Grève dans les fast-food américains : du sens critique des journalistes français

La grève dans certains fast-foods américains donne aux journalistes français l’occasion de répandre un peu plus leur collectivisme à la face du monde.

Lorsqu’il s’agit de critiquer le modèle américain prétendument ultra-libéral, les journalistes n’hésitent pas à faire preuve de sens critique, à émettre des réserves et poser des questions. Pourquoi n’en font-ils pas autant avec leur propre pays ?

Par Baptiste Créteur.

Depuis des mois, en dehors de rares articles sortant du lot et proposant des alternatives à un statu quo politique qui assure au pays le triste sort vers lequel il se dirige de plus en plus inexorablement, la presse française continue son initiative d’arrondissage des angles. Il est difficile de trouver un article qui entre réellement dans le vif du sujet et critique ouvertement l’action du gouvernement et la direction qu’il emprunte, l’inaptitude de nos dirigeants et ses conséquences sur un État toujours plus gros, pataud et agressif.

Ce n’est pas tant par attachement à leur beau pays, qui devrait les pousser au contraire à se montrer exigeant envers lui et assez critique pour poser les bonnes questions et remettre en cause les réponses jusqu’à parvenir à une politique crédible, que par confort de la situation présente, que nos journalistes s’encroutent. Leurs employeurs sont subventionnés, ce qui leur garantit l’emploi à vie ; ils bénéficient d’un traitement de faveur fiscal ; les politiques font l’objet envers eux de toutes les attentions, leur accordant plus de temps et d’énergie qu’ils n’en consacrent à la salutaire réflexion qui n’est pas menée. En clair, les journalistes sont presque fonctionnaires et n’ont donc aucun intérêt à remettre en cause le fonctionnement actuel de l’État sans qui ils seraient obligés de faire vraiment leur métier – c’est-à-dire un peu plus que suivre les déplacements des ministres, prendre des photos quand on a le droit et reprendre la dépêche AFP.

Ils sont pourtant capables de sens critique, et n’hésitent pas à en faire montre dès qu’on évoque le modèle américain (sauf quand on parle de Georges Bush le troisième Barack Obama).

Ainsi, la grève dans les fast-foods révèlerait l’autre face de la reprise américaine. Pour faire court, le chômage faiblit mais certains ne gagnent pas assez.

Les salariés des services, à commencer par les 2,5 millions employés de fast-foods, constituent le gros du bataillon des travailleurs qui réussissent à retrouver un emploi après la crise, contribuant ainsi à faire baisser le taux de chômage, qui s’établissait en juillet à 7,4 % de la population (le taux réel est certainement plus du double lorsqu’on intègre tous les sans-emploi, qui, pour des raisons diverses ont renoncé à chercher un travail).

Comme on le voit bien ici, et c’est assez rare pour le signaler, l’article du Monde remet en cause un chiffre du chômage. On pourrait évidemment mener plus souvent la démarche et remettre en cause les chiffres de la croissance française ou les promesses d’inversion de courbes diverses, mais bon, ça demanderait ensuite qu’on puisse apporter des réponses, expliquer pourquoi on n’y croit pas et proposer une autre version. Trop, c’est trop.

Au cours des deux dernières années, les créations d’emploi dans les services (restauration, distribution, hôtellerie etc.) se sont élevées à 1,7 million, représentant 43 % du total des créations d’emploi. Mais à quel prix ? C’est la question que souhaitent poser en filigrane les protestataires. « Les propriétaires des chaînes de fast-food voudraient nous faire croire que ces salariés sont essentiellement des ‘teenagers’. Ce n’est pas le cas, affirme Latisha James, une conseillère municipale de la ville de New York chargée des affaires familiales, qui participait jeudi aux manifestations sur Union Square à Manhattan. Ce sont surtout des femmes, qui ont des enfants et qui se battent pour joindre les deux bouts. C’est une question de justice économique. »

Les protestataires ne sont pas tous salariés de fast-foods, et réclament des salaires plus élevés – une question de justice économique. En réalité, ce que veut nous montrer le scribouillard, c’est que la reprise américaine est économiquement injuste ; que les salariés des fast-foods, pour qui ce travail est nécessaire pour joindre les deux bouts, devraient avoir plus de difficultés à trouver ce travail car un salaire plus élevé les rendra moins employables ; tout en tentant de soutirer une petite larme de compassion avec ces femmes qui ont des enfants et se battent pour joindre les deux bouts – on ne va pas juger ces mères évidemment responsables et dignes – contre des chaînes de fast-food avides de profits qui tentent de faire croire que ces salariés sont essentiellement des adolescents.

