Comment les sociaux-démocrates caricaturent l’économie autrichienne

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Sheldon Richman remet en place les sociaux-démocrates qui tentent de discréditer l’économie autrichienne en la caricaturant.

Sheldon Richman remet en place les sociaux-démocrates qui tentent de discréditer l’économie autrichienne en la caricaturant.

Par Sheldon Richman.

Quand un candidat à la présidentielle comme Ron Paul [1] déclare « nous sommes tous autrichiens maintenant », il devient inévitable que ceux qui le critiquent tentent de le discréditer, qu’ils comprennent de quoi ils parlent ou non. C’est ce que Matthew Yglesias fait dans son article de Slate, « What Is ‘Austrian Economics’? » (« Qu’est ce que l’économie autrichienne ? »).

Je recommande la lecture de cet article qui est très instructive sur ce que l’économie autrichienne n’est pas.

L’article commence mal avec ceci : « à l’origine l’école autrichienne se réfère à un ensemble de penseurs libéraux classiques avec des intérêts divers et venant de l’empire austro-hongrois. »

Les premiers économistes autrichiens ne se sont pas distingués en soutenant le libre marché ou d’autres idées libérales. Ils l’ont fait en énonçant une approche théorique révolutionnaire positive (et non normative) pour comprendre comment les marchés fonctionnaient, en se concentrant sur la valeur, le prix et le capital. Ce que dit Wikipedia est cohérent avec ma compréhension : « quand Carl Menger, Eugen von Böhm-Bawerk, et [Friedrich von] Wieser ont débuté leur carrière scientifique, ils ne se sont pas concentrés sur les problématiques d’économie politique et encore moins sur le rejet de l’interventionnisme défendu par le libéralisme. Leur objectif commun était de développer une théorie économique avec une base solide. »

Économie contre politique

Yglesias fait ainsi un amalgame entre la théorie économique autrichienne et la théorie politique libertarienne. Pour être juste, il n’est pas le seul à commettre cette erreur. Beaucoup de libertariens font la même, ce qui est regrettable. La théorie économique autrichienne décrit comment l’action volontaire d’êtres humains faillibles aboutit de manière non intentionnée à un énorme processus de marché ordonné. Une autre étape éthique supplémentaire est nécessaire pour dire que le marché fonctionne. La théorie économique seule ne recommande pas mais explique le marché. C’est ce que Ludwig Von Mises voulait dire quand il insistait sur la subjectivité de la valeur pour l’économie autrichienne. N’importe qui d’ouvert à la discussion doit être capable de comprendre que la logique économique montre qu’imposer un plafond au prix du lait créera, toutes choses égales par ailleurs, une pénurie de lait. Mais cela n’est pas en soi un argument contre cette politique. Mises suppose que le politicien trouverait ce résultat mauvais, mais l’économiste ne peut pas déclarer cela en tant qu’économiste. Comme aime le dire Israel Kirzner, le travail d’un économiste dans le domaine politique revient principalement à montrer que vous ne pouvez pas prendre un train pour aller vers le nord si vous êtes sur le quai qui va au sud.

Yglesias écrit encore que « les autrichiens rejettent l’idée qu’il y ait quelque chose que l’État puisse faire pour stabiliser les fluctuations macroéconomiques. » Il est curieux de dire cela sans souligner que les autrichiens pensent que l’État cause l’instabilité, les bulles, les récessions et les dépressions. À la lumière de ces éléments, la suggestion que l’État soit capable de stabiliser l’économie peut être vue sous un angle plus convenable.

Une fois dit cela, les propos d’Yglesias sont encore loin d’être justes. Quelques éminents macroéconomistes autrichiens pensent que dans un 2ème meilleur monde, la banque centrale (qui n’existerait bien sûr pas dans le meilleur des mondes) devrait contrer une contraction soudaine et importante de la masse monétaire. En d’autres mots, la déflation ne guérit pas de l’inflation. Mises y répondit de manière métaphorique en 1938 : « si un homme a été blessé par une voiture qui lui a roulé dessus, cela ne le guérira pas que la voiture fasse marche arrière pour lui rouler dessus dans la direction opposée. » (Voir Steven Horwitz : Deflation: The Good, the Bad, and the Ugly.)

