À quoi joue l’administration Obama en Syrie ?

Comment expliquer l’indécision de l’administration Obama dans la ges­tion de la crise syrienne ?

Comment expliquer l’indécision de l’administration Obama dans la ges­tion de la crise syrienne ?

Par Victor Santos Rodriguez.

Le mer­credi 26 juin 2013, l’Obser­va­toire syrien des droits de l’homme a annoncé que la barre sym­bo­lique des 100.000 morts, depuis le début du sou­lè­ve­ment contre le régime de Bachar el-Assad en mars 2011, avait été fran­chie [1]. Des chiffres dif­fi­ci­le­ment véri­fiables, tant l’accès au ter­ri­toire syrien est limité, mais qui nous donnent néan­moins la pleine mesure de cette tra­gé­die huma­ni­taire. Dans un tel contexte, après vingt-sept mois d’affrontements san­glants, il convient de s’interroger sur les causes pro­fondes de l’enlisement de cette guerre civile.

L’impasse à laquelle nous assis­tons aujourd’hui en Syrie est la résul­tante d’une mul­ti­pli­cité de fac­teurs. L’intransigeance du régime d’Assad, l’opposition qui peine à par­ler d’une seule voix ou encore le fait que la révolte popu­laire ait été prise en otage par les inté­rêts géos­tra­té­giques contra­dic­toires des puis­sances régio­nales et inter­na­tio­nales [2] figurent parmi les rai­sons com­mu­né­ment avan­cées pour expli­quer le carac­tère inex­tri­cable du conflit qui déchire ce pays. Les ana­lystes évoquent ainsi sou­vent la rela­tive pas­si­vité des États-Unis, seuls capables de déblo­quer la situa­tion aux yeux de beau­coup. Une extrême pru­dence qui a de quoi sur­prendre quand on consi­dère les pen­chants inter­ven­tion­nistes des Amé­ri­cains dans la région…

Trau­ma­ti­sée par la guerre inter­mi­nable, très coû­teuse et en défi­ni­tive « inga­gnable » d’Afghanistan, mais sur­tout par le fiasco ira­kien, l’opinion publique amé­ri­caine semble plu­tôt hos­tile à un nou­vel enga­ge­ment mili­taire direct dans la poudrière moyen-orientale [3]. Par ailleurs, la pers­pec­tive de voir des groupes extré­mistes de l’opposition arri­ver au pou­voir dans l’après-Assad tem­père les « ardeurs huma­ni­taires » de nom­breux Amé­ri­cains. D’autres, en revanche, estiment que l’intervention en Syrie relève d’une impé­rieuse néces­sité. La bru­ta­lité indi­cible de la répres­sion doit ces­ser, et c’est aux États-Unis, dont le lea­der­ship mon­dial se doit d’être conti­nuel­le­ment réaf­firmé, de peser de tout leur poids pour en ter­mi­ner avec ce bain de sang et favo­ri­ser la mise en place d’un régime démo­cra­tique. Dans cet envi­ron­ne­ment empreint de doute et de conflic­tua­lité dis­cur­sive, moult obser­va­teurs expliquent l’indécision de l’administration Obama dans la ges­tion de la crise syrienne tant par son inca­pa­cité à faire des choix dif­fi­ciles en matière de poli­tique étran­gère que son manque de vision stratégique.

Tou­te­fois, cer­tains experts che­vron­nés, à l’instar de Daniel Drez­ner (Tufts Uni­ver­sity)et, quoique moins radi­caux, Alan Ber­ger (Bos­ton Globe) et Ste­phen Walt (Har­vard Uni­ver­sity) [4] , font une toute autre lec­ture de l’inaction rela­tive et l’indétermination appa­rente de Washing­ton. Pour eux, cette pru­dence répon­drait davan­tage à des cal­culs froids de real­po­li­tik. Les Amé­ri­cains épou­se­raient, en réa­lité, une stra­té­gie machia­vé­lienne – du nom du théo­ri­cien poli­tique de la Renais­sance Nico­las Machia­vel –, ration­nelle et déli­bé­rée, au ser­vice de leurs inté­rêts bruts. En fin de compte, ne serait-il pas bon, du point de vue des États-Unis, de faire per­du­rer le conflit, en appor­tant une aide dis­crète (non déci­sive) aux insur­gés ? La clé de voûte de cette ana­lyse est la posi­tion somme toute pri­vi­lé­giée des Amé­ri­cains aujourd’hui. Explications.

