Parcourir l’économie des Chines à vélo (ou en scooter)

Fudan 3

Petite virée en deux roues et sans casque dans l’économie de la Chine moderne.

Par Fang Shuo, depuis Taïwan.

J’avais publié l’an passé quelques billets (cliquez ici) relatifs à mon petit vélo shanghaien, évoquant la place de la bicyclette sur les trottoirs de l’université de Fudan et dans l’Histoire de la Chine contemporaine. Tout cela très modestement, dans la mesure où je ne suis ni Chinois ni historien.

La suite de l’histoire m’ayant conduit à Taïwan, je ne peux que vous faire partager cette frappante comparaison qu’illustrent les photos ci-dessous.

En RPC, le communisme a triomphé, et les gens roulent gentiment en vélo, mode de déplacement doux s’il en est, c’est bien connu, gentil et écologique. Bon, dès qu’ils ont les moyens, ils achètent quand même un scooter, ou surtout une voiture (dix-mille par mois à Shanghai). Même pas tellement parce que c’est plus pratique, mais plutôt parce que c’est le sens du progrès, et aussi évidemment parce que c’est un signe extérieur de richesse prospérité bien visible, exactement comme, disons, dans l’Europe d’après guerre.

Au cas où vous auriez oublié ce que cela donne sur les trottoirs de Fudan, revoici les photos de l’article de l’an passé :

Fudan 1
Fudan 2Fudan 3 Fudan Université, à Shanghai, République Populaire de Chine.

 

À Taiwan au contraire, le capitalisme refoulé de Chine s’est imposé avec son lot de méchants lobbys pétroliers, et autres industries polluantes, sans parler de son idéologie détestablement individualiste. Résultat : on fonce en scooter, même pas électrique au contraire de la RPC.

Et voilà le travail :

Taiwan 1

Dans le campus de l'Université Sun Yat-sen, Taïwan, République de Chine.
Dans le campus de l’Université Sun Yat-sen, Taïwan, République de Chine.

 

Le contraste est frappant, non ?

Oui, même avec une double rangée de scooters puants et bruyants au premier plan, c’est quand même beau un coucher de soleil. Et oui, la mer se trouve juste en bas de la colline, la bifurcation à droite étant l’entrée de la résidence universitaire de la magnifique université Sun Yat-sen de Taïwan (il y en a aussi une en Chine, il me semble).

L’Histoire du monde est donc fort simple, en fin de compte. D’un côté, les gentils : communistes, modestes, à vélo, eco-friendly et sourire aux lèvres. De l’autre, les capitalistes, soutenus par les Américains (ça c’est vrai, Taïwan était un élément clé de la stratégie américaine du containment, « endiguement » en français, c’est-à-dire l’encerclement des pays communistes), en scooters polluants avec leurs casques qui empêchent de sourire et de se parler. Méchants capitalistes individualistes et pollueurs.

Oui mais non.

En fait, ce n’est pas tout à fait comme ça que ça se passe. Je reprends donc : d’un côté nous avons les méchants communistes, qui infligent quarante ans de retard à leur pays en appliquant à la population, déjà plutôt arriérée à la chute d’un empire féodal moribond, des doctrines irrationnelles et anti-économiques. Ils arrivent donc au XXIième siècle en vélo, péniblement.

De l’autre, un échantillon du même pays placé dans un tube à essai, ou disons sur un île coincée entre l’océan pacifique et la mer de Chine du Sud, et qui décide de se développer selon un modèle capitaliste, un peu autoritaire au début, mais qui parvient finalement, avec le temps, à éclore en véritable démocratie apaisée. Ce développement est réel, il y a de vraies usines, les vrais gens achètent de vraies télés et de vrais scooters ; dans le même temps une partie croissante de la population fait des études supérieures dans des universités de plus en plus reconnues, et in fine le petit bout de rocher devient un dragon asiatique gorgé de nouvelles technologies ; et ce vrai développement est aussi bien évidemment totalement imparfait (comme tout ce qu’entreprennent les hommes) puisque pour l’instant il en est encore au stade des scooters thermiques qui puent et me réveillent le matin quand ils passent dans l’allée. Développement imparfait donc, comme partout, mais qui a donné à la population taïwanaise une liberté de mouvement non négligeable et l’a propulsée parmi les pays les plus avancés et les plus agréables du monde.

Donc les gentils, ce seraient finalement plutôt les capitalistes, alors que les communistes n’auraient rien compris à l’Histoire. Et toute ressemblance entre les tendances dogmatiques et contraires au bon sens économique des communistes et celles de leurs cousins socialistes (dont les théories sont fondées sur la même lecture erronée d’un économiste du XIXème siècle, attention à la modernité, Karl Marx) n’est évidemment pas fortuite.

Bon.

Oui mais alors comment expliquer que la Chine actuelle, qui est toujours un pays communiste, ou en tout cas le prétend, et qui en tout cas n’est certainement pas un pays libéral, au sens où une bonne partie de l’économie est largement contrôlée par l’État, finit par tirer son épingle du jeu, et même à dépasser le reste du monde ? La preuve, c’est que les gens y roulent en scooter électrique, ce qui est le comble du progrès ; et même en vélo, ce qui est le sur-comble du progrès dans les sociétés post-post-modernes où apparaissent ces gens étranges que l’on appelle les « bobos ».