Falsification des marchés

Yglesias continue : « pour les autrichiens, pratiquement toute politique économique de l’État fédéral ou de la Réserve Fédérale est une erreur qui fausse les marchés. Plutôt que de guérir des récessions, disent les autrichiens, les politiques de relance les causent en produisant des bulles non soutenables. » Eh bien oui, et cela a été largement démontré par George Selgin, William D. Lastrapes, et Lawrence H. White dans Has the Fed Been a Failure? (Voir mon résumé, ‘F’ as in Fed.) Comme ils le disent :

En ayant effectué une large revue des recherches empiriques récentes nous avons trouvé ceci :

  1. Toute l’histoire de la Fed (de 1914 à maintenant) s’est caractérisée par plus et non pas moins d’instabilité monétaire et macroéconomique que lors des décennies avant la création de la Fed.
  2. Si les performances de la Fed se sont sans aucun doute améliorées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, ses performances d’après-guerre n’ont pas dépassé de manière nette celles de son indubitablement défectueux prédécesseur d’avant la première guerre mondiale, le National Banking system.
  3. Quelques arrangements alternatifs permettraient vraisemblablement de faire mieux que la Fed telle qu’elle est actuellement organisée.

Nous concluons que le besoin de recherches d’alternatives au système monétaire actuel est aussi urgent aujourd’hui qu’il l’était il y a un siècle.

Yglesias comprend que la théorie autrichienne des cycles a un lien avec les taux d’intérêts artificiellement bas alimentant le mal-investissement, mais il pense que cela ne peut être juste car « il est difficile de comprendre pourquoi les hommes d’affaire seraient si facilement trompés. Si Ron Paul et Ludwig von Mises savent que la monnaie bon marché ne peut durer éternellement, pourquoi les investisseurs privés ne le savent-ils pas ? Pourquoi les entreprises n’éviteraient-elles pas de faire ces investissements censés être idiots ? »

Gerald P. O’Driscoll et Mario Rizzo ont écrit ceci il y a longtemps dans The Economics of Time and Ignorance :

Il y a des profits à faire en tirant partie de situations temporaires… Bien que les entrepreneurs comprennent [les aspects macroéconomiques d’un cycle] ils ne peuvent pas prévoir le déroulement exact du prochain cycle d’expansion et de contraction… Ils manquent de visibilité pour faire des prédictions au niveau micro-économique, même s’ils peuvent prévoir le déroulement des événements qui vont se passer. Ces entrepreneurs n’ont aucune raison de renoncer aux bénéfices temporaires qui peuvent se faire pendant une période inflationniste. D’un point de vue individuel, un entrepreneur connaissant parfaitement la théorie économique autrichienne devra faire face au même monde incertain qu’il a toujours affronté. Ce n’est pas la connaissance théorique ou abstraite, mais la connaissance des circonstances de temps et de lieu qui est la source des profits.

Changements dans les dépenses

Curieusement, Yglesias pense aussi qu’il peut réfuter la théorie autrichienne en remarquant que « les rythmes de dépenses varient constamment sans pour autant déclencher de récession. » Ce à quoi Peter Klein réplique que « bien sûr le résumé enjoué d’Yglesias fait l’impasse sur la structure temporelle de la production, la différence entre la consommation et l’investissement, le rôle des taux d’intérêts pour assurer la coordination intertemporelle, le problème des attentes, et d’autres éléments basiques de la théorie que 10 minutes sur Wikipedia auraient pu expliquer. »

Yglesias démontre sa méconnaissance de la littérature autrichienne quand il écrit que « beaucoup des autrichiens originels ont vu leurs idées sur les cycles économiques discréditées par la Grande Dépression dont la récession ne s’est pas corrigée d’elle-même. » Étant donné que le New Deal de Herbert Hoover et de Franklin Roosevelt a empêché le processus de correction de marché, on se demande comment les années 30 auraient pu discréditer la théorie autrichienne sur les origines de la récession.

Finalement, Yglesias soutient que « l’école autrichienne… prêche le désespoir et ne demande aucune action du tout. »

Balivernes. Puisqu’elle explique que les bulles sont causées par les banques centrales et par conséquent évitables grâce à une monnaie et un système bancaire basés sur le marché, son message implicite est l’espoir et l’optimisme. Et pour ce qui est de ne demander aucune action, au contraire, elle énonce clairement une longue liste d’actions pour ceux qui veulent une croissance économique stable, toutes conçues pour démanteler l’interventionnisme étatique.


Article publié en anglais sur Reason, paru à l’origine dans le The Freeman.

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Note :

  1. NdT : l’article a été écrit début 2012.