Économétrie et causalité : l’assurance chômage provoque-t-elle le chômage ?

L’analyse économétrique d’une politique menée par l’Autriche à la fin des année 1980 montre que l’assurance chômage crée du chômage.

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Économétrie et causalité : l’assurance chômage provoque-t-elle le chômage ?

Publié le 10 octobre 2013
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L’analyse économétrique d’une politique menée par l’Autriche à la fin des années ’80 montre que l’assurance chômage crée du chômage.

Par Acrithène.

Depuis un petit moment j’ai derrière la tête l’idée de faire un billet qui explique simplement l’immense intérêt de l’économétrie à mes lecteurs. Je ne doute pas que certains d’entre eux aient déjà lu sur la toile le texte d’un économiste « autrichien » (je parle ici de l’école dite « autrichienne » d’économie, pas de la nationalité) auto-proclamé leur expliquant que les économistes « mainstream » n’ont rien compris car ils croient analyser des liens de causalité là où les statistiques n’offrent que des corrélations.

Bref, je cherchais un article d’économétrie relativement simple – très rare – qui établisse un lien de causalité convaincant sur un sujet de fond susceptible d’intéresser le grand public. Et j’ai trouvé le candidat idéal, un article du Journal of Econometrics sur les effets de l’assurance chômage (Lalive, 2008)

La problématique est de savoir si l’assurance chômage crée du chômage. Il se trouve en effet qu’on observe une corrélation entre les paramètres de l’assurance chômage (taux de remplacement du salaire et durée d’indemnisation) et le taux de chômage, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Interpréter cette corrélation est compliquée car au moins trois types d’histoires peuvent l’expliquer.

  1. D’abord, il est possible que ce soit l’assurance chômage qui augmente le taux de chômage. Plus les chômeurs sont indemnisés, moins ils s’empressent de retrouver un emploi. Par ailleurs, plus l’assurance chômage est importante, plus ce sont les charges sociales qui la financent. Le coût du travail s’en trouve augmenté, décourageant l’emploi.
  2. Histoire inverse : c’est l’importance du chômage qui crée une demande politique des citoyens pour un système d’assurance plus développé. C’est alors le niveau du chômage qui modifie la manière dont il est assuré.
  3. Autre possibilité, c’est une troisième variable non observée qui cause les deux phénomènes. Par exemple une idéologie politique qui implique à la fois une forte indemnisation du chômage, et par ailleurs des dysfonctionnements économiques causant le chômage.

Bref, lorsque A et B sont corrélés (c.a.d. s’observent généralement en même temps), on ne sait pas si c’est A qui cause B, B qui cause A, ou C qui cause à la fois A et B.

En médecine, on prendrait deux groupes de rats identiques, on donnerait un traitement actif au premier groupe, et un traitement placebo au deuxième. Mais en économie, hors de la Corée du Nord, expérimenter est plus compliqué. Cependant, il arrive que tels ou tels politiques ou événements créent une situation semblable à une expérimentation.

En 1988, l’Autriche a très fortement prolongé la durée des indemnisations chômage. Mais cette réforme n’a concerné qu’une partie des Autrichiens. En effet, elle était limitée à une partie du pays, et seulement aux plus de 50 ans. Ainsi, cette réforme a créé à la fois un groupe test et un groupe contrôle.

La carte qui suit montre en bleu les régions d’Autriche qui étaient concernées par la réforme.

Ici, les gens ayant une formation scientifique auront peut-être envie de m’arrêter. Si en médecine, le chercheur avait pris pour son échantillon de contrôle des rats d’un âge différent du groupe testé, son expérience aurait eu bien peu de valeur. Or dans le cas du chômage, il est évident que les plus de 50 ans sont affectés différemment du reste de la population active. Par ailleurs, si le gouvernement autrichien a choisi de n’appliquer sa réforme qu’à certaines régions et pas à d’autres, ce n’est sans doute pas par hasard. Bref, les deux groupes doivent différer au regard du chômage pour des raisons qui n’ont pas de rapport direct avec l’assurance chômage.

Certes. Mais qu’en est-il de la différence entre un Autrichien ayant à peine plus de 50 ans et de celui ayant à peine moins. Sont-ils fondamentalement différent ? Qu’en est-il de l’Autrichien qui vit à 10 minutes de la frontière de la zone réformée et à l’intérieur vis-à-vis de celui qui vit à 10 minutes de l’autre côté de cette frontière ? Sont-ils fondamentalement différents ?

