Amusantes histoires de dictionnaires

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Deux petites affaires croquignolettes démontrent que le sujet de la langue est devenu un champ de bataille politique.

La Représentation Nationale, c’est du sérieux de chez Sérieux Corp. Du solide en béton armé. Ainsi, pendant que certaine sénatrice, aux larges émoluments, joue en réseau pendant les débats sur le mariage homosexuel, les députés, eux, se penchent sur les douloureux cas de déviance de dictionnaires militants.

WauquiezEt c’est donc Laurent Wauquiez (et son PEA de 120 euros) et Hervé Mariton qui s’y collent en fustigeant avec plein de mots durs et des petits postillons énervés la définition scandaleuse du mot Mariage dans l’actuel Dictionnaire Larousse, réputé comme chacun le sait pour être un ramassis d’imprécision et de dogmatisme propagandiste décontracté. Mais si.

En effet, la prochaine édition du dictionnaire qui paraîtra en juin a modifié sa définition du terme « mariage » pour indiquer :

« Acte solennel par lequel deux personnes de sexe différent, ou de même sexe, établissent entre elles une union… »

Sabre de bois ! Saperlipopette ! Sapristi et cornegidouille ! On ose ici, c’est manifeste, chercher des crosses aux députés qui tentent de s’opposer au vote de la loi autorisant le mariage homosexuel ! Il semble évident, surtout pour le brave Laurent — qui n’a apparemment que ça à faire, entre deux déclarations fantaisistes de patrimoine rikiki — qui explique donc sans montrer la moindre trace de rigolisme :

« Ce n’est pas normal, parce que le travail de la loi n’est pas fini. Je suis parlementaire, j’ai un minimum de croyance dans le job que je fais, je ne trouve pas normal que le Larousse s’assoie dessus. »

Oui oui, d’après Lolo, le dictionnaire Larousse s’assoit sur son job, avec son gros popotin plein de définitions. Mariton, l’autre Don Quichotte des Dictionnaires député taraudé par ces questions, explique quant à lui que, je cite là aussi (excusez moi c’est consternant mais je vais jusqu’au bout) :

« C’est un mépris de la démocratie. Larousse vient de décider d’anticiper sur le vote ou l’échec du projet de loi sur l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe en incluant dès maintenant cet hypothétique changement dans la prochaine édition de son dictionnaire. »

Oui, moutontribuables de ce pays, vous payez pour ces bouffonneries. Notez qu’il ne s’agit pas ici d’un texte de loi, ou d’une circulaire administrative de l’une de nos magnifiques institutions républicaines, laïques et taxatoires. Non. Il s’agit d’un dictionnaire édité par une maison privée et qui se doit de donner la définition des mots tels qu’on peut la constater dans l’usage courant. Or, le dictionnaire Larousse est aussi vendu en Belgique, par exemple, où le mariage homosexuel est déjà passé dans les mœurs. Il apparaît normal qu’il tienne donc compte des usages en vigueur dans le monde. On peut trouver ça chagrinant, mais s’attaquer ainsi à ce dictionnaire, c’est utiliser une manœuvre aussi vide qu’un compte CEL qui ne contiendrait que 577€ alors qu’on fut jadis ministre de la République et qu’on encaisse plus de 10.000€ tous les mois. C’est montrer qu’en tant que député, on est tout de même — passez-moi l’expression, mais il faut appeler un chat un chat — un sacré bon gros branleur qui fait tout pour ameuter les caméras sur soi en lançant un buzz politique lamentable sur une micro-histoire ridicule.

Pendant qu’une volée de claques se perd, et toujours pour parler dictionnaires, au Ministère de l’Économie, on n’en reste pas là. Évidemment, pas question d’aborder les questions de mariages (si ce n’est, peut-être, pour la partie fiscale des unions), mais on ne va pas s’empêcher de fournir au citoyen un petit lexique des mots importants qu’il faut comprendre pour bien manipuler l’économie de nos jours. « Manipuler » est ici un mot employé à dessein puisque c’est bien de manipulation qu’il s’agit.

Oh, c’est subtil ; après tout, il s’agit de propagande, et en plus, c’est avec votre argent. On ne pourra pas se permettre d’y aller avec de gros sabots. Mais il n’en reste pas moins qu’on décèle un esprit bizarrement orienté lorsqu’on lit les définitions de certains mots clefs. Habilement chapeauté par un petit nom chantant et rigolo, « facil’éco », le dictionnaire rigolo (et en ligne) de Bercy, nous donne donc un aperçu de l’Économie Selon Le Ministère.

