Raymond Aron le dissident

Ou comment discerner le vrai du faux.

Par Marc Crapez.

Raymond-Aron

Ma première rencontre avec Aron fut la lecture d’un livre d’entretiens, Le spectateur engagé. Ce gisement de réflexions politiques récusait la posture de l’intellectuel donneur de leçon : « Je ne suis pas la conscience universelle ».

Nul doute, il fallait tout lire ou presque. D’abord, bien sûr, les œuvres rééditées en poche. Mais surtout, les ouvrages plus difficiles à se procurer. Une vieille édition d’Études politiques et autres textes de science politique sur la théorie des élites. La préface au Traité de sociologie de Pareto, que je n’ai pu m’offrir que beaucoup plus tard. Et, en attendant, à la Bibliothèque nationale, l’Aron héros d’intelligence et d’honnêteté intellectuelle qui mettait en émoi le panier de crabes de l’intelligentsia.

Cet Aron-là est celui de L’Opium des intellectuels, certes, mais aussi de livres méconnus aujourd’hui, comme La révolution introuvable, sur Mai 68, le Grand schisme et autres écrits, à chaud, sur Vichy, Londres et le totalitarisme. Aron fit partie de ces auteurs des années 30 qui préconisaient de remédier aux défaillances du libéralisme d’alors en lui insufflant une dose de décisionnisme.

La préface d’Aron au texte de Weber Le savant et le politique indique la bonne méthode. Au lieu de vouloir révolutionner la pensée mondiale, se mettre à la place des acteurs en se posant la question : comment m’y prendrais-je si j’étais à la place de tel dirigeant ? Comment s’y prendre empiriquement mais aussi théoriquement, c’est la question soulevée par Les grandes étapes de la pensée sociologique.

« Libéral réaliste »1, Aron délimite une « approche du vrai »2. Il nous lègue ce précepte, pour utiliser un bien grand mot épistémologique : « La charge de la preuve incombe manifestement à ceux qui prêtent aux évènements une signification profonde, inconnue des acteurs ». Autrement dit, jusqu’à preuve du contraire et jusqu’à plus ample informé, il est de bonne méthode de tenir grand compte des significations que les gens prêtent à leurs actes.

Aron considère que « ce n’est pas la subjectivité et la relativité de la science qui fondent la nécessité du choix, mais le caractère partiel des vérités scientifiques et la pluralité des valeurs ». Il n’y a pas de fondation absolue de la connaissance, mais on peut peser un argument et sa résistance aux objections. La conception qui se veut méthodique plutôt que scientifique ne prétend pas atteindre le vrai mais assurer une validité des raisonnements permettant, à terme, aux idées justes de l’emporter.

Dans l’édition de ses Mémoires, Raymond Aron dut se résigner à caviarder un passage trop « droitier ». Celui dont la jeunesse « de gauche » est un mythe forgé post-mortem3, était sceptique sur l’ancienneté du clivage gauche-droite4 et était réticent face à l’idéologie européiste qui se profilait à l’époque5. On comprend qu’il ait déclaré se « sentir très peu universitaire » et n’être intellectuel « qu’en dissident ».


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  1. M. Crapez, « Raymond Aron, libéral réaliste », Le banquet, 27, mai 2010. Voir aussi M. Crapez, Politique étrangère, 2010-1.
  2. M. Crapez, « Raymond Aron, l’approche du vrai », Sociétal, 64, 2ème trimestre 2009.
  3. M. Crapez, Défense du bon sens ou la controverse du sens commun, éd. du Rocher, 2004.
  4. M. Crapez, Naissance de la gauche, éd. Michalon, 1998.
  5. M. Crapez, Un besoin de certitudes. Anatomie des crises actuelles, éd. Michalon, 2010.