Juan J. Linz (1926-2013)

Mardi, décédait Juan J. Linz, professeur de science politique à Yale, un des « pères » de la science politique moderne espagnole.
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Juan J. Linz (1926-2013)

Publié le 4 octobre 2013
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Ce 1er octobre à New Haven, dans le Connecticut, décédait Juan José Linz, professeur de science politique à Yale, un des « pères », voire des « grands-pères » de la science politique moderne espagnole, maître de nombreux sociologues et politologues et sans doute le sociologue espagnol le plus réputé internationalement.

Juan José Linz Storch de Gracia, de père allemand et de mère espagnole, était né à Bonn le 24 décembre 1926. En compagnie de sa mère, il déménagea en Espagne en 1932. Il étudia à Madrid où il obtint ses diplômes de droit et de sciences politiques à l’université Complutense. Il poursuivit ses études aux États-Unis, où il devint docteur en sociologie à l’université de Columbia en 1959. Sa thèse de doctorat, dirigée par Seymour Martin Lipset portait comme titre « The Social Basis of Political Parties in West Germany ». En 1961, il devint professeur dans cette même université et commença des recherches qui auront une grande influence sur la sociologie espagnole. À partir de 1968, il travaillera à l’université de Yale et il sera professeur invité dans de nombreuses autres universités (Berkeley, Stanford, Heildelberg, Munich, Humboldt à Berlín ou Florence). Il était un des très rares étrangers auxquels les médias américains demandaient leur avis… sur les États-Unis. Comme, par exemple, dans cette interview réalisé par le Washington Post au début de cette année.

Juan Jose Linz

Comme un des politologues les plus reconnus internationalement, il était devenu docteur honoris causa de nombreuses universités dans le monde. En 1981, il reçut le prix Europa pour son livre The Breakdown of Democratic Regimes. Il fut récompensé en 1987 par le prix Prince des Asturies en sciences sociales. En 1996, il reçut le prix Johan Skytte en science politique octroyé par l’université d’Uppsala. Linz, entre autres choses, fut également membre de l’American Academy of Arts and Sciences, de l’Académie européenne des sciences et des arts et de la British Academy, président de la World Association of Public Opinion Research, membre directeur de l’Association internationale de sociologie et président du Comité de sociologie politique de la même association.

Ses travaux les plus connus concernent ses théories sur les régimes totalitaires et autoritaires, la sociologie comparée du fascisme, la faillite des démocraties et les transitions vers les régimes démocratiques, les types de régimes démocratiques, plus particulièrement le présidentialisme, les nationalismes, les rapports entre religion et politique, la sociologie électorale ou encore les élites politiques, entrepreneuriales et intellectuelles. Il se spécialisa dans l’analyse comparée, coordonna des équipes pour étudier le cas de nombreux pays. Il travailla intensément sur le cas espagnol où ses contributions ont permis de mieux comprendre l’instabilité politique durant la Seconde République espagnole ainsi que les problèmes d’intégration nationale.

Un des grands thèmes traités par Linz tout au long de sa carrière a été le dilemme entre présidentialisme ou parlementarisme. Sa défense du second est devenue classique. Tout d’abord, quand il faisait référence au choc des légitimités. Contrairement à l’élection indirecte de l’exécutif du système parlementaire, dans le système présidentiel, aussi bien le législatif que l’exécutif sont élus directement. Ce qui fait qu’il existe deux canaux parallèles de légitimité et qu’en cas de conflit il n’existe pas de prépondérance claire. Par ailleurs, étant donné que les deux pouvoirs ont un mandat fixe, aucun des acteurs n’est incité à la modération. Alors que dans un système parlementaire la survie de l’exécutif dépend de ses appuis au parlement, bonnes raisons pour être le plus inclusif possible jusqu’à obtenir une coalition suffisante, l’exécutif présidentiel n’a aucun besoin de suivre cette politique puisque le mandat est fixé. Ce qui augmente le risque de polarisation. Et même la déstabilisation, jusqu’à une intervention de l’armée comme force médiatrice entre les deux pouvoirs et une régression autoritaire. C’est d’ailleurs cette possibilité qu’avait pronostiqué Linz à propos de l’Égypte et de sa transition démocratique, dans un article intitulé « How Egypt Can Make Democracy Work », paru en février 2011 dans The Atlantic. Et il est ironique de voir que Linz est décédé au moment même d’un grave blocage institutionnel du système présidentiel américain.

L’autre contribution importante de Linz fut sa distinction entre régime totalitaire et régime autoritaire. Selon lui, ce dernier était un système politique avec pluralisme politique limité, non responsable, sans idéologie élaborée et directrice (mais avec une mentalité particulière), ne disposant pas d’une mobilisation politique intense ou extensive (excepté à certains moment de son évolution) et où un leader (ou parfois un groupe réduit) exerce le pouvoir à l’intérieur de limites formellement mal définies mais en réalité relativement prévisibles. Cette définition englobe assez bien les différents régimes dictatoriaux du sud de l’Europe et d’Amérique latine.

Régimes totalitaires et autoritairesParmi ses nombreuses travaux, on retiendra : An authoritarian regime: the case of Spain, Totalitarian and authoritarian regimes, Some notes toward a comparative study of fascism in sociological historial perspective, The Breakdown of Democratic Regimes, Political space and fascism as a late-comer, Problems of Democratic Transition and Consolidation. Contrairement à ce que l’on observe aux États-Unis, en Italie ou en Espagne, le travail de Linz reste presque totalement méconnu du public français. Heureusement, son livre le plus important, Régimes totalitaires et autoritaires, est disponible en français. Dans ce livre, Linz traite des régimes autoritaires de toutes espèces ainsi que des deux types de systèmes totalitaires nazis et communistes, perçus les uns et les autres moins dans la perspective idéologique ou philosophique la plus courante que dans les mécanismes mêmes de leur pouvoir. Réfléchissant sur la nature des régimes non démocratiques, il développe la distinction fondamentale entre les régimes totalitaires et autoritaires.

Sur Internet, on pourra télécharger quelques-uns de ses articles : un des plus fondamentaux, « Democracy: Presidential or Parliamentary. Does it Make a Difference? » (1985), son classique « The Perils of Presidencialism » (1990), « Fascism, breakdown of democracy, authoritarian and totalitarian regimes: coincidences and distinctions » (2002), « Transiciones a la democracia » (1990),  ou encore « La crisis de las democracias » (1991).

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  • Merci de cet hommage. A noter que s’il était inconnu du public (comme du reste Giovanni Sartori ou Arend Lijphart), il était connu des étudiants en science politique car il avait été introduit en France par Guy Hermet (préfacier du livre ci-dessus en photo).

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