Nucléaire : comment peut-on négocier avec l’Iran ?

Le président iranien, Hassan Rouhani, et le président russe, Vladimir Poutine, en septembre 2013

Le ballet diplomatique a repris autour des activités nucléaires de l’Iran. Faut-il vraiment négocier, et si oui comment ?

Le ballet diplomatique a repris autour des activités nucléaires de l’Iran. Faut-il vraiment négocier, et si oui comment ?

Par Michel Ghazal.

Le président iranien, Hassan Rouhani, et le président russe, Vladimir Poutine, en septembre 2013

Ces derniers jours, et à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, une intense activité diplomatique s’est mise en mouvement autour de l’Iran. Ce dernier a lancé une véritable offensive de charme vis-à-vis de l’Occident et plus particulièrement des États-Unis concernant le différend qui les oppose sur le nucléaire.

Par la voix de son Président fraîchement élu, l’Iran s’est déclaré ouvert pour parvenir à un accord au plus tard dans les six mois à venir. Après de multiples tentatives de négociation au cours de ces dix dernières années qui ont toutes échoué et ont entraîné la mise en place de sanctions économiques sévères qui ont étranglé la République islamique, les acteurs se trouvent-ils enfin au seuil d’un règlement de ce conflit ?

Rappelons que l’Iran a toujours proclamé que son programme nucléaire avait un caractère exclusivement civil alors que les Occidentaux l’ont toujours soupçonné d’être à vocation militaire avec le but de se doter de la bombe atomique.

Le dialogue avec l’Iran : une priorité pour Obama

Même si les réalisations n’ont pas été à la hauteur des attentes, et que les récents atermoiements autour de la gestion de la crise syrienne ont beaucoup affaibli Obama, rappelons que son élection a été, à n’en pas douter, un événement historique.

Rappelons aussi que, parmi les différences majeures en matière de politique internationale avec le candidat Mc Cain, il y a surtout la question sur le dialogue éventuel avec l’Iran d’Ahmadinejad. Il a été taxé de naïveté et accusé « de mauvais jugement » par ses détracteurs. Cette question a été à nouveau au centre des priorités du programme de son deuxième mandat même si ses multiples offres de dialogue ont souvent été improductives.

Et voilà que, quelques mois après la réélection d’Obama, les Iraniens élisent Hassan Rouhani. Ce dernier, un religieux modéré qui, durant sa campagne électorale, a promis plus de souplesse dans les discussions avec l’Occident et notamment sur le dossier nucléaire. Malgré les obstacles observés, et les réserves exprimées, les tentatives de rapprochement esquissées dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations unies pour réengager au grand jour le dialogue, le montrent bien. Et voilà aussi, qu’après 33 ans de rupture, une conversation téléphonique entre les deux Présidents sur la route de l’aéroport parachève l’ouverture des canaux de communication entre Washington et Téhéran, ouvre la voie à une percée diplomatique et redonne espoir aux partisans d’un arrangement négocié.

Quels sont les intérêts qui poussent les grandes puissances à empêcher l’Iran de posséder la bombe atomique ?

1- La principale crainte est la prolifération nucléaire qui en découlerait avec des pays comme l’Égypte, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Algérie et bien d’autres qui s’empresseraient de vouloir l’acquérir. Concrètement, les pays de l’Islam sunnite ne voient pas d’un bon œil que l’Iran chiite, qui cherche à s’imposer comme une puissance dans la région, en soit doté et pas eux. Conséquence immédiate : la remise en question des politiques de non-prolifération défendue depuis de nombreuses années par l’Occident.

2- En outre, il existe deux risques que l’Occident cherche à éviter à tout prix : d’une part, une menace contre la sécurité d’Israël (seul pays à posséder l’arme nucléaire, grâce à la France) et, de l’autre, l’accroissement du danger d’un déclenchement accidentel d’une explosion nucléaire. Ceci éloignerait définitivement toute perspective de stabilité dont le Moyen-Orient a tant besoin.

Faut-il croire l’Iran quand il prétend ne pas vouloir acquérir la bombe ?

Suite à la Chute du Chah et l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeiny, la relation entre l’Iran, d’un côté, et les grandes puissances de l’autre, n’a cessé de se détériorer. D’ailleurs, depuis pas mal de temps, elle avait atteint un niveau détestable. Elle est marquée par plus de trente années de méfiance réciproque. Un grand nombre de promesses non tenues par l’Iran au cours de précédentes négociations, donnent aux Occidentaux le sentiment d’avoir été menés en bateau.

Ils abordent donc cette offensive de charme iranienne avec une grande réserve et redoutent d’être à nouveau victimes d’une mystification venant des Perses. L’absence d’un climat de confiance complique considérablement la tâche des négociateurs. John Kerry n’a-t-il pas déclaré qu’il ne faut pas confondre les ouvertures médiatiques avec les avancées concrètes. La confiance ne se décrète pas, elle se construit. Dès lors, la question n’est pas de les croire ou de penser qu’ils mentent, mais de saisir l’opportunité qui se présente.

Pour avoir une plus grande chance de réussir, il convient de :

1- Rétablir la confiance qui paraît être le premier objectif à poursuivre, sans quoi il serait presque impossible d’espérer quelque chose de cette éclaircie. L’Iran a déjà, même si c’est loin d’être suffisant, donné des gages en libérant une douzaine d’opposants au régime, en déclarant n’être « l’ennemi d’aucun pays » et en condamnant « tout crime contre l’humanité, y compris les crimes nazis envers les juifs ». On est loin des déclarations belliqueuses d’Ahmadinejad.

