverez cela normal et nécessaire.

Vous remplacez la vie sociale, ses coups bas, ses injustices et sa générosité, sa petitesse avec sa grandeur, par des mécaniques sociales régies par des lois. Établir des lois générales pour chaque cas particulier. Rester attaché, s’enfermer la tête dans un casque, mais est-ce si important partout et à tout moment ? Des interdictions contraignent tous les métiers, des règles pointilleuses de salubrité, des labyrinthes administratifs, des lois qui pénètrent jusque dans vos lieux de travail et vos foyers. Et des couvertures maladies, des protections sociales, des systèmes de retraites…

La vie occidentale se veut longue, dure et froide « comme caillou ». Sans odeur ni saveur. Voilà une existence bien peu vivante. Par certains côtés le monde occidental, dans son obsession de solutions qui seraient universelles et définitives, donne l’impression de se rapprocher du monde inerte.

Ces dernières années j’ai été l’acteur de ma propre vie ainsi que de celles de ma femme et des deux enfants dont j’ai la charge. Avec les conseils de ma femme je prends des décisions qui regardent nos vies plusieurs fois par an, dans les périodes difficiles plusieurs fois par mois. C’est-à-dire que je nous déplace comme je déplace des pièces sur un jeu d’échec, sauf que ce n’est pas un jeu et j’ai la responsabilité de nous éviter le danger. Saviez-vous qu’il existe quelque chose de plus prioritaire que de se soigner ? C’est manger. Cela peut sembler trivial mais, à l’hôpital, muni d’une ordonnance, la décision à prendre est au contraire tout à fait vitale : payer les médicaments et mal manger durant trois semaines, au risque de nous fragiliser tous ?

Nous faisons systématiquement les choix qui nous paraissent les plus sages. Nous avons la conscience aigüe que nos vies peuvent s’arrêter à chaque instant. Ils sont nombreux autour de nous à partir, celui-là dans un accident de moto, celle-ci en pleine crise de paludisme survenant dans un moment de faiblesse. Une espérance de vie courte signifie concrètement de mourir facilement. Les enterrements de personnes jeunes sont fréquents. Et moi aussi, sans la couverture santé française ni aucun des « avantages » sociaux du pays où j’ai grandi, je vivrai probablement moins longtemps. Mais chaque minute de vie ici vaut combien de vos heures de transport, de fatigue, de stress et de complications administratives ? Combien de vos heures passées loin des enfants, des vieux et d’une vie sociale ? Et surtout, en France, vous ne faites pas vous-même les choix les plus importants pour vos propres vies. Vous ne choisissez pas de vivre. Seuls des choix d’ordre secondaire vous sont autorisés. Pourtant, afin de sentir la vie circuler dans nos veines, afin de rester éveillé, aux aguets, afin d’opter pour la prudence, afin d’apprendre la sagesse, il faut pouvoir choisir !

Il n’y a pas de place pour moi en France et le reste de l’Occident me parait à peine meilleur.

Il n’y a plus de place pour un homme libre.