Mélenchon vs. Moscovici : danse avec les squales

Mélenchon mord à belles dents dans Moscovici. Antisémite, ou pas ? Jetons une sonde dans les eaux profondes de la gauche française.

Mélenchon mord à belles dents dans Moscovici. Antisémite, ou pas ? Jetons une sonde dans les eaux profondes de la gauche française.


L’espace d’un instant, on a cru assister à un de ces bons vieux face-à-faces comme les affectionnent tant les démocrates et les amateurs de westerns : le Mal provoquait soudain le Bien en duel. Le match s’annonçait intéressant. À votre gauche, Jean-Luc Mélenchon, le Georges Marchais du XXIème siècle. Formé chez les lambertistes – une secte trotskiste et comploteuse d’où sont également issus Jospin, les frères Assouline et Cambadélis – et aujourd’hui copilote du PCF, Mélenchon incarne l’ogre collectiviste parfait : agressif, gesticulant, idéologisé jusqu’à l’os, menaçant la race bourgeoise d’extinction, aimant par-dessus tout terroriser Arlette Chabot. Et, à votre centre-gauche, Pierre Moscovici, social-démocrate discret au manières délicates :  forcément raisonnable, puisque strauss-kahnien, et forcément compétent, puisque Ministre de l’Économie et des Finances. Autrement dit : l’idéologie rouge sang contre le pragmatisme rose pâle, la lutte des classes contre le vivre-ensemble, la haine contre la tolérance.

Mais pourquoi est-il si Mélenchon ?

Que s’est-il passé ? Lors d’une de ces crises de maladie de la Tourette dont il est coutumier, Mélenchon a mis tous les malheurs du monde sur le compte de la finance internationale, et accusé Moscovici de ne pas « penser français ». Aussitôt, la grande confrérie du politiquement correct s’est mise en branle et a déclaré, d’une seule voix indignée, que Mélenchon, à n’en plus douter, était un antisémite patenté. Désir et Copé, pour une fois, étaient d’accord, tous pains au chocolat oubliés. On vit ressortir les sempiternels signaux d’alerte : « années 30 ! », « propos nauséabonds ! », « époque que l’on croyait révolue ! », etc. Car, voyez-vous, Moscovici est juif. Donc, le taxer de supranationalisme, c’est forcément montrer du doigt le légendaire lobby aux mains crochues et aux yeux globuleux. Le PS voit là une occasion rêvée de taper sur son voisin marxiste, si encombrant depuis l’élection de François Hollande. Mélenchon déshonoré, c’est un répit inespéré pour Solférino et l’Élysée. Notre Jean-Luc se retrouve, illico, pendu par les pieds au premier arbre médiatique venu.

Le camarade surdoué

Seulement, les choses ne sont pas si simples. Examinons les deux protagonistes d’un peu plus près. Tout d’abord, et avec tout l’anticommunisme dont nous sommes capables, reconnaissons à Jean-Luc Mélenchon des qualités dont sont dépourvus à peu près tous les politiciens français contemporains. Mélenchon est cultivé, très : il connaît sa littérature et sa philosophie sur le bout des doigts. Pas aussi fermé qu’il en a l’air, il s’intéresse à la théologie. Son dernier livre, Qu’ils s’en aillent tous, quoique tissé d’erreurs, de mensonges et de mauvaises intentions, est formidablement troussé, électrique, parfois grisant. Ayant commencé sa carrière comme journaliste, il a travaillé dans le secteur privé : il sait ce qu’est la vie hors bureaucratie, contrairement à François Hollande et sa myriade de spadassins. Gros lecteur et rédacteur profus (son blog est indiscutablement le mieux écrit et le plus généreux de la politique partisane online). De plus, Mélenchon est un tribun de haut rang : maîtrisant aussi bien la langue classique que la gouaille populiste, équipé d’une voix de stentor et d’une tronche rusée, il est capable de très beaux discours, d’émouvoir, de faire rire, d’indigner, de tenir à la gorge cinquante mille personnes. Enfin, c’est un idéologue réussi, qui s’adapte à toutes les situations, trouve toujours la réponse dogmatique idoine, manie avec vivacité et gourmandise le Rubik’s Cube du matérialisme dialectique. Pour ne rien gâcher, son excellente biographie, Le Plébéien, parue chez Robert Laffont, nous dévoile un homme aux ombres inquiétantes. Sa complicité très appuyée avec le Parti Communiste Chinois fait froid dans le dos.