2- Montrer une volonté de mieux comprendre et de considérer tous les intérêts en jeu (et non les positions longtemps affichées).
Pour l’Iran : être reconnu comme étant un acteur majeur dans la région ; obtenir la reconnaissance de son droit à l’enrichissement de l’uranium pour un usage civil ; préserver ses possibilités de se défendre si sa sécurité est menacée ; se sentir traité sur un pied d’égalité en étant respecté dans son identité et conforté dans sa souveraineté.
Pour l’Occident : contenir la prolifération nucléaire ; avoir des garanties sur le respect des engagements pris grâce à une transparence accrue et la mise en place d’une procédure de surveillance internationale fiable ; préserver et garantir la libre circulation des ressources énergétiques en provenance du Moyen-Orient en contenant toute velléité de l’Iran de bloquer le détroit d’Ormuz.

3- Éviter toute tentation ou geste d’humiliation à l’encontre de l’Iran s’il accepte de renoncer à son programme militaire tout en se montrant ferme et déterminé à satisfaire les intérêts des grandes puissances. Étranglé par les sanctions qu’il souhaite voir lever en contrepartie d’un assouplissement de sa position sur son droit à l’enrichissement de l’uranium, l’Iran n’aborde pas cette négociation en position de force. Si ce dernier est acculé et se retrouve dos au mur, il va se rebiffer pour sauver la face. Ceci rendra plus difficile encore l’atteinte d’une solution négociée.

Malheureusement, beaucoup pensent que seule la contrainte permet de forcer l’autre à prendre en compte leurs intérêts. Leur interlocuteur est considéré comme un adversaire qu’il faut contraindre et vaincre en visant une victoire sur lui. Même si toute négociation de cette nature se conduit dans le cadre d’un rapport de forces et que chaque acteur cherche à faire pencher la balance en sa faveur, ce raisonnement contient pour le moins trois erreurs : un malentendu sur la définition de la négociation, une illusion sur son propre pouvoir de nuisance et finalement un contresens sur la définition d’une négociation réussie.

En premier, la négociation n’est ni un combat ni un duel et, l’expérience prouve qu’exercer une pression pour vaincre la résistance de quelqu’un ne fait que l’augmenter.

En second, l’épreuve de force ne donne que deux certitudes : la bataille risque d’être très longue et, quand bien même l’interlocuteur serait vaincu, il peut toujours refuser la solution, parce qu’elle ne vient pas de lui et parce qu’il  ne veut pas se déjuger ni perdre la face. Ceci le poussera à persévérer dans le combat même si la poursuite des hostilités nuit gravement à ses intérêts.

En troisième, gagner ce n’est pas faire subir à l’autre un maximum de dégâts car un bon accord est celui qu’il acceptera d’appliquer sans avoir à l’y contraindre en permanence. S’il y a de l’amertume, chacun va remâcher sa rancœur en attendant l’occasion pour prendre sa revanche. Rappelez-vous l’accord de Versailles imposé par les alliés en 1918 à l’Allemagne qui humiliait l’adversaire et l’écrasait économiquement : erreur fatale qui a ouvert la porte à Hitler et a coûté quelques dizaines de millions de morts.

En conclusion : négocier avec les Iraniens ce n’est pas une hérésie

Une politique étrangère se construit non sur l’idéologie ni sur les bons sentiments, mais sur l’identification exhaustive et la prise en compte des intérêts en jeu de tous les acteurs. À partir de là, un ou des objectifs à long terme peuvent être fixés et une stratégie et des tactiques, pour les atteindre, déterminées. Une volonté de dépasser l’antagonisme des positions pour explorer des pistes de solution permet ensuite de parvenir à un terrain d’entente acceptable par tous. Comme l’avait déclaré l’Israélien Yitzhak Rabin face aux opposants au dialogue avec Yasser Arafat le leader palestinien : « C’est avec les ennemis les plus farouches que vous faites la paix, pas avec des amis ».

Pour ce différend, les spécialistes parlent d’un accord :

  • reconnaissant à l’Iran du droit à l’enrichissement de l’uranium à des fins civiles ;
  • autorisant l’Iran d’atteindre le « seuil nucléaire » sans qu’aucune bombe ne soit fabriquée ;
  • donnant de solides garanties sur des inspections sérieuses précisant leur fréquence et leur durée.

S’agit-il enfin d’une vraie percée diplomatique ou, comme le pensent certains, d’une énième manœuvre destinée à « desserrer l’étau des sanctions en contrepartie de concessions apparentes » avec, pour finalité ultime, de gagner du temps ?

En réalité, tout comme le problème du démantèlement de l’arsenal chimique syrien (à propos duquel un accord a pu être trouvé et une résolution votée au Conseil de sécurité à l’ONU mais qui en fait ne préfigure en rien la fin de la guerre dans ce pays), un accord avec l’Iran ne réglera pas le fond du problème.

En effet, tant  qu’une solution au conflit Israélo-Palestinien – qui empoisonne la région et le monde depuis tant d’années et qui a longtemps été instrumentalisé pour servir de terreau au terrorisme international – n’aura pas été trouvée, la vraie question de la dénucléarisation de la région ne pourra pas être mise sur la table et traitée. Avec Israël qui a réussi à préserver son avantage nucléaire sur les pays voisins, le sentiment d’être face « à deux poids deux mesures » persistera et les germes de l’instabilité au Moyen-Orient avec.


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