L’Égypte au pied du mur

En Égypte, on peine à entrevoir une issue aux affrontements entre l’armée, les islamistes et les socialistes.

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L’Égypte au pied du mur

Publié le 17 août 2013
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En Égypte, on peine à entrevoir une issue aux affrontements entre l’armée, les islamistes et les socialistes.

Par Stéphane Montabert.

Après l’assaut sanglant de l’armée pour déloger les manifestants pro-Morsi de deux places du Caire, les Égyptiens doivent plus que jamais prendre leur destin en main.

Pauvre Mohamed el-Baradei ! En s’associant au régime « transitoire » du président Adly Mansour et du général Abdel Fattah al-Sissi, l’ancien inspecteur en armement de l’ONU ne réussit qu’à salir son image de Prix Nobel de la Paix. Bonne idée pour un ambitieux de se présenter comme caution morale du régime afin de se faire connaître, mauvaise idée de démissionner une fois les morgues et les hôpitaux pleins en prétendant qu’il ne savait pas.

« Je déplore les morts parce que je crois qu’elles auraient pu être évitées. Malheureusement, ceux qui vont tirer profit de ce qui s’est passé aujourd’hui sont ceux qui appellent à la violence et à la terreur, les groupes extrémistes » analyse Mohamed el-Baradei. Ce n’est pas complètement faux : les islamistes passent désormais pour des victimes dans les médias internationaux, les seuls à avoir du poids aux yeux de l’ex-diplomate.

Localement, les avis ne sont pas aussi tranchés envers les malheureux pro-Morsi. Ceux-ci ne se sont d’ailleurs pas mal défendus. Si on met entre parenthèses les chiffres hystériques lancés par les Frères Musulmans, les autorités faisaient état de 278 morts mercredi, dont 43 policiers. Pour des professionnels ouvrant le feu sur une foule désarmée, il y eut pas mal de répondant.

Certains manifestants savaient d’autant plus qu’il y aurait des morts que c’était l’effet recherché. Depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir, les Frères Musulmans font tout pour embraser la contestation, faisant par exemple tirer leurs agents sur des militaires depuis la foule. La carte de la guerre civile a peu de chances de redonner le pouvoir aux islamistes, mais ils la joueront sans aucune hésitation.

Hicham Kassem, un journaliste avec vingt ans de lutte contre Moubarak au compteur, soupire de sa propre crédulité : « Nous avions tissé une relation de confiance. Mais au pouvoir, [les Frères Musulmans] ont révélé leur vrai visage. À partir de la déclaration constitutionnelle, ils ont voulu éliminer tous les contre-pouvoirs, même ceux existant sous Moubarak. » Et d’appuyer sans réserve la répression récemment opérée par l’armée : « Sans son intervention, nous avions le choix entre un État failli, comme la Libye, ou une théocratie à la manière du Hamas. Le monde arabe, traversé par les clivages ethniques et religieux, est dans un état de fragilité sans précédent. L’Égypte s’enfonçait dans la violence et l’anarchie. Heureusement, l’armée a rétabli l’état de droit. »

L’armée, rétablir l’état de droit en écrasant dans le sang des manifestations ? Nous ne sommes plus à une aberration sémantique près. En Égypte, personne ne sait ce que signifie la démocratie mais chacun s’en réclame. À balles réelles.

Au milieu du tumulte, la colère des pro-Morsi est la plus sincère. Ils ne peuvent pourtant s’en prendre qu’à eux-mêmes. Au lieu d’islamiser par petites touches façon Tayyip Erdogan en Turquie – une loi inspirée de la Charia par-ci, un noyautage de l’état-major militaire par là – Morsi et ses compères se laissèrent emporter par la force illusoire de leur victoire électorale. Le paradis islamique tant convoité semblait à portée de main, mais dans leur précipitation ils se prirent les babouches dans le tapis.

L’armée a resserré son poing de fer mais ne souhaite guère régner, et pour cause : pas plus les militaires que les Frères Musulmans n’ont le pouvoir de remplir les estomacs vides. L’État égyptien vit sur l’emprunt. Le secteur privé est à l’agonie. L’Égypte, principalement rurale, n’arrive même pas à se nourrir. Elle importe des denrées alimentaires, ce qui va s’avérer rapidement problématique pour une population vivant pour plus de la moitié avec moins de deux dollars par jour.