FacilEco, le dico d'éco rigolo

Bien sûr, la plupart des mots sont correctement définis. On voit mal Bercy saboter aussi évidemment CAC40 ou PME, par exemple. En revanche, on ne peut s’empêcher de sourire à la lecture de la définition de Capitalisme, qui serait aussi (outre un régime économique) un régime juridique et social pour nos amis du ministère ; Karl Marx y est ainsi cité, sa position explicitée mais surtout pas mise en rapport avec ce qu’on a pu observer, et le lien avec le libéralisme et le libre-échange sont fait immédiatement (alors que la France démontre par exemple que le capitalisme peut très bien s’accommoder d’un état socialiste et tentaculaire). La différence avec la définition Wikibéral est d’ailleurs frappante.

Et le libéralisme, parlons-en en quelques lignes bien condensées ; le besogneux artisan ministériel le définit comme un courant de pensée fondé sur l’idée que tous les obstacles à un fonctionnement « naturel » du marché doivent être supprimés, ce qui est sympathique mais occulte (très habilement) le pilier pourtant fondamental de la propriété privée et rapproche dangereusement la définition fournie d’une soupe philosophique clairette où (comme par hasard) tout le monde aurait le droit de faire tout et son contraire dans une anomie détendue de l’idéologie. Là encore, Wikibéral remet les pendules à l’heure et j’encourage le webmestre du ministère à reprendre les éléments saillants, bien plus justes et pertinents que ceux qu’il a mis en exergue dans sa définition.

On pourrait aussi citer le cas de la déflation, dont Bercy ne pense vraiment pas du bien. La déflation, cette baisse des prix (par opposition à l’inflation), c’est très très vilain. Eh oui, des prix qui baissent, c’est mauvais pour la consommation, tout le monde sait ça :

« Les consommateurs préfèrent différer leur consommation en attendant des prix encore plus bas. Ils conservent donc leur pouvoir d’achat intact sans le dépenser ou l’investir, ce qui ne contribue pas à relancer la machine économique. »

Eh oui : en période de déflation, on n’achète plus de sandwiches parce qu’ils seront moins cher demain. Bilan : tout le monde meurt de faim.

Non ?

Ah non, c’est parce qu’en fait, parfois, et là encore comme le rappelle gentiment Wikibéral, la déflation, ça apporte quelques bienfaits :

Elle remplit une importante fonction sociale de nettoyage de l’économie et de la politique de toutes sortes de parasites qui ont prospéré sur l’inflation qui l’a précédée.(…) Il n’y a absolument aucune raison de s’inquiéter de ses effets économiques, à moins de mettre sur le même plan le bien-être de la nation et le bien-être de ses fausses élites.

Deflation

Il y a aussi, dans « Secteur Public / Secteur Privé », cette petite phrase qui peut laisser rêveur : « Le secteur privé regroupe les entreprises ou banques privées, les mutuelles, les coopératives, les associations et les Organisations Non Gouvernementales (ONG). » Ce qui veut dire qu’une entreprise nationalisée à 51% est publique, mais qu’une association (par exemple pour lutter contre les Baleines ou le Racisme) subventionnée à 90% est privée… Les PME, toujours d’après ce dictionnaire rigolo, bénéficient de « Certaines réglementations (…) spécifiques les concernant, notamment afin de les protéger face aux grandes entreprises et d’accompagner leur développement. » Mais bien sûr… Ce n’est pas pour rien que François Hollande est le Président des Bisous : il y a des nounours plein les locaux de ses ministères. C’est chou.

Mais le pompon est sans aucun doute décroché par la gentille définition fournie à « Mondialisation », qui, pour Bercy, est un concept « difficilement réversible » (et là, on sent un gros soupir du scribouillard en charge), avec plein de « mise en concurrence accrue des acteurs économiques », ce qui entraîne « la nécessité de gérer certains problèmes » comme des « crises financières, problèmes environnementaux, gestion des ressources énergétiques… » Et pour les bénéfices, n’y comptez pas. La mondialisation, c’est d’ailleurs une des dix plaies d’Égypte coincée entre le Nil rouge du sang des prolétaires et les nuées de criquets capitalistes. La Mondialisation qui fait baisser les prix, qui sort (littéralement) des milliards d’humains de la misère la plus sordide, cette mondialisation qui aura permis à des millions d’Africains d’avoir un téléphone portable, des millions de Chinois de passer des campagnes aux villes, des millions de Russes de retrouver des supermarchés remplis d’autre chose que de courants d’air, celle-là n’existe pas à Bercy.

Ces deux petites affaires croquignolettes démontrent à quel point le sujet même de la langue est, depuis longtemps, devenu un champ de bataille politique. Que nos députés, grassement payés, se chamaillent sur une définition du mariage, ou que Bercy (dont le budget ne diminue toujours pas) s’enquière de nous expliquer ce que nous devons penser du monde au travers d’un lexique aux précisions lourdes de signification idéologique, tout cela en dit long sur les batailles qui se mènent en coulisses pour ciseler les mots et les esprits.

Orwell avait tout compris.

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