Penseurs économiques du XVIIIe siècle 3/3 : Turgot

Retour sur quelques grands noms de l’histoire de la pensée économique en France, avec Turgot pour finir

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Penseurs économiques du XVIIIe siècle 3/3 : Turgot

Publié le 18 novembre 2013
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Par Jean-Baptiste Noé.

TurgotAnne Robert Turgot (1727-1781)

Il y a beaucoup à dire sur Turgot, et cet auteur est bien connu, car les publications à son sujet sont nombreuses. Nous n’essayerons pas d’être exhaustifs, mais de présenter quelques-unes de ses idées maîtresses. Turgot fut intendant du Limousin de 1761 (il avait 34 ans) à 1774, puis contrôleur général des finances pendant deux ans, de 1774 à sa disgrâce de 1776. Il développe une théorie qui concerne notamment le capital, la valeur et l’intérêt.

La théorie du capital

Il démontre que la terre n’est pas la seule forme de capital, ce qui est en contradiction avec la vision des physiocrates, mais aussi en conformité avec l’attrait de l’industrie naissante. Pour lui, la valeur que l’on possède et que l’on met en réserve est aussi une forme de capital, qui peut produire d’autres richesses. C’est une forme de capital et de richesse immatérielle que l’on peut actualiser aujourd’hui dans l’économie numérique.

Turgot considère également qu’il existe des réserves de productivité qu’il faut éveiller grâce aux investissements. La richesse n’est donc pas figée, mais en croissance. Il est possible d’augmenter la richesse générale par l’investissement, grâce au cadre d’un système capitaliste. Le capitalisme augmente la richesse générale, donc le sort des pauvres. Par conséquent, la pauvreté ne se combat pas par la distribution de la masse de richesse existante, mais par la création de valeur. Derrière les considérations économiques de Turgot, on trouve donc aussi des considérations morales : cela permet de lutter contre les privilèges, et d’améliorer le sort des gens simples.

La théorie de la valeur

Turgot propose une très belle définition de l’échange et du commerce, fondé sur le transfert de propriété et de désir.

« Commercer, c’est échanger, c’est donner ce qu’on a pour ce qu’on n’a pas. La propriété, d’une part, le désir, de l’autre, voilà les deux éléments du commerce. (…) La propriété de part et d’autre est la base de l’échange ; sans elle, il ne peut y en avoir ; le désir de part et d’autre est le motif de l’échange, et c’est de la comparaison des désirs réciproques que naît l’évaluation ou l’appréciation des choses échangées, car le prix d’une chose, le motif qui engage le possesseur à s’en défaire (…) ne peut être qu’un avantage équivalent ; et il ne juge que cet avantage est équivalent que par le désir qu’il peut en avoir. » Cité p. 450

Il n’y a donc pas de mesure commune qui permettrait de fixer une valeur objective. La valeur d’un produit dépend de nombreux facteurs qui sont subjectifs. Sur une même chose, chaque partenaire a une évaluation différente. L’échange économique ne repose pas sur le consensus, il y a un pluralisme immanent de l’échange.

Si le prix n’est pas connaissable objectivement, alors il ne saurait y avoir de fixation administrative des prix. Sinon, cela nuit à l’équilibre économique, à l’harmonie de l’économie, comme l’a évoqué Pierre de Boisguilbert avant lui. Il n’existe donc pas de plus-value, c’est-à-dire de différence entre la valeur-travail cédée à l’employeur et le salaire versé par lui à l’ouvrier. Il y a seulement une faible valeur du travail de certains hommes pour certains autres, dans un état donné de l’économie. C’est cette vision novatrice de l’échange et du commerce qui va amener Turgot à abolir les barrières intérieures et à libéraliser le commerce des grains. Cette mesure libérale a eu contre elle de se faire une année de très mauvaise récolte (1774), ce qui a suscité de nombreuses attaques contre sa politique, et un retour en arrière. On se rend compte aussi à quel point la liberté est contre-intuitive, ce qui explique que ceux-là mêmes qui devraient en bénéficier y sont les premiers opposés.

