Démystifions gauche et droite

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La gauche et la droite ne sont pas des familles idéologiques mais des coalitions sociologiques. Explications.

La gauche et la droite ne sont pas des familles idéologiques mais des coalitions sociologiques. Explications.

Par Xavier Driancourt.

La gauche et la droite ne sont pas des familles idéologiques mais des coalitions sociologiques. La gauche est la coalition des minorités de pouvoir inquiètes face à la majorité traditionnelle, augmentées de ceux qui se rallient à leurs projets politiques. La droite est la coalition de ceux qui ne partagent pas cette inquiétude et les projets politiques qui en jaillissent. Le socialisme qui prétend répondre aux peurs des minorités de pouvoir social est donc naturellement de gauche ce qui explique pourquoi la droite malgré l’existence de composantes anti-libérales en son sein est depuis un siècle le champ naturel d’expression du libéralisme.

Une allégorie de la gauche et de la droite proposée à partir d'une photo (c) Roger Rodrigue

1- Le mystère de la gauche et de la droite

Un des paradoxes le plus fascinant de la dialectique politique contemporaine est que tous les pays occidentaux ont structuré leurs passions politiques autour des vocables de gauche et de droite que l’opinion publique peine grandement à définir clairement. Les personnes férues de politique électorale ou de philosophie politique sont généralement plus perplexes encore car elles ont conscience de n’en connaître aucune définition idéologique satisfaisante même si elles ne désespèrent pas d’en trouver une. Ironiquement on pourra noter que même les dictionnaires évitent eux aussi de définir ce qui caractérise la gauche et la droite… spatialement.

Comme nombre de mes contemporains cette question de la définition de la gauche et de la droite m’est revenue à l’esprit de temps à autre. Durant plusieurs décennies je lui ai consacré chaque année des dizaines de minutes, voire plusieurs heures de mon temps. C’est en 2011 que j’en ai enfin découvert une définition fiable. Après l’avoir élaborée, et validée j’ai été impressionné par son caractère explicatif et prédictif : elle nous plonge dans une époustouflante relecture de l’histoire moderne et nous propulse vers les perspectives vertigineuses des futures passions politiques et de leurs stratégies électorales à long terme.

2- Quelques définitions couramment rencontrées

La gauche et la droite sont des regroupements électoraux empiriques promouvant (pas toujours très pérennement) des projets politiques. Cet empirisme de leur nature pourrait rendre vaine toute tentative de définition conceptuelle. Cependant, on peut légitimement conjecturer de l’existence d’une définition conceptuelle en raison de la nature idéologique de leurs œuvres et des passions qui animent leurs membres, ainsi que la grande similitude de leurs projets et de leurs composantes d’un pays à l’autre, et d’une génération à l’autre, alors même que notre époque connait de fortes évolutions technologiques tout en conservant de fortes disparités culturelles d’un pays à l’autre.

Parmi leurs définitions idéologiques imparfaites, l’une des plus populaires, du moins à droite, consiste à centrer la gauche sur le principe d’égalité et la droite sur le principe de liberté. Cette délimitation est assurément vraie en matière économique où la gauche est dominée par le socialisme à peine modéré depuis la Chute du Mur. Ceci dit, entre autres entorses majeures à cette délimitation proposée, la gauche est plus bruyante que la droite quand il s’agit de protéger la liberté de chacun face aux abus des organes régaliens et la droite est plus vigilante que la gauche quand il s’agit de protéger l’égalité devant la loi face aux complaisances sociales apparues depuis le milieu du 20ème siècle. Aussi les concepts de liberté et d’égalité ne sont pas adéquats pour délimiter la gauche et la droite et ils ne le furent vraisemblablement jamais au cours de leur histoire.

Une autre définition beaucoup plus pertinente, mais restant tout de même grandement insatisfaisante présente la droite comme le club des anciennes idéologies et la gauche celui des nouvelles idéologies. J’ai eu communication en 2012 de cette définition multi-idéologique évolutive qui m’a été brandie en réaction effarouchée à ma propre définition. Pour réfuter cette autre définition il nous suffit d’observer l’ancrage définitivement à gauche du marxisme, ancienne idéologie qui au 20ème siècle fut sans concurrence comparable (surtout après la Seconde Guerre mondiale) s’affaiblit avec les bains de sang de 1956 et 1968 en Europe centrale et s’effondra définitivement avec la Chute du Mur.

