Marie : la Suisse, effarée, contemple sa justice

Victime d'un régime carcéral très très souple.

Vive émotion après la mort de Marie en Suisse. Une mort qui pose également de nombreuses questions.

Vive émotion après la mort de Marie en Suisse. Une mort qui pose également de nombreuses questions.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Lundi, une jeune femme de 19 ans, Marie, a été enlevée à proximité du golf de Payerne. Son agresseur l’a forcée à monter dans sa Toyota avant de s’enfuir en direction de Moudon. Ce sera la dernière fois qu’un témoin apercevra la victime vivante.

Après une course-poursuite rocambolesque, le ravisseur, Claude Dubois, fut finalement arrêté par la police le lendemain. Aucune trace de Marie dans la carcasse du véhicule ; le corps sans vie de la jeune fille fut découvert à 3h du matin dans un petit village près de Payerne, sur les indications du suspect.

Dire que Claude Dubois était « connu des services de police », comme on dit dans ce genre d’affaire, serait un euphémisme ;  sa vie était gérée par l’administration pénitentiaire depuis une condamnation à vingt ans de prison en 2000, dans un procès où il avait échappé de justesse à la prison à vie. Déjà les médias avaient brossé un beau portrait de sa personnalité et de sa cruauté :

«Pervers narcissique», «méchant», «acharné»… À l’époque, la condamnation du ravisseur de Marie, enlevée lundi à 19 heures à Payerne, avait fait les grands titres. Vendeur informatique de 22 ans, l’homme avait enlevé, séquestré, violé, puis abattu [de cinq balles] son amie, qui venait de le quitter, lors de ce que l’on avait alors appelé «le crime de la Lécherette», en 1998. Le crime faisait suite à des mois de harcèlements et de menaces.

Selon une formule désormais célèbre, le président du tribunal avait estimé qu’il ne fallait pas refermer « la petite lucarne que l’on doit laisser à l’espoir à cet âge. » Pas de petite lucarne pour Marie, hélas.

On peut évidemment s’étonner qu’un individu condamné à vingt ans de prison soit au volant d’une voiture treize ans après sa condamnation, libre d’enlever et de tuer des jeunes filles. Le grand public, régulièrement confronté à la sévérité des autorités pour de terribles affaires de stationnement ou d’excès de vitesse, pensait sans doute benoîtement que la justice helvétique appliquerait avec la même rigueur les sentences les plus graves. Erreur.

L’entier du cheminement de Claude Dubois est une ode à l’absurdité. Le 15 mai 2011, il avait purgé les deux tiers de sa peine ; il aurait d’ores et déjà pu bénéficier d’une libération conditionnelle. C’est ainsi : grâce au décompte très particulier du temps en milieu carcéral, personne n’accomplit jamais l’entier de sa condamnation. « Vingt ans » se traduisent en douze ans d’enfermement réel, voire moins grâce à un régime carcéral de semi-liberté. Quant à une peine de perpétuité, la prétendue prison à vie, le vocabulaire est dépassé : elle revient à quinze ans. Un récidiviste particulièrement acharné pourrait donc ainsi subir deux ou trois peines de perpétuité dans son existence, réjouissant les pigistes en mal d’idées pour la rubrique insolite.

Claude Dubois n’avait rien d’un prisonnier modèle. Le collège des juges d’application des peines refusèrent sa libération conditionnelle le 3 juillet. Il faut dire – selon un témoignage de première main – que son passage en prison n’avait pas été de tout repos. Mais le refus d’une libération simple laissait tout de même la porte ouverte à un aménagement pour le reste de sa peine.

Le 16 août, l’Office d’exécution des peines décida que Claude Dubois pourrait désormais être prisonnier à son domicile, en le munissant d’un bracelet électronique sans GPS. Son nouveau régime de « détention » l’obligeait juste à être chez lui la nuit. Un condamné effectuant le troisième tiers d’une peine de prison de vingt ans pour viol et meurtre pouvait vaquer à ses occupations toute la journée, en contact avec le reste de la société. Claude Dubois ne commit même pas de faute vis-à-vis de son régime carcéral lorsqu’il enleva et tua Marie ; il avait le droit d’être là à ce moment, au volant de sa voiture pour rentrer chez lui après son travail…

Suite à des problèmes de comportement décelé sur l’individu, la Fondation vaudoise de probation demanda le retour en incarcération en novembre, mais le « prisonnier » Dubois déposa un recours contre l’interruption en décembre, que le juge décida de prendre en compte avec effet suspensif. Claude Dubois eut donc le loisir de continuer à vivre chez lui. En mai 2013, six mois plus tard, nous n’avons toujours pas de réponse de fond de la justice sur cette querelle entre l’Office d’exécution des peines et Fondation vaudoise de probation, mais on admettra que ce ping-pong administratif est désormais dépassé par l’actualité.

Le pire dans cette histoire est de réaliser que tout est normal.

Il n’y a eu aucune erreur imputable à une personne en particulier, aucun « dysfonctionnement », pour reprendre les termes pétris de bienveillance que l’administration emploie lorsqu’elle doit jauger de la qualité de son travail. Il y eut de nombreuses erreurs de jugement, certes, mais aucune malhonnêteté, pas de dossier égaré, pas de terrible méprise. Tout le monde a fait son travail, consciencieusement.

Les juges ont jugé, les avocats ont plaidé, les psychiatres ont analysé, les aménagements de peine ont été discutés, les recours déposés, les rapports dûment examinés, le bracelet électronique installé… Et le meurtrier a tué.

Rien n’empêcherait une nouvelle affaire Marie demain, sauf peut-être un léger sentiment titillant la conscience de certains acteurs du drame. En fait, l’affaire Marie est elle-même une répétition du meurtre de Lucie, en 2009, par un récidiviste. Les Suisses, croyant naïvement à l’époque à un cas isolé, étaient rassurés par l’approbation de la toute nouvelle Initiative sur l’internement à vie des délinquants dangereux ; ils oubliaient qu’en coulisse, tout l’Office d’exécution des peines travaille quotidiennement à remettre des criminels en contact avec la société. Libérer violeurs, tueurs et assassins avant la fin de leur peine, voilà une bonne idée pour prévenir la surpopulation carcérale !

Le jour de l’enlèvement et de l’assassinat sordide de Marie par un « prisonnier », cinq détenus de la prison de Bois-Mermet à Lausanne se faisaient la belle en plein jour. Les évadés eurent l’idée redoutable d’utiliser une échelle pour franchir le mur d’enceinte, il fallait y penser… Triste collision de l’actualité finissant de brosser le tableau de l’univers carcéral suisse.

Sachant que toute la situation actuelle est l’exacte traduction de l’idéologie des élus de gauche et de centre-gauche actuellement au pouvoir, il est assez révoltant d’entendre certains membres de l’exécutif écraser cyniquement une larme d’empathie face caméra alors qu’eux et leurs partis ont toujours débordé de tendresse et de compréhension à l’égard des criminels de droit commun, éternelles victimes de l’aliénation provoquées par la société bourgeoise capitaliste (je vous la fais courte).

Aucune amélioration à attendre de ces gens, évidemment. Le mieux que l’on puisse espérer est que l’indignation légitime suscitée par la mort de Marie ne s’éteigne pas, et que la population suisse s’intéresse d’un peu plus près à la façon dont les responsables politiques gèrent la justice.


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