L’anarchisme de Bakounine, confession tyrannique ou liberté ?

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Le mythe du père de l’anarchie s’effrite-t-il en lisant sa Confession, écrite en 1851 au fond d’un cachot ?

Le mythe du père de l’anarchie s’effrite-t-il en lisant sa Confession, écrite en 1851 au fond d’un cachot ?

Par Thierry Guinhut.

Le mythe du père de l’anarchie s’effrite-t-il en lisant cette Confession ? Le célèbre révolutionnaire russe Bakounine (1814-1876), ami de Marx, fut emprisonné après les barricades allemandes, échappa à une condamnation à mort, avant d’être extradé en Russie. Si l’on connait ses programmes anarchistes, basés sur l’athéisme et le refus de l’État, l’on ignore trop souvent qu’il écrivit à la demande du Tsar, donc contraint et forcé, cette Confession. Plus tard, il parvint à fuir la Sibérie, épousant une Polonaise, rejoignant l’Europe, où il devint le pilier de l’anarchisme politique. Jusqu’où faut-il faire confiance à cette profession de foi ?

Moins que la dénonciation de ses réseaux, qu’il eût le courage d’éviter, on trouve un plaidoyer en ce rare texte autobiographique… L’existence romanesque à souhaits du farouche révolutionnaire se double, avec ce qui a valeur de document historique, d’un incontestable talent de rhétoricien, quoique non sans mauvaise foi, pour tenter de soudoyer la conscience et la clémence du Tsar : « Sire ! Je suis un grand criminel et je ne mérite pas de grâce ! » (…) « ne me laissez pas me consumer dans la réclusion perpétuelle ! » Il prône sa conception de la « République » : « Je crois qu’en Russie, plus qu’ailleurs, un fort pouvoir dictatorial sera de rigueur, un pouvoir qui sera exclusivement préoccupé de l’élévation et de l’instruction de la masse (…) sans liberté de la presse ». À moins qu’il s’agisse de flagornerie envers l’absolutisme du tsarisme, on ne peut lire ces pages que comme une affirmation de la volonté tyrannique de l’anarchisme. Est-ce là le véritable point noir de cette Confession, où l’anarchiste confesse sa liberté au prix de l’absence de liberté d’autrui ?

Pourquoi lire ce texte écrit au fond d’un cachot en 1851 ? Parce qu’ici annoté avec la patience de Jean-Christophe Angaut, il permet de resituer événements et protagonistes, non sans offrir une lecture engagée, partisane, des révolutions européennes de 1848-1849, d’abord révoltes contre le prix du pain. Elles échouèrent, malgré l’avènement du suffrage universel français, écrasées par des répressions parfois sanglantes et sans discernement. Mais ce qui fut un printemps des peuples, avant la Commune et la révolution bolchevique, aurait-il abouti à plus de liberté, ou à un plus précoce hiver communiste

On ne réduira cependant pas Bakounine à cette Confession de plus ou moins bon aloi. Dans Dieu et l’État [1], il prône la disparition de Dieu et de la religion, ces stratégies de pouvoir et d’esclavage, mais aussi le coopératisme et le fédéralisme anti autoritaires. À condition, lui répondrons-nous, que ce coopératif soit lui-même issu de la libre volonté des individus et du contrat, ce qui revient aux principes du libéralisme. De même, l’État est comparé à un marteau, lorsqu’il frappe les tables de la loi, forcément abusives. « L’État n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie » disait Bakounine [2], c’est également « le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque » [3]. Dans Étatisme et anarchisme [4], il ne tolère aucune dictature, dont l’objectif est sa perpétuation qui n’a pour conséquence que l’esclavage. Pourtant, au-delà d’une anarchie idéale faite par des individus idéaux, également inatteignables, l’on sait qu’établir l’anarchie selon Bakounine ne peut se passer d’une bureaucratie prolétaire et rouge, donc du laminoir dictatorial de l’État. Le voilà donc empêtré dans ses contradictions…

Peut-on alors faire confiance à l’anarchie ? Sachant que Bakounine a repris à son compte la célèbre formule de Proudhon, « La propriété c’est le vol » (quoique ce dernier la tempéra par la suite), il est évidemment anticapitaliste, traitant le capital comme il traite Dieu et l’État, simplisme qui imaginerait le partage et la communauté des biens, doux euphémisme pour l’impossibilité de faire fructifier librement des biens individuels, ce qui ne peut qu’aboutir à la tyrannie socialiste et communiste, malgré les critiques bakouniennes contre Marx. En ce sens, la principale critique de l’anarchisme par les libéraux est rédhibitoire : « ses conséquences factuelles étant désastreuses : absence de règles, destruction violente de l’État, et suppression de la propriété privée » [5]. À moins d’imaginer comme Murray Rothbard [6] un anarcho-capitalisme discutable, dans lequel il dénonce le monopole des biens publics réputés imprivatisables, comme la sécurité, la justice, l’éducation ou la santé, la crainte est de voir l’absence d’État empêcher le droit de contribuer à la liberté. Immanquablement, cet État devra exercer une coercition pour contrer la coercition contre les biens, les contrats et les personnes. Ainsi, quoique « l’anarchiste individualiste en conclut donc que l’État est intrinsèquement immoral » [7], soyons, comme Robert Nozick, des fervents de « l’État minimal ». Ce qui revient, en démocratie libérale, à trouver le difficile équilibre entre Léviathan et anarchie, à toujours maintenir le monstre étatique dans ses strictes limites régaliennes, de façon à protéger les libertés individuelles, qu’elles soient économiques ou morales…

— Michel Bakounine, Confession, traduit du russe par Pauline Brupbacher, Le Passager clandestin, mai 2013, 222 pages.


Sur le web.

Notes :

  1. Michel Bakounine, Dieu et l’État, Mille et une nuits, 2000.
  2. Michel Bakounine, La Liberté, Pauvert, 1965, p 91.
  3. Ibidem, p 57.
  4. Michel Bakounine, Étatisme et anarchie, Tops et Trinquier, 2003.
  5. Dictionnaire du Libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, Larousse 2012, p 57.
  6. Murray Rothbard, L’Éthique de la liberté, Les Belles Lettres, 1982.
  7. Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, PUF, 1988, p 75.