Le malaise français

Le malaise français ne conduit pas à la révolte mais à l’apathie croissante : chacun pour soi s’évertue à survivre au mieux dans une économie qui s’étiole pour la plupart.

Par Guy Sorman.

Tourists protect themselves from the rain under umbrellas in front of the Eiffel tower in Paris as they visit the French capital during summer holidays

Au printemps 1968, en mars, un éditorial de Pierre Viansson-Ponté, publié dans le journal Le Monde à Paris titrait « Quand la France s’ennuie ». Quelques semaines plus tard, la révolte étudiante du mois de Mai paralysait le pays et mettait un terme au règne sans partage du général de Gaulle. Ce qui, rétrospectivement conféra à cet article une résonance prémonitoire. Ces temps-ci, tous  ceux qui commentent l’état de la France, qu’ils soient français ou étrangers, américains en particulier, brodent sur le thème du malaise national. Aucun d’entre eux ne s’aventure à écrire que la France va bien, qu’elle ira mieux et que son gouvernement nous conduit vers des lendemains qui chantent. À vrai dire, des statistiques cruelles confirment ce malaise : croissance nulle – c’est-à-dire un pouvoir d’achat en baisse puisque la population augmente –, emploi introuvable pour les jeunes, diplômes sans débouchés, désintégration culturelle d’une société toujours hétérogène. En termes plus polémiques, la montée des extrêmes, à droite et à gauche, populisme et démagogie symétrique, renvoie aux troubles et émeutes des années 1930 plus qu’à 1968.

Car la révolte de 68, indéfinissable au point que l’on continue à évoquer les « évènements » de mai, s’était inscrite sur un fond de prospérité économique sans précédent et de grande stabilité des institutions politiques. Mais n’en va-t-il pas ainsi de toute révolution ? Ainsi que l’avait magistralement démontré Alexis de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, publié en 1856, seize ans après La Démocratie en Amérique, les peuples se soulèvent alors même que leur sort s’améliore et que la parole se libère : c’est le mieux-être qui incite à exiger plus de confort et de liberté encore, et de préférence, tout de suite. Si la loi de Tocqueville, souvent vérifiée (le Printemps arabe en Égypte survint alors que l’économie progressait de 7% par an et que la dictature s’allégeait) s’applique à la France du jour, le malaise ne conduit pas à la révolte mais à l’apathie croissante : chacun pour soi s’évertue à survivre au mieux dans une économie qui  s’étiole pour la plupart et l’on se détourne spontanément des partis politiques et leaders dévitalisés dont on n’espère plus rien.

Mais ce malaise est-il aussi réel qu’il est ressenti, est-il psychosomatique ou physiologique ? Par-delà les humeurs collectives, leur exploitation, les arrières pensées partisanes et les postures médiatiques, craignons que la France ne soit réellement un grand corps malade : malade de son État, de son économie, de son Éducation, et de son passé glorifié à l’excès qui ne passe pas. Quand il fut Président, Valéry Giscard d’Estaing déclarait qu’une société où les prélèvements publics dépasseraient le tiers des revenus deviendrait socialiste (ce qui, à l’époque et dans son esprit, en 1974, signifiait quasi-soviétique), décourageant toute création d’entreprises, toute prise de risque et convertirait les citoyens en sujets assistés par l’État. Les prélèvements publics ayant désormais  pulvérisé les records détenus naguère par la Scandinavie – 54% des revenus français transitent aujourd’hui par l’État et la Sécurité sociale – la prophétie giscardienne, grandiloquente , n’est pas totalement inexacte. Les Français les plus habiles vivent de subsides publics tandis que les entrepreneurs cherchent fortune ailleurs : pour la première fois dans l’histoire de France, l’exil est volontaire et massif, ce qui a généré une France nouvelle, inédite, hors de l’hexagone, aux États-Unis, en Grande Bretagne, au Canada, au Brésil, en Chine… Parmi ceux-là, un ancien ministre installé aux États-Unis résume ainsi la situation : « On quitte la France pour entreprendre, on y retourne pour se faire soigner, ou y passer les vacances dans quelque vieille demeure familiale ». Le sarcasme est-il excessif ? On objectera que la qualité de la vie, un certain bonheur français, la solidarité collective, le rayonnement culturel, la défense universelle des droits de l’homme (du moins au Mali et en Syrie), c’est cela aussi la France.

Le malaise ne serait-il qu’un état passager ou le symptôme de la décadence ? Difficile de trancher, la décadence est un phénomène historique si lent qu’il n’est perceptible qu’à son terme : Rome en décadence ne se percevait pas comme telle. S’il fallait parier sur une définition de l’instant présent, je recourrai volontiers à un anglicisme : celui de tipping point, le seuil où tout est encore possible mais incertain. D’un côté le Bonheur français, réel bien que de moins en moins partagé, est avant tout un héritage : le rayonnement culturel est certain mais il est en partie celui d’un astre qui s’éteint, les vieilles pierres ne sont pas remplacées par des œuvres aussi universelles, la Sécurité sociale que le monde nous envie (parait-il) date de 1945, nos entreprises mondiales les plus profitables furent créées il y a deux siècles, nos meilleurs institutions d’enseignement supérieur remontent au Premier Empire. Et en même temps, tout – je crois – reste possible au prix modeste d’un revirement idéologique.

Les Français exigent de la solidarité et de la croissance : la droite propose la croissance, la gauche offre de la solidarité. Pourrait-on réconcilier les deux ? La plupart des autres nations occidentales y parviennent. Puisque la gauche est actuellement au pouvoir en France, signalons par symétrie que Tony Blair en Grande Bretagne ou Gerhard Schroeder en Allemagne avaient parfaitement réussi la synthèse entre économie de marché, mondialisation, solidarité collective et réduction de l’État à ses missions essentielles. Il se trouva aussi que Blair reprit à son compte les acquis de son prédécesseur conservateur Margaret Thatcher et Schroeder ceux du démocrate-chrétien Helmut Kohl. Maintenant, il revient à Angela Merkel de poursuivre les réformes entreprises par Schroeder : au total, l’alternance démocratique est le contraire de la révolution, sauf en France où on persiste à enseigner aux enfants des écoles que 1793 fut une époque bénie par la Déesse de la Raison. François Hollande n’est pas de Gaulle mais rien ne lui interdit encore de devenir le Schroeder ou Blair français et d’annoncer, ce serait un grand spectacle, que la gauche française incarnera désormais l’alliance entre l’économie libre et la solidarité collective. Rupture idéologique qu’il conviendra de traduire en actes politiques, bien entendu. Brailleront quelques bravaches Robespierristes, quelques archéo-marxistes poudrés et un quarteron de Verts profonds, de ceux qui placent les cétacés au-dessus de l’humanité. Confrontés à pareille refondation de la gauche enfin modernisée, les oppositions en resteraient muettes, puis elles seraient contraintes de manifester une imagination créative pour l’instant inexistante.

En l’absence de cette refondation idéologique, la France ira se désagrégeant : les privilégiés resteront des rentiers qui consomment le patrimoine accumulé par leurs ancêtres, tandis que les nouveaux venus, jeunes, sans famille, sans racines, deviendront tels des réfugiés en exil dans leur propre pays. Alors, dans un siècle ou deux, quelque historien datera des années 2013-2014, l’instant où le malaise français inaugura la décadence française. Ce scénario du pire n’est pas inévitable, il n’est pas gravé, et comme l’écrivait Paul Claudel en 1926, en sous-titre du Soulier de satin, « Le pire n’est pas toujours sûr. »


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