L’Espagne prend le taureau par les cornes, la France fait du tir aux pigeons

Alors que la France s’enfonce dans un étatisme sclérosant, l’Espagne préfère s’affranchir d’un État providentiel et diminuer sa propension à l’interventionniste.

Par T. Matique.

prendre-taureau-cornesDeux pays dans la tourmente des déficits publics, deux pays avec un changement de gouvernement depuis plus d’un an, deux méthodes diamétralement opposées, deux résultats en perspective sans commune mesure.

Si la France s’enfonce dans un étatisme collectiviste et sclérosant, l’Espagne, pourtant conservatrice dans l’âme, a préféré s’affranchir d’un État providentiel et diminuer sa propension à l’interventionniste.

En 2010, M. Strauss-Kahn disait à son homologue de gauche Zapatero :« En Espagne, vous avez beaucoup de rigidité, le marché du travail ne fonctionne pas (…). Même par temps favorable, il y a beaucoup de gens au chômage, beaucoup d’emplois à court terme et temporaires. Tout ceci montre que le marché du travail ne fonctionne pas ». De toute évidence la gauche française a carrément zappé le message. Ainsi, tandis que la France de Hollande prône le dialogue social pour aboutir plusieurs mois après à de pseudo flexibilité et sécurité de l’emploi, et à une démagogique loi « Florange », l’Espagne de Rajoy fait une vaste réforme du marché du travail par la voie rapide du décret de loi. Deux méthodes différentes dans l’application du principe démocratique. La France qui laisse aux partenaires sociaux, ne représentant qu’environ 5% de la population active, décider pour tous, et l’Espagne où le gouvernement décide de s’affranchir du rôle d’intervenant de l’État et du poids des corporations afin de permettre une négociation au cas par cas.

Ainsi tandis que la France de Hollande alourdit les charges sur les CDD, l’Espagne de Rajoy fait du sacro-saint CDI un CDD d’un an (période d’essai) avant de devenir à durée indéterminée. Il n’y a que le FN et son homologue du Front de Gauche, de même que les Verts, pour voir du libéralisme chez Hollande et certains journalistes pour partager la une de Libération « le Président des patrons ». Dès lors, il n’est guère étonnant que l’Espagne de Rajoy devienne pour la gauche espagnole, non plus libérale, mais une « affreuse capitaliste » comme le suggère Alberto Garzon député de la coalition de Gauche Izquierda Unida en février 2012 : « C’est une stratégie pour démanteler ce qui reste de l’État providence, pour suivre le modèle anglo-saxon et donner par conséquent de nouvelles occasions de faire des affaires au capital privé que sont les grands groupes, les grandes banques et les grosses fortunes. » Eh oui ! Rajoy a osé libérer de l’emprise de l’État les entreprises dont 99,23% d’entre elles sont, selon le INE (Instituto Nacional de Estadistica), des PME de moins de 50 salariés. Elles pourront modifier à tout moment la nature du contrat de travail quant à la fonction, le lieu, le salaire et le temps de travail. Les licenciements collectifs en raison de plans sociaux ne seront plus soumis à une demande d’autorisation administrative, créant même au passage la possibilité de licenciements collectifs dans les organismes publics. Les indemnités de licenciement sont réduites : 33 jours au lieu de 45 jours de salaire par année travaillée avec une limite de deux ans, et en cas de licenciement économique 20 jours de salaire par année travaillée, avec un plafond de 12 mois maximum. Mieux, les accords en entreprise, par branche, primeront sur les conventions collectives dont la validité est portée à deux ans. De quoi rendre ridicules les diplomates interventions du Medef en France.

imgscan contrepoints 2013-2293 tir au pigeonQuant aux jeunes, la France de Hollande les parquent dans des contrats d’avenir sans perspective et des contrats de génération coûteux alors que l’Espagne de Rajoy prévoit pour les PME une déduction fiscale de 3000 euros en cas de première embauche d’un jeune de moins de 30 ans, un chèque formation pour les 16-30 ans, de 20 heures par an, payé par l’entreprise, et un programme « Développement de la Stratégie d’Entreprise et Emploi des Jeunes ». En un an, ces mesures ont permis, selon le ministère de l’emploi espagnol, la signature de 28 000 contrats de formation et apprentissage et l’inscription de 31 000 jeunes comme auto-entrepreneurs. De plus, le gouvernement espagnol ne craint pas l’exode de certains Espagnols vers de meilleurs horizons, associé à des virements d’argent au pays et à un retour en des temps meilleurs tant l’amour de leur terre et les liens familiaux sont dans leurs gènes. La ministre de l’emploi, Fatima Banez, convaincue des bienfaits de la mobilité professionnelle, a même signé en mai 2013 avec son homologue allemande, Ursula von der Leyen, un accord de coopération concernant les jeunes chômeurs espagnols pour « permettre l’accès à un emploi à près de 5000 jeunes par an au travers de la formation professionnelle en alternance allemande ou de l’accès à un poste de travail qualifié en Allemagne ».