Tout d’abord, la pro­lon­ga­tion du conflit leur per­met d’affaiblir à bas coût deux de leurs prin­ci­paux enne­mis dans la région, l’Iran et le Hez­bol­lah, alliés chiites d’un régime syrien alaouite dont les doc­trines reli­gieuses trouvent pré­ci­sé­ment leur ori­gine dans le chiisme. En effet, la Répu­blique isla­mique d’Iran, dont la Syrie est le seul allié arabe, consacre de nom­breuses res­sources au sou­tien de la contre-révolution menée par le régime de Bachar el-Assad. Encore plus direc­te­ment impli­qué est le Hez­bol­lah qui lutte aux côtés des forces gou­ver­ne­men­tales syriennes. Les coûts sont bien évidem­ment écono­miques, voire humains en ce qui concerne le mou­ve­ment chiite liba­nais, mais pas seule­ment. L’image soi­gneu­se­ment culti­vée par l’Iran et le Hez­bol­lah de prin­ci­paux résis­tants régio­naux à l’impérialisme amé­ri­cain et israé­lien s’en voit égale­ment affec­tée. À tel point que même le Hamas, en la per­sonne d’un de ses chefs de file Kha­led Meshal, a décidé de se dis­tan­cer du Hez­bol­lah, mal­gré leur com­bat his­to­rique com­mun contre l’État hébreu. La popu­la­rité du Hez­bol­lah décline donc dans un monde arabo-musulman qui le per­çoit de plus en plus comme une simple marion­nette de l’Iran, et non plus comme un sym­bole de la résis­tance face à l’agresseur israélien.

Par ailleurs, l’image des deux alliés chiites de Damas n’est point la seule à être ter­nie. En blo­quant de façon sys­té­ma­tique toute réso­lu­tion du Conseil de sécu­rité condam­nant le régime san­gui­naire d’Assad, la Chine et la Rus­sie sont du « mau­vais côté de l’Histoire » [5] aux yeux d’une grande par­tie de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. À l’inverse, une fois n’est pas cou­tume, les États-Unis peuvent dif­fi­ci­le­ment être accu­sés de l’interventionnisme qui leur est si sou­vent repro­ché dans la région. Enfin, ce sont l’Arabie saou­dite et le Qatar qui portent l’essentiel du far­deau de l’aide appor­tée aux insur­gés syriens, per­met­tant ainsi aux Amé­ri­cains d’économiser de pré­cieuses res­sources finan­cières et mili­taires en temps de crise économique.

Vous avez dit immo­ral ? L’Histoire montre qu’en matière de poli­tique étran­gère, les scé­na­rios les plus cyniques sont tou­jours pos­sibles. Il suf­fit de se rap­pe­ler du rôle des États-Unis dans la guerre Iran-Irak des années quatre-vingt pour en avoir une triste illus­tra­tion. En outre, comme en témoigne la « guerre des drones » de l’administration Obama [6], le loca­taire actuel de la Mai­son Blanche s’est tou­jours dis­tin­gué par son impla­cable « prag­ma­tisme » dans la conduite des affaires du pays à l’international, et ce en dépit de ses dis­cours aux élans huma­nistes et idéalistes.

Tou­te­fois, au-delà du fait qu’il me soit impos­sible de sous­crire sans réserve à la per­ti­nence des argu­ments qui sous-tendent cette ana­lyse [7], et sans même entrer dans des consi­dé­ra­tions éthiques, je ne suis pas cer­tain que l’administration Obama ait déli­bé­ré­ment déve­loppé une telle stra­té­gie. Ber­ger et Walt semblent d’ailleurs être du même avis. À défaut de pou­voir connaître les inten­tions exactes des res­pon­sables poli­tiques amé­ri­cains, je serais plu­tôt tenté de croire qu’ils s’accommodent « sim­ple­ment » bien de la situa­tion. Pour eux, il s’agit de ne pas avoir à choi­sir entre « la peste et le cho­léra ». En d’autres termes, le main­tien du régime alaouite de Bachar el-Assad à la tête du pays, ren­for­çant par là même l’influence régio­nale de Téhé­ran et acces­soi­re­ment de Mos­cou, les hor­ri­fie tout autant que l’arrivée au pou­voir de fana­tiques reli­gieux poten­tiel­le­ment affi­liés à Al-Qaïda et fon­ciè­re­ment hos­tiles à l’Amérique.