Avec la crise, de plus en plus de travailleurs de fast-food sont effectivement des adultes (40% ont plus de 25 ans). Le mécanisme est simple : la crise a détruit les emplois qu’ils exerçaient avant, ils travaillent donc dans des fast-foods ; et maintenant ils travaillent dans des fast-foods dans des conditions inhumaines.

Si on s’arrête là, ça ne suffit pas ; il reste à montrer qu’en face de ces pauvres oubliés de la reprise se trouvent de puissants lobbies, assoiffés de profit – pour preuve, les républicains sont de leur côté.

Cette situation tient beaucoup au lobbying efficace de la National Restaurant Association (NRA, à ne pas confondre avec le puissant lobby des armes à feu, la National Rifle Association) qui, comme elle l’explique sur son site Internet est parvenue à stopper les hausses de salaires dans 27 des 29 États qui comptaient relever les minima légaux. De la même façon, la NRA s’est opposée à l’instauration d’un congé maladie dans une douzaine d’États. L’argument avancé par la chaînes de restauration est toujours le même : une augmentation des salaires ou des avantages tuerait des emplois. […] En tout cas, le gouvernement semble vouloir s’emparer du sujet. Le secrétaire au travail, Thomas E. Perez, a déclaré que ces grèves illustraient une évidence : les salaires doivent augmenter. De combien ? Le président, Barack Obama, a déjà déclaré qu’il était favorable à un salaire minimum de 9 dollars. Mais les Républicains sont de leur côté sur la même longueur d’onde que le lobby de la restauration : toute hausse de salaire aurait inévitablement des conséquences négatives sur l’emploi.

Effectivement, les hausses de salaires rendent l’emploi moins rentable. Une petite rétrospective permet d’ailleurs d’éclairer la situation – le journaliste du Monde, lui, s’arrête là.

L’emploi a augmenté dans les services alimentaires, alors qu’il s’est contracté dans l’industrie, depuis non pas 5 ou 10 mais 40 ans. Qui travaille dans ces chaînes de fast-food ? Les salariés les moins productifs, qui occupaient auparavant les emplois aujourd’hui détruits et ont aujourd’hui remplacé les étudiants en cuisine et derrière les comptoirs. Si leurs anciens emplois ont disparu, c’est parce que, même au salaire minimum, il était plus cher de produire aux États-Unis qu’ailleurs.

On peut difficilement délocaliser la restauration, et le secteur progresse rapidement. Alors, beaucoup se sont tournés vers ces emplois qui permettent de joindre les deux bouts. S’ils obtiennent gain de cause, les restaurants seront moins rentables ; moins de restaurants ouvriront, certains fermeront et chercheront des gains de productivité difficiles à trouver dans un secteur qui en a déjà beaucoup, beaucoup faits.

Et surtout, pourquoi chercher à obtenir une hausse nationale du salaire minimum, alors qu’il serait plus simple de négocier des hausses au mérite ? La raison est simple : les plus productifs ne restent pas.

Heureusement pour nombre de travailleurs aux États-Unis, l’exploitation du gaz de schiste réduit le coût de l’énergie, et l’innovation crée de nombreuses opportunités. L’industrie manufacturière pourrait créer à nouveau de nombreux emplois, offrant plus de possibilités. Ça non plus, le journaliste n’en parle pas.

Finalement, même quand ils sont critiques, les journalistes français le font dans leur unique optique : promouvoir une idéologie collectiviste, demander à l’État de contraindre le secteur privé pour accorder à certains des avantages, chercher à montrer à la face du monde l’égoïsme invétéré des méchants patrons et propriétaires face aux petites gens. Ils font donc toujours la même erreur : croire que le capitalisme appauvrit et le collectivisme enrichit, au mépris des faits qui s’accumulent et sont étrangement absents des médias français.

Si les journalistes français ne sont pas critiques envers leur propre pays, c’est parce que le collectivisme y règne déjà. On voit où cela nous mène, et il sera bientôt là le moment où les évidences seront devenues indéniables, où trop de boat-people se seront noyés, où les camps et charniers auront vu défiler trop d’individus. Mais jusque-là, les journalistes persévéreront dans leur idéologie nauséabonde, avant de la renier pour quelques semaines et reprendre de plus belle quand on lui aura trouvé une nouvelle forme.