Leurs principales différences au regard du chômage sont le fait d’être éligibles ou non à l’allongement de la durée d’indemnisation. Et l’analyse de cette discontinuité permet d’établir un lien de causalité impressionnant, montrant l’effet pervers de cet allongement. Pour filer l’analogie médicale, il faut dire que cet allongement constituait un traitement de cheval vu qu’il faisait passer la durée d’indemnisation maximale de 30 à 209 semaines.

Le premier graphique montre la durée moyenne de chômage des hommes par âge après la réforme, dans les régions concernées. On voit clairement une forte discontinuité au seuil d’applicabilité de la réforme. Les personnes étant juste au-dessus de 50 ans restent deux fois plus longtemps au chômage que celles juste en dessous.

Le second graphique suit la même logique. Il présente la durée du chômage des plus de 50 ans, selon leur distance de la frontière de la zone de traitement : à l’extérieur de la zone à gauche, à l’intérieur à droite. On observe une discontinuité semblable.

Les deux graphiques qui suivent sont exactement les mêmes que les précédents, mais avant la réforme. La discontinuité y était clairement moins évidente.


Sur le web.

Source : Lalive, Rafael, 2008. « How do extended benefits affect unemployment duration A regression discontinuity approach, » Journal of Econometrics, Elsevier, vol. 142(2), pages 785-806, February.

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  • Sur le meme sujet, il y a une étude sur la durée du chômage aux États Unis, comparée état par état, chaque état ayant des protections différentes. La corrélation entre le temps de chômage et la durée des indemnités est de 100%.

  • les allocations chômage devraient être dégressives dans le temps afin d’inciter en permanence à chercher un nouvel emploi, même moisn bien payé que le précédent. En effet, toucher une somme fixe pendant une durée fixe a 3 inconvénients majeurs :
    – le chômeur peut s’adapter à son nouveau niveau de revenu
    – le chômeur peut ne chercher activement du travail que quand la fin d’indemnisation approche
    – le chômeur peut s’accrocher pendant toute la durée du chômage aux avantages de son emploi précédent que ce soit le salaire ou autre

    Une dégressivité de l’allocation chômage serait un rappel mensuel de la précarité de la situation du chômeur. Cela rendrait au passage inutile les rendez vous mensuels avec Pôle Emploi qui mobilisent beaucoup de personnel et de moyens.

    • seul un Dieu omniscient pourrait dire ce que les allocations chômage « devraient » être.
      A défaut d’une telle divinité, le mieux c’est que plusieurs systèmes d’assurance existent et se fassent concurrence en proposant des services différents, incluant (ou pas) un service de formation, placement, etc.

  • Intéressant. Il est rare en effet qu’on dispose d’un groupe témoin.

    En France, malheureusement, avec l’État jacobin et l’égalitarisme ambiant, nous n’avons pratiquement aucun moyen d’évaluer les politiques. Il serait impensable qu’on les teste dans une région, ce serait trop injuste!
    Donc quand nous expérimentons, c’est à l’échelle de la Nation! Et si on se vautre, ben, ce n’est pas la faute des politiciens. Il y a la conjoncture.

    • ca arrive parfois pourtant, il me semble bien que le RSA a été testé dans un ou deux départements au début avant d’être étendu. Il aurait été intéressant d’avoir les résultats du test..

  • étude intéressante, mais qui ne permet pas de conclure que « l’assurance chômage crée du chômage ».
    Parce qu’elle ne prouve pas qu’il y a plus de chômeurs ; seulement que les chômeurs sont plus volontiers ceux qui sont le mieux indemnisés, ce qui est une évidence. Ou du moins ce qui devrait en être une ; l’intérêt de ce cas c’est de permettre de le montrer à ceux qui le conteste (et ils existent).

  • Le chômage ne doit pas être une rente, mais un crédit de pont évitant à celui qui perd son emploi de subir un stress financier ingérable. Disons que 3 mois semblent raisonnables pour se retrouver un emploi rémunéré.

    Cela ne doit évidemment pas concerner ceux qui n’ont pas travaillé, ou qui quittent volontairement leur travail.

    Mais il faut aussi supprimer ces pièges qui empèchent de prendre un travail sous sa qualification ou ses anciennes rémunérations, et donc obère sa rente sociale et sa pension.

  • Intéressant, comme souvent les papiers basés sur des « natural experiments ».
    Cela dit en voyant « économétrie » et « causalité » je m’attendais à un truc plus dans le genre « Granger expliqué aux autrichiens du week-end » (les quelques « vrais » autrichiens que je connais -entendre économistes universitaires- ne sont pas forcément tous averses à l’économétrie, bien au contraire).