Une variante de cette définition plus proche encore de ma définition, est défendue par le brillant Wenceslas Balyre qui observe fort justement que la gauche et la droite sont des réalités sociologiques voire anthropologiques, et qu’elles n’ont pas une définition idéologique unifiée. L’auteur propose une définition portant sur l’appétit pour l’ordre ancien (à droite) ou l’ordre nouveau (à gauche). Pour simplifier la formulation de cette définition, disons que la droite serait conservatrice et la gauche progressiste. Cette définition est réfutée notamment par le fait que le régressionnisme écologiste se place sans aucune hésitation à gauche de même que l’immobilisme du statut de la fonction publique ou de la sécurité sociale françaises. Nous le verrons dans la suite du présent article, cette tentative de définition proposée par Wenceslas Balyre est non une définition fondamentale, mais la formulation pertinente d’une observation découlant de façon indirecte et incertaine, d’une part, de ce que sont fondamentalement la gauche et la droite, et d’autre part, de la puissance inégalée de la propagande de gauche qui a fait glisser le terrain politique vers ses préférences, grâce à sa virulente dialectique militante amplifiée par la complaisance des sphères médiatique, culturelle et éducationnelle notamment publiques qu’elle domine avec intolérance.

3- À la découverte des fondements de la gauche et de la droite

Parmi les considérations qui ont guidé ma réflexion vers la définition qui aujourd’hui m’apparait lumineuse pour définir ce que sont la gauche et la droite, il y a cette intrigante observation faite tout au long du 20ème siècle par les états-majors électoraux en France : les protestants et les juifs ont une très forte tendance à voter à gauche. Cela se manifeste par les résultats très clairs des bureaux de vote des lieux de peuplement à forte majorité religieuse et se lit aussi dans les déclarations subtilement biaisées voire ouvertement militantes de nombre de leurs structures associatives. À l’époque où je cherchais encore une définition idéologique à la gauche et à la droite je m’étais interrogé sur les motivations philosophiques qui pouvaient guider un tel vote. Les protestants et les juifs n’ont-ils pas la réputation d’être encore plus traditionnellement capitalistes que les catholiques ? Sont-ils plus ouverts aux homosexuels, à l’étalage pornographique, aux drogues, que les catholiques ? Cela ne me semblait pourtant nullement être le cas. Je fus encore plus perplexe quand j’appris qu’aux États-Unis les protestants votaient tout au long du 20ème siècle à droite et les catholiques à gauche. Comment cela se pouvait-il ? Une même philosophie morale issue d’une culture religieuse ne devrait-elle pas aboutir à une tendance politique homogène quel que soit le pays ?

Je me suis alors interrogé non sur l’idéologie de la gauche et de la droite mais sur les populations de gauche ou de droite. Cette interrogation fut salutaire car elle m’amena à une définition sociologique cohérente de la gauche et de la droite. Parmi les noyaux associatifs les plus bruyants au cœur de la gauche militante se trouvent les syndicalistes, les pauvres collectivistes, les écologistes, les homosexualistes, les féministes, les immigrationnistes, les libertins, etc. De façon moins bruyante mais plus pesante encore, on trouve tout au long du 20ème siècle outre les athées, en France les juifs et les protestants et aux États-Unis les juifs et les catholiques. Entendons-nous bien : évidemment il existe des homosexuels, des juifs, des libertins de droite, mais ils sont (ou ont été au long du 20ème siècle) relativement rares parmi leurs pairs, dont la tendance lourde est de soutenir la gauche et dont la matrice militante est ancrée à gauche. L’observation de ces groupes est au demeurant amusante car évidemment tous les conservatismes religieux judéo-chrétiens sont opposés au libertinage et à l’homosexualité. Malgré leur engagement radicalement incompatible, ces groupes se retrouvent pourtant au sein de la gauche militante.

Une fois posées ces populations militantes de gauche les plus bruyantes de nos jours ou les plus imposantes au long de l’histoire politique de nos pays, nous pouvons nous interroger sur ce qui unit ces groupes dans une même action et avant cela nous pouvons nous interroger sur ce qu’ils ont en commun. Tous partagent une remarquable caractéristique commune : ce sont des groupes issus d’une minorité traditionnelle de pouvoir profondément marquée par son conflit passé ou présent avec la majorité traditionnelle. Sont inquiets (ou ont été durablement en conflit) les femmes face à la phallocratie traditionnelle, les amoureux d’une vie naturelle avec le complexe industrialo-consumériste des zones urbaines, les homosexuels avec la dominante culturelle et légale hétérosexuelle, les salariés face aux patrons, les pauvres face aux riches, etc. Certaines de ces minorités de pouvoir sont inquiètes au point de produire des composantes militantes souvent agressives que sont les féministes, les écologistes, les homosexualistes, les syndicalistes, les socialistes, etc.