Eh bien pour être honnête je n’en sais rien. Ou plutôt, si, un peu, mais ce n’est vraiment pas simple, je vous préviens.

Une liberté économique de fait

D’une part, il faut admettre que le contrôle de l’État sur l’économie chinoise reste en réalité assez partiel. C’est une des premières choses qui m’ont frappé au sujet de ce pays, même s’il m’a fallu pas mal de temps pour parvenir à le formuler. Sur le papier, la Chine est un pays totalitaire. Mais dans la réalité, ce pays est totalement incontrôlable. Comment voulez-vous contrôler l’économie de mille trois cent millions de personnes, dont la principale passion est le (petit) commerce, si possible au marché noir ?

Si l’on excepte les industries stratégiques, pour le reste, la description la plus juste de ce à quoi ressemble ce pays est finalement assez simple : le bazar. Et même, un gigantesque bazar, dont on ne cesse de s’étonner qu’il parvienne à fonctionner. Et qui nous surprend en permanence par tout ce qui s’y accomplit, et même de la facilité avec laquelle cela se passe, contre toute attente. Tout le monde vous le dira, en Chine tout est possible, alors même que presque tout a l’air impossiblement compliqué.

Toujours sur le contrôle de l’économie, et du pays en général, il faut garder en tête que rien qu’entre le gouvernement central à Pékin, qui décide les lois, et les gouvernements locaux dans chacune des 22 provinces, 4 municipalités autonomes (Pékin, Shanghai, Shenzhen, Chongqing, 100 millions d’habitants à elles quatre), 5 régions autonomes et 2 régions spéciales, qui sont grosso modo responsables de leur application et font largement ce qu’ils veulent, il y a déjà un gouffre aussi large que le Yang Tsé-kiang à Nankin.

Malgré leurs services pléthoriques de renseignement et de censure (plusieurs millions de personnes en tout), il est impossible pour l’État de contrôler tout ce qui se passe dans ce pays, surtout quand, de notoriété publique, et même proverbiale, on sait que toutes les entreprises chinoises ont une double comptabilité. En général, seules deux ou trois personnes ont accès à la version officieuse : le patron, et son comptable. Un proverbe chinois affirme ainsi :

Proverbe
En haut, il y a la règle. Mais en dessous, on s’arrange.

 

La Chine, c’est donc un immense et joyeux bazar, par définition incontrôlable, et donc forcément un peu libre. Pour en revenir à cette première impression, frappante je crois pour beaucoup d’étrangers quand ils arrivent en Chine, et si difficile à formuler tant elle est contre intuitive, on peut dire qu’on est généralement étonné du degré de liberté concrète, réelle, des Chinois dans leur vie quotidienne. On a cette impression que tout est possible, que l’on peut faire à peu près tout ce qu’on veut, tant qu’on ne s’attaque pas aux sujets politiques. Et ce n’est pas qu’une impression. La tradition chinoise n’est pas celle du contrôle de tout et de rien, mais plutôt celle de la tolérance, tant qu’on ne fait pas de vagues. C’est pourquoi il y a dans les parcs, dans les rues, partout, des tas de gens qui font un tas de trucs bizarres sans que personne ne s’étonne. Entre autres. Voilà pour le sujet de la liberté économique.

Mais revenons à la question du développement.

Le développement est-il dû à une forme de libéralisme, ou au contraire au dirigisme de l’État chinois ?

D’aucuns diront que c’est précisément parce que la Chine est, depuis les réformes initiées par Deng Xiaoping en 1978 (vous savez, l’histoire du chat qui, noir ou gris, attrape les souris), un pays beaucoup plus libéral, même en droit, qu’il n’en a le nom. Ce n’est pas faux. Il y a des chinois qui trouvent que la France d’aujourd’hui est beaucoup plus communiste que la Chine du même jour. Et ils n’ont sans doute pas tort.

Enfin, même si développement extraordinaire il y a, il faut admettre qu’en même temps l’empreinte caractéristique laissée par les gros doigts forcément patauds d’un État interventionniste est bien visible dans l’économie chinoise : oui, ce développement est bien réel, mais il est complètement déséquilibré.

En tentant de forcer la réalité, par ses lois et ses investissements parfois indépendants de toute logique économique (pas tous cependant, car à côté du laissez-faire que nous avons évoqué ci-dessus, un autre trait de la pensée chinoise est son pragmatisme à toute épreuve), l’État chinois a généré des déséquilibres massifs, qui ne s’effondrent pas (encore) dans un grand bruit de porcelaine cassée uniquement parce que la société civile est bien tenue en main par un système répressif plutôt développé (euphémisme). Et  aussi parce qu’une part suffisante de la société civile est dans l’ensemble satisfaite de l’élévation rapide de son niveau de vie depuis trente ans, et accepte donc de faire des compromis. Mais il ne faudrait pas que ça ralentisse. Ah, on me souffle que ça a déjà commencé à ralentir ? Zut !