Les affrontements entre l’armée, les islamistes et les socialistes n’ont en réalité qu’importance secondaire. Le fond du problème vient des faiblesses d’une grande partie de la population égyptienne elle-même – son absence d’instruction, sa foi aveugle, son conservatisme intolérant. On oublie trop vite que les Frères Musulmans ont été élus parce qu’ils correspondaient aux aspirations locales ; ils n’ont même pas eu besoin de bourrer les urnes. Le résultat ? Dans l’Égypte libérée d’aujourd’hui, il est impossible pour une femme de marcher seule dans les rues du Caire sans prendre le risque de se faire violer. Selon les Nations Unies, 91% des Égyptiennes souffrent de mutilations génitales. Celles-ci n’ont pas été infligées par des sbires de Moubarak mais par leurs propres familles.

Il n’est pas facile pour une population de s’adonner à ces caprices sans les revenus réguliers d’une manne pétrolière. Si elle veut survivre, l’Égypte doit changer, et très vite.

Entre les États-Unis d’Obama qui rivalisent de veulerie pour continuer de subventionner une junte militaire peu importe ses massacres et une Europe se contentant d’envoyer l’argent en fermant les yeux, on ne peut pas dire que les bonnes fées occidentales se soient penchées avec beaucoup de compétence sur le berceau du printemps arabe égyptien. C’est une erreur bien dramatique, mais qui n’est que le reflet de la déliquescence morale dans laquelle l’Occident se trouve lui-même. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tout le monde. L’Oncle Sam peut se permettre d’être médiocre, il est loin. L’Europe, elle, va rapidement se retrouver avec à sa porte un problème à 80 millions d’habitants.


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  • L’armée, en Egypte, comme dans d’autres pays arabes, c’est aussi un groupe de prédation économique qui détient et gère au profit de ses haut-gradés, une bonne partie du commerce et de l’industrie.
    Merci à l’auteur de s’exprimer en vrai libéral, c’est-à-dire de ne pas faire comme les bonnes consciences de gauche qu’il ne faut pas pousser bien loin pour leur faire dire qu’un massacre ou un génocide progressistes trouve plus d’excuses, voire de justifications que quand c’est commis par de fieffés réactionnaires.
    Je ne vois pas comment l’Egypte peut devenir une démocratie. S’il y a des élections libres en 2014 et que les Frères les gagnent, qu’est ce que vont faire les militaires et leurs complices civils ? Re coup d’état et re massacre ?

  • « Certains manifestants savaient d’autant plus qu’il y aurait des morts que c’était l’effet recherché. Depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir, les Frères Musulmans font tout pour embraser la contestation, faisant par exemple tirer leurs agents sur des militaires depuis la foule. »
    C’est à peu près comme ça que ça a commencé en Syrie, sauf que les paramètres sont différents. Les opposants aux Frères Musulmans sont très nombreux dans les villes importantes et très remontés (la police a même du protéger des partisans de Morsi dans certains quartiers).
    Et pendant ce temps, des dizaines de chrétiens massacrés, des familles terrorisées et au moins quarante églises profanées et incendiées en quelques jours, dans un silence médiatique européen assourdissant: à vomir !

    • Ce qui est aussi à vomir, c’est cette façon de justifier les massacres (dont ceux de gens qui se contentaient de faire un sitting).

  • Article plein de suffisance qui déverse des tonnes de morale sur l’Égypte. Combien de petites «touches d’islamisation» faut-il à l’auteur pour qu’il descendre dans la rue rejoindre les 30 millions d’Égypte qui en ont assez? Tout bon « libéral » qu’il est, va-t-il attendre 4 ans de mandat islamique dans l’espoir (illusoire) que « d’autres » prennent le pouvoir à la faveur d’élections qui ne viendront jamais? Ou au mieux, s’il y a élections « organisées », ira-t-il voter comme en Iran pour des candidats « approuvés » par le Guide suprême des Frères musulman? Alors que le régime verrouille peu à peu le pays par la charia, que les églises chrétiennes brûlent aux mains des partisans de Morsi et que des Coptes se font massacrer, va-t-il lever le nez sur l’alignement de l’armée (quelque soit ses intentions avouées ou non avouées) sur ces 30 millions d’Égyptiens? Va-t-il préférer ne pas se trouver dans une « aberration sémantique » étant donné que ce genre de rapport de force ne peut se jouer que dans la rue?