Bref, Mélenchon est un rouge, un vrai : cohérent, solide, combatif, le souffle long, sachant encaisser les coups et les rendre multipliés, s’alliant au diable chaque fois que nécessaire. Avec une chapka, il pourrait se déplacer en train blindé dans Docteur Jivago. Pas le genre de gars que le journaliste bobo de droite arrivera à déstabiliser. Il connaît ses alliés, ses ennemis, et il a une liste des traîtres dans la poche. Qui ne l’a jamais vu pulvériser Marine Le Pen en direct ne connaît pas la puissance de feu de « Méluche », comme l’appellent ses amis.

Mélenchon vs… Mélenchon

Mélenchon prend donc pour cible le si gentil Moscovici. Et là, un zeste d’information supplémentaire change radicalement la donne. Question : un Pierre Moscovici, ça pense comment ? Son père est le psychologue Serge Moscovici, ex-membre du Parti Communiste Roumain réfugié en France. Sa mère est la psychanalyste Marie Bromberg, notoirement proche du PCF. Quant à Pierre, il quitte la Ligue Communiste Révolutionnaire en 1984 – Wikipedia ne dit pas en quelle année il y est entré. Autrement dit : Moscovici est un authentique ex-révolutionnaire (la LCR, c’était du lourd, pas un club de fans de world music comme le NPA), son père est un révolutionnaire roumain (le communisme roumain, c’est du méga-lourd), et sa mère est « compagnon de route » (comme on disait avec des trémolos dans la voix, du temps où Sartre dansait le menuet nihiliste avec Guevara) du PCF, lequel fut trop longtemps un des partis révolutionnaires les plus toxiques d’Europe occidentale, monstrueusement inféodé à Moscou, tentaculaire, cynique et violent. La culture politique de Moscovici, c’est le bolchévisme. Il y est né. Il y a appris à regarder le monde. Sa première langue est le marxisme-léninisme. La même que celle de Mélenchon.

Lequel marxisme-léninisme est compatible avec l’antisémitisme. Voyez ce qu’écrit Karl Marx : « Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte profane du juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. » Une compilation des crimes commis par le communisme contre le peuple juif permettra peut-être, à l’avenir, de faire voir combien le Kremlin et ses filiales ont poursuivi d’une détestation griffue et dentue le judaïsme et ses croyants. L’idéologie, qui est une croyance, ne tolère pas la concurrence. En attendant la compilation des preuves, on peut s’en tenir à cette donnée unanimement confirmée par les historiens : à sa mort, Staline était sur le point de déclencher « Shoah, 2 ».

On peut être marxiste et antisémite

On peut donc être marxiste et antisémite : c’est autorisé par les saintes paroles de Marx, et verrouillé par le fait qu’il était lui-même juif. Le communisme est-il aussi antisémite que le nazisme ? En aucun cas. Est-il tout de même, dans son essence et non seulement dans certaines circonstances, antisémite ? Oui. Parce qu’il est théocide. Il hait la religion au moins autant qu’il vomit le capitalisme. Il entend conserver des éléments du capitalisme – les usines, par exemple – mais éradiquer absolument la religiosité et ses signes de la surface de la Terre. Il hait le monothéisme judéo-chrétien au plus haut point. Or, l’identité juive, dans sa profondeur et sa beauté, est inconcevable sans un minimum de respect, d’intérêt bienveillant pour la culture juive, laquelle s’appuie prioritairement sur la Torah pendant des millénaires. Si Dieu n’est que l’opium du peuple, et rien d’autre, il n’y a pas de poésie du judaïsme qui tienne, ni du christianisme, car les Écritures deviennent propagande, désinformation, manipulation au service de la domination des maîtres sur les esclaves. Un minimum de bienveillance à l’égard du judaïsme est nécessaire à l’appellation « identité juive ». Le léninisme interdit cette bienveillance. La langue de bois éradique la Parole. Il faut donc, à un moment ou à un autre, comme disent les camarades, « choisir son camp » : impossible d’être vraiment léniniste et vraiment juif à la fois. Nous entendons par là : impossible d’un point de vue léniniste, puisque la religiosité est exclue, et impossible d’un point de vue juif, car le léninisme hait la tradition religieuse, quelle qu’elle soit. Mais possible, hélas, d’un point de vue pratique, politicien.

