Ukraine : la démocratie perdra-t-elle face à la dictature ?

On ne peut admettre qu’un autocrate nostalgique de l’Empire soviétique prive la nation ukrainienne de la perspective de vivre dans la liberté et la démocratie.

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Ukraine : la démocratie perdra-t-elle face à la dictature ?

Publié le 2 décembre 2013
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Par Marcin Święcicki, Docteur en économie, depuis la Pologne.

UE- UkraineEst-ce que les dictateurs cyniques dépouilleront toujours les leaders démocrates ? Cette question est sur toutes les lèvres quand on suit les dirigeants européens dans leur lutte contre Poutine au sujet du différend avec l’Ukraine. L’Ukraine est nécessaire à Poutine pour l’Union euro-asiatique qui doit permettre de réparer « le plus grand malheur du XXème siècle » que représente selon lui l’éclatement de l’Union soviétique. L’UE, de son côté, tente d’élargir à l’Ukraine le champ d’application des valeurs européennes en signant avec elle un accord d’association.

Dans ce défi, le Président ukrainien Viktor Ianoukovitch à un rôle central. Son objectif : remporter un second mandat et assurer pour sa famille des revenus dignes des plus riches oligarques. Après sa victoire aux élections de 2010, il a tout d’abord renforcé son pouvoir en modifiant la composition du Tribunal constitutionnel, lequel tribunal a ensuite annulé la Constitution assurant un système parlementaire pour revenir au système présidentiel tel qu’il existait avant la Révolution orange. L’UE n’a pas sourcillé. Il a ensuite joué sur deux fronts. Il est parvenu à un arrangement sur le texte de l’Accord d’association avec l’UE, avant de le parapher. Aux élections parlementaires de 2012, il a autorisé des violations massives du code de bonne conduite pendant la campagne électorale mais a permis un décompte des voix relativement honnête (il y a eu des doutes dans une douzaine de circonscriptions seulement) qui, en tenant compte de la dispersion des voix de l’opposition sur plusieurs candidats, a débouché sur la victoire du Parti des régions. L’UE a accepté les résultats, en exigeant néanmoins de nouvelles élections dans cinq circonscriptions et des ajustements du code électoral. Il a proposé à Poutine que celui-ci donne à l’Ukraine un statut de membre associé à l’Union douanière, variante 3+1 (NdT : Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan). L’entrée de l’Ukraine dans l’Union douanière rend impossible la signature d’un Accord d’association avec l’UE, ce dernier étant en grande partie un accord de libre-échange.

Dernièrement, Ianoukovitch est néanmoins arrivé à la conclusion qu’il peut gagner plus avec Poutine. L’UE exige beaucoup de lui et lui donne peu en retour. Premièrement, il n’est pas parvenu à convaincre les dirigeants européens que Yulia Tymoshenko est un monstre et une voleuse qui a beaucoup à se reprocher. L’UE exige toujours sa libération. Il est très difficile pour lui d’envisager ne fut-ce que des soins temporaires à l’étranger. Yulia en liberté, même en ne lui rendant pas les droits qui lui permettrait de se présenter comme candidate aux élections présidentielles, représente pour lui un vrai cauchemar. Malgré les insultes et les accusations lancées contre elle, son tempérament et son charisme lui ont permis de gagner aux élections présidentielles de 2004 et aux élections parlementaires de 2007. Elle a perdu d’un cheveu en 2010 quand son gouvernement était en crise et c’est finalement deux candidats neutres qui ont sauvé Ianoukovitch de la débâcle. Deuxièmement, l’Accord d’association avec l’Union rend plus difficile la conduite des affaires familiales. Les entreprises amies ne pourront plus remporter les marchés pour les grands projets d’infrastructure. Troisièmement, l’association avec l’Union tend à rendre plus difficile la falsification des élections présidentielles en 2015.