    « En Égypte, personne ne sait ce que signifie la démocratie mais chacun s’en réclame. À balles réelles.», écrit-il. Hicham Kassem, le journaliste qu’il cite, avec ses vingt ans de lutte contre Moubarak, ne sait pas ce que signifie la démocratie? Et les 30 millions d’Égyptiens qui ont milité pour le renversement (pas pour des élections; pour le ren-ver-se-ment) de Morsi n’ont pas la moindre petite idée de ce qu’est le début du commencement d’une démocratie?

    Quant à ce « Pauvre Mohamed el-Baradei !», s’il ne devait pas selon l’auteur « s’associer » au régime d’Adly Mansour et du général Abdel Fattah al-Sissi, comment se serait-il dissocier du régime fasciste islamique de Morsi? En restant pénard dans son coin pour ne pas « salir son image de Prix Nobel de la Paix »? Qu’aurait fait l’auteur à sa place?
    Et l’auteur de conclure : « Si elle veut survivre, l’Égypte doit changer, et très vite.» Mais … c’est exactement ce qu’elle fait. Mais ce que l’Occident ne veut pas admettre, c’est qu’elle est en guerre contre l’islamisme, et l’islamisme ne fait pas dans la dentelle. Voyez l’Iran et les massacres de 2009. C’est ce genre de scénario que ne veulent pas vivre les Égyptiens. Comment leur donner tort…

    • Tout ce barratin ne peut cacher une réalité qui rappelle ce qui s’était passé en Algérie dans les années 90: une caste prédatrice, la caste militaire, veut défendre ses privilèges par tous les moyens, y compris le mitraillage des manifestants. Il est impossible de fonder une démocratie à partir de telles méthodes. Par contre, la plupart des dictatures ont commencé comme ça: un bon petit massacre des opposants.
      Comme toujours, il ne manque de plumitifs et d’opportunistes pour faire signe aux mitrailleurs qu’ils sont de leur côté.

      • Eh bien maintenant on a une caste toute aussi prédatrice, une caste islamique (les FM), qui veut défendre ses privilèges (surtout ceux que Morsi s’est attribués sans y avoir droit) et ce, «par tous les moyens» comme vous dites : incendies d’églises coptes et chrétiennes, massacres et pogroms de coptes et de chrétiens, islamisation et iranisation de la société égyptienne par l’imposition de la charia, exactions de toutes sortes d’escadrons armées de «militants» islamiques dans les villes d’Égypte sous couvert de «manifestations», etc.

        Comme toujours, il ne manque pas de plumitifs et d’opportunistes pour se voiler la face et ne pas reconnaître que l’Égypte est en GUERRE contre l’islamisme et pour chicaner sur la «méthode» employé pour ne pas se faire trancher la gorge par les fous furieux d’Allah. L’art de faire la morale quand c’est pas le temps est un luxe bien partagé en Occident et chez les Occidentaux qui se repaissent de leur bonne conscience pendant que «d’autres» (30 millions de personnes, quantité négligeable je suppose) sont en voie de perdre tout ce qui leur reste de LIBERTÉ ou de se faire massacrer par un régime islamique FASCISTE. Même en capitale, les mots ont-ils encore un sens?

  • Quelle différence entre 2011 et 2013?

    Moubarak avait démissionné, oui mais sous la pression de l’armé et des USA.

    Une autre différence, il y avait bien plus de manifestant en 2013.

  • Bon article de Mr Montabert.

    Cette issue était inévitable dès lors que les FM avaient été chassés du pouvoir. Il aurait peut être mieux fallu pour les modérés et laics de défendre un gouvernement provisoire d’Union nationale afin de résoudre les problèmes les plus urgents (la crise économique) plutôt que de s’associer avec l’armée qui va boucler tout.

    Algérie et Syrie autant de démonstrations que les castes militaires arabes n’ont jamais été libérales ou réformatrices mais davantage rentières et prédatrices. J’espère que les Egyptiens apprécient ces guerres idéologiques parce qu’ils n’auront que ca à se mettre sous la dent.

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