    Pour ce qui est du chômage, vu que c’est une assurance, on devrait pouvoir (selon ses goûts, âges, aversion au risque, niveau de richesse, type de formation, état du marché de l’emploi etc.) choisir la forme d’indémnisation que l’on souhaite : grosses indemnités sur une durée très limitée, indemnités décroissant ou croissant dans le temps, cotisations fortes ou faibles, etc. Une véritable privatisation de ce secteur pourrait même sans doute laisser apparaitre des innovations intéressantes, pourquoi pas utilisant des dérivés, et des services pour faciliter le retour à l’emploi ou le changement d’activité bien plus efficaces qu’aujourd’hui.

    En France « on » a choisi le chômage, et ça donne du boulot à pas mal de nuisibles (politiques et conseillers en tout genre) et d’incompétents (Paul Amploy, le gars qui lutte contre le chomdu en embauchant les gens qui n’arrivent vraiment à rien !).

  • Ce petit exemple ne remet pas en cause les préventions de l’école autrichienne envers une théorie économique basée uniquement sur les statistiques. Vous connaissez le principe premier de la statistique : on ne trouve que ce qu’on cherche. Et lorsqu’on y va à tâtons, on peut aussi trouver n’importe quoi. N’est-ce pas Jevons qui expliquait les variations du prix du charbon, ou d’autre chose, par les phases de la Lune ? N’est-ce pas devenu un exercice d’initiation à la statistique, d’ailleurs, que d’expliquer une variation des prix par les phases de la Lune, ou du Soleil ?
    Votre exemple, même s’il est pertinent à mes yeux, ne prouve rien pour quelqu’un qui ne serait pas d’accord. Il y aura toujours quelqu’un pour objecter que l’appréciation portée à quelqu’un de légèrement moins âgé que 50 ans est différente de l’appréciation portée sur quelqu’un de 50 ans, et que l’âge agit comme un couperet. Ce quelqu’un aura de bons arguments. De plus, vous dites vous même que l’exemple que vous présentez est très rare. Donc, même si la corrélation était indiscutable, elle ne prouverait rien, étant une exception.
    Le problème est la loi des grands nombres. L’économie ne peut pas être une science à l’identique de l’astronomie. Dans cette dernière, les relations entre tous corps sont les mêmes, les interactions sont prévisibles. Ce qui n’est pas le cas des relations humaines. On établit des statistiques, ce qui ne veut pas dire qu’on a établi une règle de ce qui se produira, dans les mêmes conditions, entre deux individus.
    Un autre exemple de la faiblesse d’une théorie économique basée sur l’économétrie est donnée par l’interprétation de la politique monétaire. Selon Milton Friedman, qui se base sur une méthode empirique, la crise de 1929 a été provoquée par le resserrement de la politique monétaire de la Fed. Selon Hayek, comme le souligne aussi Jésus Huerta de Soto, c’est l’expansion monétaire, qui a précédé le resserrement, qui a semé les graines de la crise. Murray Rothbard rappelle que l’explication monétaire était aussi adoptée par Ricardo. Pourtant, Milton Friedman se base uniquement sur des statistiques. Donc, une méthode scientifique. Mais, la crise actuelle confirme que c’est Hayek et Ricardo qui ont raison. Ludwig Von Mises, dans L’action humaine, déclare qu’on peut faire dire ce qu’on veut aux statistiques.
    Votre exemple est très intéressant. J’ai tendance à être d’accord avec votre explication. Mais quelqu’un qui ne serait pas d’accord démonterait facilement votre raisonnement. En disant que les secteurs géographiques ne peuvent pas être identiques, par exemple, et que, scientifiquement, cela fausse la comparaison. Et, scientifiquement, selon les critères statistiques, que peut-on répondre à une telle critique ? Les échantillons ne peuvent pas être identiques.Donc, il ne peut pas y avoir preuve statistique.
    Même si je m’inscrit dans la ligne autrichienne, je ne rejette pas l’économétrie. Mais je considère qu’elle ne peut venir qu’en soutien d’une théorie économique. Et qu’elle ne peut pas prouver une théorie économique.

  • Sur le fond la conclusion sur l’assurance chômage est tout à fait juste (une compréhension minimum des incitations et du principe de l’aléa moral le montre).

    Néanmoins il faut le dire haut et fort : l’économétrie est une escroquerie.

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