Aujourd’hui, un arrangement avec Poutine garantit plus à Ianoukovitch. Le 9 novembre, il a eu entretien en tête-à-tête de cinq heures avec Poutine, sans que cela ne débouche sur le moindre communiqué. À Kiev, les spéculations vont néanmoins bon train sur l’accord entre les deux présidents. Poutine ne présente pas de candidat pro-russe susceptible de prendre à Ianoukovitch cinq pourcents des voix au premier tour. Le gaz, mais seulement après l’entrée dans l’Union douanière avec la Russie, sera vendu au prix de 260$ / 1.000 m³ au lieu des 450$ actuels. Si une entreprise liée à la famille de Ianoukovitch agissant comme intermédiaire ajoute 20$, cela donne un montant de 400 millions de dollars pour un volume annuel d’importation de 20 milliards de m³ et de deux milliards de dollars versés sur un compte privé pendant les cinq ans d’activité présidentielle. Dans le même temps, la Russie octroie un prêt de 15 milliards afin que Ianoukovitch puisse tenir jusqu’aux prochaines élections. La crise économique en Ukraine est si profonde que les fonds commencent à manquer pour les salaires dans la fonction publique. De nombreuses années de politique populiste et de crise ont faits des dégâts. La Russie prêtera volontiers de l’argent sachant qu’elle pourra enfin exiger de l’Ukraine en état d’insolvabilité le passage du gazoduc sur son territoire. Elle maintient par ailleurs l’embargo sur certains produits ukrainiens. Cet embargo est incompatible avec les obligations de l’OMC mais l’Ukraine n’a jusqu’à présent pas déposé plainte, et cela même si les experts gouvernementaux l’ont préparée depuis cet été.

Poutine n’en a cure de l’affaire Tymoshenko, du code électoral ou des appels d’offre en Ukraine. L’UE propose, quant à elle, 600 millions d’euros d’aide technique pour la mise en place de réformes (et paraît-il un milliard supplémentaire), à condition de signer un accord avec le FMI. Le Fonds pourrait accorder un prêt de 15 milliards de dollars sous réserve d’une augmentation graduelle, accompagné d’un bouclier social, des tarifs énergétiques qui sont actuellement trop bas pour justifier des économies d’énergie. Si l’Ukraine, par point de PIB, utilisait autant d’énergie qu’en utilisent en moyenne les pays de  l’Union européenne, l’importation de gaz en provenance de Russie ne serait plus nécessaire. Cependant, le populisme au sein de la classe politique ukrainienne est tellement répandu qu’aucun n’admettra que l’augmentation des prix soit rentable, car le consommateur paiera certes plus mais le contribuable financera en réalité moins, et donc tous paieront moins, ce qui ne mènera en rien à une diminution de la consommation d’énergie.

L’UE est impuissante face au diktat de Poutine. Pour sauver la Grèce qu’elle a elle-même conduit à la ruine, l’UE a trouvé 200 milliards d’euros mais en retour la Grèce a accepté de mettre en place des réformes draconiennes. Pour imposer des sanctions économiques à la Russie, il faudrait une requête de l’Ukraine auprès de l’OMC, qui même si elle existait n’autoriserait pas l’OMC à prendre des sanctions. En effet, l’UE dépend elle-même du gaz russe et réfléchira à deux fois avant de prendre froid pour Kiev. L’opposition ukrainienne, et spécialement la diaspora, réclame des sanctions personnelles à l’encontre de Ianoukovitch et ses serviteurs les plus fidèles ainsi qu’à sa famille : interdiction de sortie, saisie des comptes bancaires, réquisition des biens immobiliers à l’étranger… mais il faudrait avoir des bases beaucoup plus solides que le refus d’un accord d’association pour en arriver là.

L’opposition ukrainienne a un plan B. Elle veut remporter les élections présidentielles. Au deuxième tour, elle soutient le candidat de l’opposition qui y accédera. Le premier tour équivaudrait à une primaire. Ce n’est pas une stratégie optimale. L’idéal serait de présenter tout de suite un candidat. Celui-ci aurait dès le premier tour un avantage sur Ianoukovitch et les gens pourraient ainsi espérer renverser l’autocrate. De plus, il n’y aurait pas de bataille entre les candidats de l’opposition au cours des campagnes électorales. Il paraît que Yulia Tymoshenko ne soutient pas cette option. Cela signifierait en effet que le candidat de l’opposition et président désigné soit Klitschko et son Premier ministre, Yatsenyuk. Tymoshenko préfère que Yatsenyuk l’emporte, le poste de Premier ministre lui revenant car Klitschko est incapable de remplir ces fonctions. Afin de contrer les falsifications électorales, l’opposition veut organiser des manifestations importantes qui peuvent se transformer en révolution, si le pouvoir en place dépasse les bornes. La société ukrainienne en état d’apathie leur permet tout : la mainmise sur les médias, le contrôle des communications internet, le blocage des financements de l’opposition et enfin la falsification des résultats sortis des urnes. L’opposition refuse d’évoquer l’éventuelle amnistie pour Ianoukovitch, au cas où il rendrait paisiblement le pouvoir.

Que peut faire l’UE ?