En y réfléchissant plus encore, on s’aperçoit rapidement que cette caractéristique des minorités inquiètes est suffisamment remarquable pour fonder la délimitation de la gauche et de la droite politique. Bien entendu, la gauche et la droite étant des plateformes politiques, elles en viennent à proposer des composants idéologiques destinés à porter et justifier leurs projets. Elles rallient ainsi à leur cause des personnes qui ne sont pas elles-mêmes issues de minorités mais soutiennent ces mêmes projets. Par exemple des personnes ayant bon cœur mais peu de lucidité économique peuvent être tentées de voter naïvement pour des mesures socialistes quand bien même ces personnes sont pour elles-mêmes dénuées d’inquiétude économique. Cependant c’est bien en provenance d’une minorité inquiète que les projets socialistes apparaissent. Le fondement du noyau militant de la gauche est bien sociologique et non idéologique.

La gauche est la coalition des minorités de pouvoirs inquiètes (ou en conflit) face à la majorité nationale traditionnelle, et ceux qu’elle rallie à ses projets. La droite est composée de ceux qui ne partagent pas cette inquiétude et ne se rallient pas à ces projets.

4- Une relecture de l’histoire contemporaine des militantismes de droite et de gauche

Voila pourquoi la gauche se targue d’être progressiste. Cela ne signifie pas qu’elle apporte un meilleur bien-être ou qu’elle est plus férue de technologies nouvelles ni même qu’elle combat ses propres conservatismes. Cela signifie simplement qu’elle est anti conservatrice-majoritaire car les minorités inquiètes qui la fondent veulent abattre l’inquiétude qui les taraude et pour cela abattre les structures de la société traditionnelle quitte à plonger de façon coercitive la société dans le décadentisme. Voilà aussi pourquoi les minorités agissantes sont immensément valorisées par la gauche médiatique : celle-ci valorise volontiers les minorités et les militances hystériques. Voilà encore la raison pour laquelle la gauche a eu un tel appétit pour investir la sphère culturelle, éducative et médiatique : chacune de ses minorités inquiètes se devait de se doter d’une vision panoramique que la faiblesse de ses effectifs au sein des sphères du pouvoir (économique ou politique) ne lui fournissait pas naturellement et en outre, chacune se devait d’affirmer son existence au-delà de ce que la faible fraction de son pouvoir justifiait naturellement. Voilà également pourquoi la gauche propose des programmes politiques dont les composantes sont techniquement incompatibles, comme le couplage d’un hyper immigrationnisme venu des pays pauvres et d’une démocratie sociale subventionnant lourdement les résidents les moins fortunés : les projets qui motivent fortement leurs minorités de pouvoir ne sont pas nécessairement budgétairement et démographiquement compatibles mais cela n’empêche pas leur mixture absurde d’être souvent électoralement porteuse. Voila enfin pourquoi les militances de gauche sont si injustement vindicatives, hystériques, voire violentes : elles sont originellement fondées sur la peur et le fond de commerce de ces militances est l’inquiétude de leurs communautés d’origine ; or nos sociétés sont devenues très civiles si bien que pour se donner de l’importance ces militants sont amenés à hystériser les problèmes résiduels, devenant ainsi des marchands de peurs, au mieux inutiles, au pire terriblement nuisibles.

5- La droite, champ naturel d’expression du libéralisme depuis un siècle

On comprend aussi alors pourquoi le libéralisme est principalement positionné à droite, même si nombre de libéraux soulignent que le libéralisme n’est pas en lui même de droite ou de gauche. En effet l’organisation des hiérarchies productives et la relative concentration naturelle des fortunes font que les gens de condition relativement modeste constituent à la fois une minorité de pouvoir économique et une majorité de pouvoir électoral, or nombre de ces personnes modestes sont tentées par les sirènes du collectivisme qui déguise en vertu partageuse coercitive le vice de jalousie. Voilà pourquoi la question du socialisme a dominé le débat politique du 20ème siècle et voilà pourquoi elle restera une question forte du débat électoral malgré les innombrables échecs du socialisme, avec en point d’orgue la Chute du Mur. Voilà pourquoi la gauche est structurellement fortement marquée par la militance socialiste, ce qui de fait place le libéralisme économique à droite.