Dans un tel contexte, « jouer la montre », main­te­nir le statu quo, lais­ser le conflit se per­pé­tuer, semble une approche sédui­sante pour les inté­rêts des États-Unis. C’est d’ailleurs la rai­son pour laquelle des intel­lec­tuels influents, tels que Daniel Pipes, n’hésitent pas à plai­der ver­te­ment pour que les Amé­ri­cains favo­risent la pro­lon­ga­tion de la guerre civile syrienne ! En ses propres termes : « les puis­sances occi­den­tales devraient gui­der les enne­mis vers un affron­te­ment inter­mi­nable en aidant le côté qui perd, quel qu’il soit, de manière à pro­lon­ger leur conflit » [8].

Pas­sons la teneur abjecte de ces pro­pos… car même d’un point de vue stra­té­gique, ils ne sau­raient faire sens. Sans doute com­mode à courte vue, cette stra­té­gie pour­rait en effet s’avérer désas­treuse sur le temps long ! Outre les risques d’embrasement de la région toute entière, négli­ger les dan­gers rela­tifs aux États en déli­ques­cence (fai­led states) serait une gros­sière erreur. Gare au retour de flamme ! Les États-Unis ne sont-ils pas encore en train de payer aujourd’hui leur dés­in­té­rêt pour l’Afghanistan après le retrait sovié­tique?

Pour en savoir plus à pro­pos de la situa­tion sur le ter­rain et les risques de pro­pa­ga­tion du conflit, je vous recom­mande vive­ment le der­nier rap­port publié par l’International Cri­sis Group datant du 27 juin 2013 et inti­tulé « Syria’s Metas­ta­si­sing Conflicts ».  À télé­char­ger ICI.


Sur le web.

Notes :

  1. Le 27 juin 2013, Navi Pillay, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, parle d’au moins 93.000 morts.
  2. Karim Emile Bitar, « Guerres par pro­cu­ra­tion en Syrie, Une révo­lu­tion otage des enjeux régio­naux », La Monde Diplo­ma­tique, Nº 711 – 60ème année, Juin 2013.
  3. En ce qui me concerne, j’embrasse ici une concep­tion large du Moyen-Orient, qui, comme celle du Grea­ter Middle East de l’administration Bush, d’ailleurs tou­jours uti­li­sée par l’actuelle admi­nis­tra­tion (cf. Natio­nal Secu­rity Stra­tegy de la Mai­son Blanche), inclut notam­ment l’Afghanistan et le Pakis­tan, par­ties inté­grantes de l’équation stra­té­gique des Amé­ri­cains, en par­ti­cu­lier dans le cadre de leur lutte contre le ter­ro­risme d’Al-Qaïda.
  4. Pour connaître le point de vue de Ste­phen Walt s’agissant d’une poten­tielle inter­ven­tion amé­ri­caine en Syrie, regar­dez la vidéo sui­vante.
  5. Ter­mi­no­lo­gie uti­li­sée par la secré­taire d’État des États-Unis, Hil­lary Clin­ton elle-même.
  6. Un article, sous ma plume, sera pro­chai­ne­ment publié sur jetdencre.ch à ce sujet.
  7. Bien que cette ana­lyse soit à de mul­tiples égards sédui­sante, quelques ques­tions res­tent à mon sens ouvertes. Le Hez­bol­lah est-il réel­le­ment en train de s’affaiblir ? Son impli­ca­tion dans cette guerre civile ne faciliterait-elle pas son effort de recru­te­ment ? Est-ce que l’inaction rela­tive des Amé­ri­cains face à ce mas­sacre à ciel ouvert ne dété­rio­re­rait pas plu­tôt leur répu­ta­tion, leur cré­di­bi­lité, au niveau mon­dial ? N’y a-t-il pas un risque majeur d’embrasement du Moyen-Orient, zone éminem­ment stra­té­gique pour les inté­rêts amé­ri­cains ? Et si, par manque de sou­tien aux insur­gés, le régime d’Assad finis­sait par l’emporter, décu­plant ainsi l’influence de l’ennemi ira­nien dans la région ? Qu’en est-il des dji­ha­distes qui prennent une place de plus en plus impor­tante dans un front d’opposition aban­donné à sa dérive radicale ?
  8. Daniel Pipes : « Wes­tern powers should guide ene­mies to sta­le­mate by hel­ping whi­che­ver side is losing, so as to pro­long the conflict. »