  1. Laisser ouverte la possibilité de signer un Accord d’association.
  2. Offrir un aide financière supérieure et une collaboration dans la préparation minutieuse et réaliste d’un plan pour l’augmentation des tarifs et pour des mesures d’économies sur le plan énergétique.
  3. Réagir immédiatement en cas de restriction de libertés démocratiques.
  4. Exercer une pression politique sur Poutine, en offrant d’une part la perspective d’un espace économique commun entre l’UE et la Russie et d’autre part en menaçant de boycotter les rencontres de prestige, tant appréciées par Poutine, comme à Sotchi…
  5. Soutenir les organisations citoyennes, faciliter les déplacements sans visa.

Il n’y a pas que l’opposition et les étudiants qui exigent la signature de l’Accord avec l’UE. Peu avant le sommet de Vilnius, Ianoukovitch a fait référence aux entretiens qu’il a eus avec les industriels qui lui auraient demandé de ne pas signer l’Accord d’association par crainte de représailles russes. Le premier jour du sommet, le patron du puissant Syndicat de l’industrie, l’ancien Premier ministre Anatoliy Kinakh, connu pour ses positions pro-gouvernementales, déclare que les entrepreneurs sont prêts à relever le défi de l’intégration dans l’UE. Les derniers sondages d’opinion publique montrent que 50% des Ukrainiens sont favorables à l’association avec l’UE contre 20% pour une Union douanière avec la Russie.

On ne peut consentir qu’un autocrate nostalgique de l’Empire soviétique puisse, au 21ème siècle, mener l’Union européenne par le bout du nez et prive la nation ukrainienne de la perspective de vivre dans la liberté et la démocratie.

—-
Article original titré ‘Ukraina: czy demokracja przegra z dyktaturą ?’, publié le 29.11.2013 sur liberte.pl
Traduit du polonais par Serge pour Contrepoints.

Voir les commentaires (9)

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  • Le Printemps Slave?

  • Renverser la dictature, ok, je vois bien, mais opposition démocratique, où ça ?

  • Nous n’avons pas à prendre position pour l’UE ou la Russie
    L’UE est elle même une dictature monétaire, cooptative, parlementaire, technocratique.
    Avant de chercher à agrandir cette dictature, cherchons plutôt à en faire une confédération digne de ce nom.

  • Le problème majeur de cet article, au demeurant fort bien documenté, est de parler de « nation ukrainienne ». Cette notion n’existe pas. Il faut revenir à l’histoire, comme toujours: les frontières de l’Ukraine actuelle sont une création de l’URSS qui avait pour principe de découper les républiques « soeurs » de sorte qu’il y ait toujours une majorité ou une forte proportion de russes. La langue ukrainienne n’est parlée qu’à l’ouest, du côté de Lvov. A Kahrkov ou dans le bassin de Donetsk, on ne parle que russe.
    L’Ukraine actuelle est donc un pays coupé en deux sur le plan linguistique comme ethnique (même si l’ukrainien et le russe sont deux langues slaves, mais tout comme le polonais ou le serbe). Les dissenssions actuelles sont le reflet de cet état de fait et donner raison aux pro-UE, c’est aller un peu vite en besogne.

  • mettre l’UE du coté de la démocratie est un peut exagéré:
    les adhésions de pays se font avec une pluie de subvention et une propagande médiatique.
    Croatie: en même temps que l’adhésion à l’UE le président est condamné à 10 ans de prison pour corruption (Ivo Sanader)
    Grèce: Papandréou après avoir vendu son pays et ne pas quitter l’UE, à trouvé un bon poste bien payé aux USA (Harvard)
    ‘Non’ au traité de Lisbonne non respecté
    1er scandale de corruption à l’EU cocorico c’est une française: Édith Cresson
    les euros-septiques sont exclus des médias (d’ailleurs septique est un terme biaisé, si l’EU était une croyance on serait croyant/septique mais c’est une système politique on est pour/contre, ceci pour cacher que l’on puisse être contre, personne n’est jamais contre puisque il y a les pour et les … septiques, bravo la démocracie)
    etc…

  • Bien malin qui gagnera son pari sur le gagnant, dictature ou liberté (labellisée démocratie chez nous).

    Par contre, on a plus de chance de voir bientôt une partition est-ouest du pays, l’orient russophile et ses mines rejoignant la Fédération de Russie, laissant l’Ukraine oxydée vivre sa vie à la polonaise.

  • Les libertés individuelles étant mieux garanties en Russie qu’en France …

  • BHL, sors de cet article !!!

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