Amérique Latine : s’inspirer de la Colombie plutôt que du Venezuela

Venezuela CC Andreas Lehner

Les dérives autoritaires et gauchistes d’une partie de l’Amérique Latine (Venezuela en particulier) ne sont pas une fatalité, comme le montre la Colombie.

Les dérives autoritaires et gauchistes d’une partie de l’Amérique Latine (Venezuela en particulier) ne sont pas une fatalité, comme le montre la Colombie.

Par Daniel Hannan, depuis le Royaume-Uni.

Venezuela CC  Andreas LehnerOn peut déjà observer le début d’un culte d’Hugo Chávez à la Eva Perón. Les latino-américains aiment les martyrs, et la récente mort du président vénézuélien a suscité l’émergence de théories du complot bizarres, mêlant CIA et utilisation d’armes biologiques. Tout en étant colérique, sentencieux et mégalomane, le comandante restait populaire.

Un vieux dicton vénézuélien dit qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais présidents, mais seulement des dirigeants lorsque le prix du pétrole est élevé ou faible. Chávez bénéficia d’une extraordinaire flambée du cours des hydrocarbures, mais l’argent ainsi gagné profita à peine aux villages et villes délabrés. En grande partie, il fut gaspillé dans le népotisme, avec la création d’un si grand nombre de ministères que les Vénézuéliens en ont perdu le compte. Les seules personnes qui gagnèrent (beaucoup) sous le régime chaviste furent les cadres du parti, avec leurs chemises rouges, qui garnissaient leurs bourses grâce à leurs contrats publics et furent vite surnommés les ‘boligarchs’ : ils jouèrent un rôle dans la révolution bolivarienne que Chávez lança.

Suite à ces événements, on peut se demander sur quoi reposait le succès du chavisme, non seulement au Venezuela, mais aussi aux alentours ? Le chavisme, à proprement parler, est un mot particulièrement approprié pour baptiser le phénomène : ses représentants aiment à souligner leur anti-élitisme en prononçant de ronflantes et vulgaires tirades par rapport aux standards des discours politiques latino-américains.

L’Équateur de Rafael Correa et la Bolivie d’Evo Morales suivirent le scénario Bolivarien à la lettre, en entravant leurs parlements et cours suprêmes, en ignorant leurs constitutions et en ‘refondant’ leurs sociétés sur des principes socialistes. Au Brésil, en Argentine, au Nicaragua, au Paraguay et même en Uruguay, traditionnellement bourgeois, les formes extérieures du constitutionnalisme furent respectées, mais le pouvoir sombra dans les mains de populistes gauchistes belliqueux.

Ce serait aller trop loin que de nommer ces leaders des dictateurs : ce sont des antiparlementaires plutôt que des antidémocrates. Après avoir été plus ou moins légitimement élus, ils démantèlent les contrepouvoirs : la justice, les partis d’opposition, les commissions électorales et les chaînes de télévision privées.

Pour rester populaires, ils s’inventent des ennemis et des conflits : avec Washington, avec le FMI, avec ‘les riches’ et, quand toutes les autres possibilités ont été employées, entre eux. Chávez menaçait continuellement la Colombie. Evo Morales parlait régulièrement des provinces boliviennes perdues au profit du Chili au 19ème siècle. Cristina Kirchner ne cesse de s’agiter à propos des Malouines.

Ils tentent tous de déplacer le débat, car la dernière chose que ces dirigeants veulent est d’être jugés sur leur bilan économique. Malgré le boom des matières premières dont l’Amérique du Sud aurait dû être un massif bénéficiaire, ils ont consacré un régime de corruption, d’inflation et de rationnements.

Pourquoi donc réussissent-ils à gagner ? La réponse provient en grande partie de l’échec du centre droit, qui a eu sa chance dans les années 1990 et l’a gâchée. Il n’y a guère qu’en Colombie et, dans une certaine mesure, au Chili, qu’existe un conservatisme populaire qui soit électoralement crédible. Ailleurs, les chefs de file de droite ont à peine commencé à comprendre la gravité de leur situation, et à libérer leur esprit de conquête. La politique en Amérique Latine a longtemps été le domaine de riches héritiers, à la peau blanche et bardés de diplômes obtenus à l’étranger. Le chavisme est une réaction de quinze ans contre ce système. Dans les quartiers pauvres, les gens votent pour punir les vieilles élites.

La tragédie latino américaine est facile à résumer. L’État fait trop et trop peu à la fois. Trop peu dans le sens où il n’est pas parvenu à bâtir un régime dans lequel les droits de propriété seraient garantis, les conflits seraient arbitrés par des magistrats indépendants et des recours seraient disponibles pour chacun ; trop dans le sens où il a géré des plans massifs de travaux publics, a nationalisé de grandes entreprises, et a acheté massivement l’électorat par l’argent public. Un tel système ne peut manquer d’être corrompu. Si vous avez un désaccord avec votre voisin, vous ne vous fiez pas au tribunal : vous téléphonez à votre ami qui connait une personne bien placée. Si vous voulez devenir riche, vous ne fabriquez ou ne vendez rien ; vous vous assurez d’obtenir un contrat du gouvernement. Après des années de gestion calamiteuse, la population se résigne : elle  élit des autocrates non pas avec l’espoir d’un avenir meilleur, mais avec un cri de rage.

Y a-t-il une échappatoire ? Oui. La Colombie est parvenue à s’extirper de la marée rouge, et l’ancien président Alvaro Uribe est arrivé à un niveau de reconnaissance dont les Bolivariens ne peuvent que rêver. Comment ? En partie en gagnant contre les groupes terroristes et en désarmant les milices, ce qui a permis à la Colombie de restaurer l’État de droit. En partie aussi grâce à un programme de privatisation qui entraîna une diminution des risques de népotisme.

À travers le continent, malheureusement, la politique demeure une lutte entre différentes factions étatistes, chacune cherchant à s’approprier la machine gouvernementale. Beaucoup d’électeurs se réfugient dans la résignation.

Et n’imaginez pas que cela ne puisse pas se produire chez nous. Nous n’avons qu’à regarder certains pays du sud de la zone euro. La démocratie représentative y est encore un phénomène relativement nouveau. Elle pourrait se montrer plus fragile qu’on ne le pense.

Sur le web. Traduction Barem pour Contrepoints.