La théorie de l’intérêt

Cette idée d’harmonie entre le vendeur et l’acheteur, développée dans sa théorie de la valeur, se retrouve dans sa théorie de l’intérêt. L’intérêt n’est pas une spoliation exercée par le prêteur sur le dos de l’emprunteur. L’intérêt est seulement une des formes du revenu du capital. Le crédit sert donc la production. L’emprunteur et le prêteur comprennent tous deux qu’ils ont intérêt à cette transaction, l’un a besoin de prêter, pour gagner de l’argent, l’autre a besoin d’emprunter, pour investir. Si les deux acteurs n’avaient pas intérêt au prêt, ils ne la pratiqueraient pas. C’est le propre d’une société libre que de n’exister véritablement que dans l’harmonie des rapports et la liberté des personnes.

L’harmonie, élément premier d’une économie libre

A l’évocation succincte de ces praticiens et penseurs de l’économie, on se rend compte de leur modernité, si tant est que ce terme ait un sens. Leur théorie est valable aujourd’hui encore en bien des points, ce qui est loin d’être le cas de nombreuses théories socialistes. On se rend compte aussi de la grande différence d’approche entre les partisans de la tradition libérale et ses adversaires.

Les libertés fondent les rapports humains sur l’équilibre et l’harmonie, d’où le nom d’un des ouvrages fameux de Frédéric Bastiat : Harmonie économique. Harmonie ne veut pas dire sans conflit, sans heurt, sans rivalité. Les relations commerciales sont parfois des relations guerrières, mais elles parviennent à s’équilibrer.

Les non-libéraux perçoivent au contraire les relations humaines comme étant conflictuelles par essence, et ils ne croient pas à la possibilité d’une harmonie et d’un équilibre. D’où la nécessité d’une intervention extérieure, qui est l’État, afin de servir de main visible pour harmoniser les relations en les organisant dans un cadre normatif. C’est essentiellement un manque de confiance dans la nature humaine. Mais, dans ce cas, comment faire confiance à l’État, qui est un organisme géré par des hommes ? Si les hommes ne sont pas vertueux de façon individuelle, comment peut-on croire qu’ils le seraient dans la direction de l’État. En écoutant certains commentaires, on a parfois l’impression qu’ils font de l’État un élément à part du corps humain, qui serait de fait paré de toutes les vertus.

Là réside, à mon sens, l’opposition irréductible entre partisans et opposants de la liberté : celle de la compréhension des rapports humains fondés ou non sur l’harmonie et l’équilibre. Il faut alors quitter le système de la pure théorie pour rejoindre celui de la pratique et, pour paraphraser Bastiat, on peut dire qu’en économie il y a ce qui marche et ce qui ne marche pas. L’observation et l’empirisme peuvent servir à pallier les erreurs théoriques.

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  • merci pour cet article « compréhensible « , j’ai apprécié la seconde partie ,qui , pour moi qui suis un peu inculte, me donne des arguments pour préciser ce que j’apelle « libéralisme  » , dans les discussions avec mes proches . vos propos me font penser à ce que disait mon grand père : dans une affaire , il faut que les deux parties aient l’impression d’en avoir fait une bonne .

  • Il y a autre chose dans l’idée que l’Etat est la solution aux conflits.

    Il y a une idée de la possibilité de profiter de qq chose qui ne nous appartient pas.

    Si on demande aux pauvres si ce serait bien de piquer de l’argent aux riches pour le leur donner (sachant que pour eux tout le monde est riche), ils vont applaudir des 2 mains.

    Et à ceux qui ne sont pas pauvres, mais qu’on culpabilise/terrorise copieusement d’avoir un peu d’argent, ils concèdent, pour leur bonne conscience et par lâcheté aussi, que redistribuer est une bonne chose, sans oublier que ça les fait entrer dans le monde des gentils, fini l’exclusion.

    Et puis, c’est comme tout, il y a l’immense majorité des gens qui-sont-avec-les-autres, ceux qui n’ont pas d’avis mais qui ne veulent pas que ça se voit.

    Les gens ont les convictions qu’ils peuvent, ce serait trop simple si les opinions étaient seulement affaire de réflexion.

    Et même pour les adeptes de la liberté, il y a ceux qui le choisissent parce qu’ils profitent d’une situation qui les enrichissent, alors même que si on leur demandait dans l’absolu, ils seraient peut être partisans d’un système redistributeur.

    Donc oui, il y a bien une opposition entre l’interventionnisme et la liberté, mais les suffrages qui s’expriment pour l’un ou l’autre des camps ne reflètent pas vraiment un état de réflexion mais plutôt la somme des contingences des concitoyens d’un pays.

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