Par ailleurs, Rajoy n’a pas attendu une négociation entre patronat et syndicats, prévue en France à l’automne, pour aborder le thème des chômeurs. Les entreprises embauchant un chômeur percevant une indemnité bénéficient d’une déduction fiscale équivalente à la moitié de cette indemnité pendant un an. Tout chômeur percevant une allocation chômage est obligé d’accepter un travail d’intérêt général proposé par les régions autonomes. Quant aux allocations chômage, il faut à présent justifier de trois ans de cotisations, donc d’activité, et elles s’élèvent à 70% du salaire pour les six premiers mois et entre 466 euros minimum et 1310 euros maximum selon les salaires perçus, pour les dix huit mois suivants. Les droits épuisés, ceux qui ont à charge des enfants mineurs peuvent prétendre à l’Ayuda Familiar (Subsidio de desempleo) de 426 euros par mois durant 6 mois minimum et 18 mois maximum. En dernier recours, il y a la Renta Minima de Insercion (RMI), qui n’a rien à voir avec la version française puisque son montant est minime et peut être supprimée à tout moment en fonction de la situation financière des autonomies. Elle n’est pas un acquis ; chaque autonomie a ses propres critères d’éligibilité et elle peut être soumise à une contrepartie de travail. De par la complexité des démarches et l’issue incertaine, il n’y a même pas 300 000 bénéficiaires alors qu’en France il y a à présent 2,14 millions de foyers allocataires du RSA, dont plus de la moitié au RSA socle.

Afin d’adapter le statut des entreprises au contexte de mondialisation, le gouvernement espagnol initie une concertation avec des experts juridiques, fiscaux, et des entrepreneurs, pour créer le Nuevo Codigo Mercantil, dans lequel pourrait être renforcé le pouvoir des actionnaires et qui donnerait un cadre plus épuré et moderne dans le domaine de la gestion d’entreprise. De plus, Hacienda, le Bercy espagnol, envisage de revoir à la baisse l’impôt des sociétés actuellement de 30% (en France, augmentation de 33% à 37% avec une surtaxe durant deux ans) et devient le gardien des subventions accordées aux communautés autonomes avec un droit de veto sur celles-ci et sur les accords de financement.

Même au niveau des fonctionnaires, l’étatisme français n’a de cesse de se renforcer. La France de Hollande qui compte déjà plus de 5 millions de fonctionnaires, près de 9 fonctionnaires pour 100 habitants, dont 80% d’entre eux sont statutaires, ne cesse d’alourdir les rangs avec la titularisation de 28000 AVS, 60 000 enseignants en plus, même si pour donner le change elle vide les rangs de l’armée, déjà à son minimum. L’Espagne de Rajoy compte près de 2,5 millions de fonctionnaires, environ 6 fonctionnaires pour 100 habitants, dont seuls 15% sont statutaires et plus des trois quarts sont rattachés aux communautés autonomes et autorités locales. Après une baisse de leur salaire de 5%, puis de 15%, les fonctionnaires espagnols ont vu leur temps de travail passer de 35 à 37,5 heures, ont perdu leur treizième mois versé à Noël, ainsi que des jours de congés. Une révolution en France !

Certes l’Espagne est bien loin du libéralisme. Cependant, après avoir subi 40 ans de dictature et un mandat de Gonzalez, puis deux mandats de Zapatero, ce pays a au moins le mérite d’amorcer une rupture avec un étatisme outrancièrement interventionniste. Selon les données fournies par Eurostat, la Balance commerciale espagnole donne des signes encourageants, contrairement à celle de la France, sur l’opportunité des mesures déjà prises.

En mrds d’euros :

Pays

Exportations Totales

Importations Totales

Balance Commerciale

Jan-Mars 2012

Jan-Mars 2013

Croissance

Jan-Mars 2012

Jan-Mars 2013

Croissance

Jan-Mars 2012

Jan-Mars 2013

Espagne

56,4

58

3,00%

67,7

62,6

-8,00%

-11,3

-4,7

France

113,3

109,6

-3,00%

135

129,7

-4,00%

-21,7

-20,1

 

Malgré le handicap de taux d’emprunt et de primes de risques trop élevés, d’un système bancaire défaillant dans son rôle de financement, l’Espagne a su prendre un tournant positif dans la flexibilité et la compétitivité tout en attirant les capitaux étrangers, augmentant ses exportations et réduisant de près de 60% le déficit de sa balance commerciale en un an et ce malgré une baisse de 8% des importations qui traduit en fait une baisse de consommation nationale en raison d’un taux de chômage record. Par contre, la France a non seulement réduit ses importations mais aussi ses exportations, ne réduisant son déficit commercial que d’environ 7,7%, une baisse simultanée qui illustre bien une baisse tant au niveau de la consommation nationale que la réduction de l’activité des entreprises. De plus, les prévisions de croissance pour 2014 annoncées par le FMI confirment la tendance d’une amélioration de la situation de l’Espagne en sortant enfin du rouge avec un taux prévu de 0,7%, à peine 0,3 points de différence avec la France pour cette période.

Nul doute qu’avec le nouveau projet de loi de finance 2014, les pigeons voyageurs vont faire légion avant d’être la cible des tirs croisés de Bercy. Peut-être qu’alors le gouvernement se décidera enfin à entrer dans l’arène. Trop tard. Nous n’aurons qu’un Bombero torero.