Au sujet des déséquilibres, il y en a de toutes sortes : bulle immobilière, surcapacités de production, immenses et richissimes oligopoles industriels d’État, secteur bancaire inefficace, endettement des collectivités locales, mais aussi explosion de l’écart entre les revenus dans des proportions tout simplement inimaginables… Et aussi création de facto (et non de jure) de différentes classes de citoyens aux droits différents : les travailleurs migrants se trouvent par exemple quasiment dépourvus de tout droit autre que travailler. Même la pollution extrême de certains bassins industriels est une forme de déséquilibre entre le désir présent de développement et l’avenir, fortement compromis dans ces zones.

Bon, à la limite, ces déséquilibres ne sont pas un mal en soi (je ne parle pas ici de leurs conséquences), tant qu’il existe dans cette société une structure suffisamment solide pour éviter qu’ils ne dégénèrent en explosion sociale avec son lot de catastrophes (lynchages, pillages, disparition totale de la justice et de la propriété privée, des institutions, et à la fin famine, morts en pagaille et régime militaire). On comprend donc qu’ils ne peuvent être que temporaires, voire peut-être même nécessaires dans une phase de rattrapage économique comme celle que connaît la Chine, et qui a permis bon an mal an de sortir d’une misère noire plusieurs centaines de millions de personnes. Après tout, pour déplacer une armoire en économisant vos forces, vous allez volontairement la faire pencher d’un côté le temps de glisser sous le côté soulevé un plateau à roulettes. Puis vous ferez de même de l’autre côté avec un second plateau, rétablissant ainsi l’équilibre. Eh bien cela fonctionne aussi en économie.

Le déséquilibre est donc utile, à condition que les garde-fous (ce qui empêche l’armoire de basculer) soient suffisamment solides. C’est sans doute ce que pensent les dirigeants chinois. Et il y a certainement une sentence de Sun Tzu pour formuler tout cela avec toute la magnifique concision dont est capable le mandarin, et j’offre un an d’abonnement gratuit à mon blog à qui peut me la citer dans les commentaires ci-dessous.

Et c’est finalement un mélange de libéralisme de fait, propice à l’entreprise (au sens du « fait d’entreprendre ») individuelle, qui est rappelons-le la principale source de création de richesse dans un pays, et de dirigisme au bulldozer atomique (par exemple sur des chantiers comme les lignes ferroviaires à grande vitesse, et toutes les infrastructures en général), violemment expropriateur, violemment opaque, corrompu, et anti-démocratique, mais d’une efficacité redoutable, qui est à l’origine du fulgurant développement récent de la Chine.

En fin de compte, comme dirait notre ami Deng, Xiaoping de son prénom, personne n’est vraiment tout noir ni tout blanc (ni même tout gris), ce qui compte, c’est d’attraper les souris. Il importe donc, pour gouverner correctement, d’oublier l’idéologie, cette grande farce du XXème siècle, et de devenir pragmatique en observant un peu partout dans le monde et dans l’Histoire les recettes qui marchent. À bon entendeur…

Deng Xiaoping
Peu importe que le chat soit noir ou gris, s’il attrape les souris, c’est un bon chat (Deng Xiaoping, discours de Shenzhen, 1978).

 

Pour conclure cette petite virée en deux roues et sans casque dans l’économie de la Chine moderne, il est clair que dans une économie dont le développement passe forcément par l’ouverture au reste du monde (c’est d’ailleurs la deuxième moitié du programme de réforme initié par Deng Xiaoping en 1978, 改革开放,qui signifie  littéralement « réformer et ouvrir »), le dirigisme sus-mentionné ne va pas être tenable très longtemps. C’est pourquoi le gouvernement en place depuis un an est en train de mettre en place un nouveau train de mesures  visant à libéraliser l’économie (voir à ce sujet l’analyse de l’éditorialiste de Contrepoints ici). Tant sous la pression des individus, qui voient désormais à quoi ressemble la vie dans les pays libres, et aspirent (modérément) à un système politique plus transparent, que dans le jeu de la compétition mondiale, on s’aperçoit vite que pour être gagnant, il faut accepter les règles communes. Avec de petites adaptations locales, certes, mais grosso modo convergentes au fil du temps.

Tout cela n’est pas idyllique, il y a encore beaucoup de chemin à faire, et personne n’est certain que la lourde armoire Ming ne va pas basculer dans le vide, mais je le répète, à part les poèmes d’Homère et la tarte aux fraises de ma grand-mère, et aussi la conclusion de ce billet, il n’y a rien de parfait ici-bas, et la mondialisation reste encore la meilleure façon de faire de ce monde un endroit meilleur, en prouvant dans les faits que ce sont le commerce libre entre les nations, les échanges de biens et d’idées, et la compétition entre elles qui nous permettent de nous améliorer mutuellement, pas-à-pas.

Quant à la capacité des Chinois à repérer ce qui marche ailleurs, et à le reproduire à domicile, avec quelques améliorations, n’ayez pas d’inquiétude !


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