Ce positionnement du libéralisme principalement à droite durera tant que l’inquiétude matérielle perdurera et tant qu’une inquiétude plus grande encore ne l’aura pas remplacée à gauche. L’inquiétude matérielle se dissoudra vraisemblablement avec la montée de la prospérité au fil du 21ème siècle si un effondrement civilisationnel ne se produit pas d’ici là, mais elle ne supprimera pas les inégalités et la jalousie qui l’accompagnent. Il se peut qu’elle soit supplantée par l’inquiétude communautaire par exemple si l’immigration musulmane s’intègre trop mal au point d’engendrer une fracture communautaire puis une libanisation de nos pays. Déjà, au sein de la communauté juive, l’inquiétude face à la majorité traditionnelle catholique ou protestante cède le pas à une inquiétude face à la communauté musulmane ce qui incite nombre de juifs à faire évoluer leur sensibilité politique vers la droite et les réconcilie avec le libéralisme qu’ils avaient boudé dans la foulée du socialisme de leur engagement de gauche.

Parmi les composantes minoritaristes de la gauche et de la droite, certaines sont en effet de nature religieuse. Fort heureusement, les conflits de religion entre catholiques, juifs, et protestants se sont en grande partie assagis. Il y a un demi-siècle les mariages mixtes étaient encore rares, aujourd’hui ils sont choses banales qui engendrent tout au plus une perplexité organisationnelle pour la préparation des cérémonies.

Certes la droite n’est pas nécessairement libérale. Nombre de traditionalistes intolérants et de lobbyistes mercantilistes ou réglementaristes s’y trouvent. Cependant la droite est depuis un siècle le champ naturel d’expression du libéralisme économique. En outre c’est bien la droite qui porte seule le projet d’une société apaisée chère au libéralisme, ce que les militances de gauche ne voudront jamais, quitte à forger de toutes pièces des peurs et des conflits afin de donner de l’importance à leur existence fondée sur la mobilisation communautaire de l’inquiétude. Pour les libéraux, il est particulièrement facile et important de convertir les conservateurs au libéral-conservatisme, qui respecte scrupuleusement les conservatismes privés et protège la liberté de chacun en exigeant la neutralité de la puissance publique. En effet les conservateurs, plus que tous autres, subissent l’injustice criante des militances décadentistes infligées à la population toute entière par la gauche et notamment la propagande orchestrée ou financée par la puissance publique via les instruments collectivisés que sont l’éducation nationale, les médias d’État ou les subventions culturelles idéologiquement biaisées.

6- Vers une société apaisée ?

Depuis deux années, j’ai abondamment communiqué cette définition de la gauche et de la droite. Cette définition me semble non seulement invaincue, mais en outre dotée d’une puissance explicative et prospective que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs sur les évolutions du débat entre droite et gauche.

Cette relecture de l’Histoire moderne et cette mise en perspective anticipatrice peuvent cependant s’avérer inconfortables pour certaines personnes et, pour tout dire, certaines communautés. C’est là un point important car l’histoire de la connaissance n’est pas impulsée par la simple découverte de la vérité mais plutôt par le goût que les gens ont ou pas pour la propager. Einstein observait que la vielle génération d’enseignants refusait d’enseigner la relativité, là où la jeune génération le faisait avec enthousiasme. De même le marxisme a dominé la pensée universitaire économique, avec nombre de ses militants qui étaient certes dans l’aveuglement passionnel mais aussi dotés d’une forte dose de sincérité et même parfois de bonne volonté, ce qui peut faire rire ou pleurer quand on voit la misère et la violence auxquelles cette idéologie erronée a conduit. Aussi la définition conceptuellement exacte de la gauche et de la droite ne se diffusera que s’il y a suffisamment de personnes pour la diffuser et elle ne s’imposera que s’il n’y a pas assez de personnes pour la travestir. La crispation qu’elle peut engendrer quand on la manie avec trop peu de précautions est d’essence communautaire : délimiter communautairement les militances fondant les camps majeurs du pouvoir régalien démocratique, c’est placer ces communautés sous une lumière crue qui chez certaines personnes (r)avive leur inquiétude traditionnelle. Voilà pourquoi il m’est apparu pertinent de narrer sa gestation sereine dans le présent article.

Il est plus important encore de souligner le potentiel apaisant de cette définition. En effet, l’évolution sereine vers une société libre sera d’autant plus facile que le militantisme à hystérisation sera à court de peurs communautaires. Lors de son intronisation de 1978 le nouveau pape Jean Paul II avait ainsi déclaré : « n’ayez pas peur », soulignant l’ouverture de la majorité catholique traditionnelle en Europe à l’apaisement communautaire, ouvrant la voie à une marche sereine de la civilisation occidentale vers une société libre.

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