Une histoire complexe

Ne serait-ce qu’en Russie, les croisements entre la communauté juive et le léninisme ont été nombreux, étroits, complexes, parfois spectaculaires, toujours douloureux. Soljenitsyne les examine dans Deux siècles ensemble, 1917-1972 : Juifs et Russes pendant la période soviétique. Un livre que Mélenchon, à sa sortie, qualifia d’antisémite, mais qui ne l’est pas. Un livre simplement dur, sévère, qui met en accusation les intellectuels juifs ralliés en masse à la cause de la Révolution russe. Ils le firent parce qu’on leur proposait, enfin, l’égalité au pays de tant de pogroms effroyables, et on les comprend. Le sujet est vaste, passionnant, éminemment sensible ; nous ne faisons ici que l’effleurer. Notre thèse est que le bolchévisme corrompt tout ce qui s’allie à lui. Quoi qu’il en soit, 1917 a grandement aidé à provoquer 1933. Le mot « socialisme » est inclus dans le terme « nazisme » : cela devrait suffire à faire passer tous les Juifs du côté libéral. Ils finiront par y venir, espérons-le.

Accusé, levez le poing

Jean-Luc le Brutal est-il antisémite ? Voici notre réponse : il est communiste. Cela doit suffire, si l’on souhaite le juger. Nul besoin de l’affubler d’un imper en cuir noir de la Gestapo. S’il est effectivement antisémite, cela ajoute une énorme dose de mal à son mal collectiviste, certes, mais pas au point de modifier sa nature. La toxicité du communisme est si absolue que le mal antisémite ne la renforce pas. La raison pour laquelle il faut tancer Mélenchon, c’est son rôle de leader charismatique du Front de Gauche, et fier de l’être alors même qu’il est bien assez intelligent pour être autre chose. Et puis, en cette affaire, on ne doit le tancer qu’avec prudence, car sa formule ridicule – « ne pense pas français » – s’adresse à un ex-communiste, fils de deux communistes. Or, s’il y a une idéologie supranationaliste, c’est bien le bolchévisme – et davantage encore dans sa version trotskiste ! Elle l’est autant que le FMI. Qu’un ancien de la LCR, notre bon Ministre, se sente à sa place dans les délires systémiques et abstraits de Bruxelles fait sens. L’Europe est de plus en plus autoritaire, de plus en plus centralisée, la vox populi parle d’une « nouvelle URSS ». Mélenchon tape juste. À notre sens, il ne vise pas le juif, mais l’internationaliste. « Friendly fire » entre deux anciens de la maison Trotsky. On aurait tort de faire la fine bouche.

Camarade ministre

Accordons à Pierre Moscovici le bénéfice du doute. Imaginons qu’en quittant la LCR, il a abandonné à tout jamais le marxisme-léninisme. Partons du principe qu’il ne reste pas un atome de communisme en lui, qu’il a réussi à effacer son éducation, les concepts ingérés très tôt, les automatismes de pensée parentaux. Soyons généreux et misons sur un Moscovoci garanti 0% orwellien. Il n’en est pas pour autant la proie candide d’un Mélenchon carnassier. Il connaît le bolchévisme, il l’a pratiqué à la LCR. Le trotskisme est un sport de combat intellectuel : de vilains coups verbaux, Moscovici en a vu voler par escadrilles entières dans la vie quotidienne de la redoutable Ligue. Il n’est plus à cela près. On reproche au meeting de Mélenchon d’avoir osé traiter Moscovici de « salopard », mais l’insulte et le crachat sont de vieilles traditions marxiste-léninistes. Chez ces gens-là, on s’invective comme on lance des marteaux aux Jeux Olympiques. C’est de bonne guerre interne.

En somme, nous observons un prédateur croisant un autre prédateur dans l’océan de l’idéologie. Ils se connaissent. Ils s’intimident pendant un moment, montrent les dents, tournent en rond comme s’ils dansaient, et reprennent leurs courses solitaires vers l’ombre épaisse de la langue de bois et le froid éternel de l’ambition.

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