« Django Unchained » de Tarantino : entre éclats de rire et gravité

django_unchained

Le western spaghetti de Quentin Tarantino, qui vient de recevoir deux Golden Globes pour son scénario et pour la performance de Christoph Waltz, sortira dès demain dans les salles françaises.

Le western spaghetti de Quentin Tarantino, qui vient de recevoir deux Golden Globes pour son scénario et pour la performance de Christoph Waltz, sortira dès demain dans les salles françaises.

Par Kurt Loder, depuis New York, États-Unis.

Avec Django Unchained, Quentin Tarantino atteint enfin la maturité comme réalisateur. Que Tarantino ait été brillant comme auteur et comme artisan a toujours été clair. Mais même son dernier film, sa revanche fantaisiste sur l’Holocauste Inglourious Basterds, était submergée par son obsession maladive des genres classiques (dans ce cas, les vieux films de guerre). Ainsi, quand il nous montre un groupe de Juifs poussés dans une cave et se faisant tirer dessus au travers du parquet au-dessus, en refusant de descendre et de nous les montrer mourir pour de bon (ceci ayant pu amoindrir l’aspect comédie du film), il nous floue du sujet putatif du film.

Avec Django, le réalisateur a réussi le mariage parfait du style et de l’histoire. Il s’est approprié l’univers d’un autre genre qu’il affectionne, le western spaghetti (en particulier le film culte et brutal de Sergio Corbucci Django, de 1966), et y a introduit une histoire détaillée d’esclavage américain. Le film est scandaleusement drôle, mais n’hésite en rien à détailler toutes les horreurs de son sujet. Là où beaucoup d’autres films sur l’esclavage noir sont dilués dans l’émotivité, ce film-ci semble alimenté par la rage noire qui mijote encore de nos jours. Cela pourrait être la représentation cinématographique la plus sauvage de l’esclavage jamais réalisée. Quelques critiques ayant vu le film en avant-première ont exprimé leur consternation devant l’emploi systématique du mot « nègre » (« C’est un nègre sur un cheval », dit ainsi un crétin s’émerveillant au passage d’un Noir sur sa monture). C’est difficile de savoir quoi répondre devant une telle réaction, mis à part pointer que, eh bien, c’est un film sur l’esclavage.

L’histoire se déroule juste avant la Guerre de Sécession. Elle commence au Texas, avec un groupe d’esclaves emmené dans un pays aride par des gardes blancs odieux. Tarantino nous montre les marques fraîches de fouet sur les dos des hommes, et nous pouvons ressentir toute leur lassitude. C’est alors qu’un petit coche à cheval approche. Sur son toit est monté une énorme dent vacillante. Il est conduit par Dr. King Schultz (Christoph Waltz, qui a gagné un Oscar pour son jeu d’acteur comme Nazi sinistre dans Inglourious Basterds et qui est parfait dans ce film). Schultz est un immigrant allemand et un dentiste itinérant d’avant-garde. Il explique aux gardes perplexes qu’il veut acheter un esclave, mais ils apprennent rapidement qu’il a quelque chose d’autre en tête. L’autre job de Schultz est chasseur de prime — attraper des criminels recherchés et les ramener morts ou vivants. Souvent morts, d’ailleurs. Après s’être rapidement débarrassé des gardes, il choisit l’un des esclaves (Jamie Foxx, magnétique pendant tout le film) pour qu’il se joigne à lui dans sa quête d’un gang de fugitifs appelés les Brittle Brothers. L’esclave estime que cette offre est alléchante : tuer des oppresseurs blancs et se faire payer pour ? Excellent ! Schultz en profite pour le rebaptiser Django.

Le film est un peu long, avec ses deux heures et 45 minutes, mais Tarantino l’a rempli de scènes mémorables et de dialogues géniaux, et le temps passe vite. Django a lui-même une quête à mener : retrouver sa femme, Broomhilda (Kerry Washington), dont il a été séparé par son précédent maître sadique qui l’a vendu exprès à un autre esclavagiste (Broomhilda fut ainsi nommée par un propriétaire immigrant, qui en profita pour lui apprendre l’allemand, ce qui servira plus tard dans le film). Pendant leurs différentes missions, Schultz et Django auront plusieurs aventures rebondissantes, la plupart présentées avec un côté comique inventif à couper le souffle.

En traversant une ville frontière, Schultz amène Django au saloon — une grave violation des règles raciales en vigueur. Le shérif est appelé, mais avant qu’il ne puisse gérer les fauteurs de trouble, Schultz le révèle comme un fuyard avec une généreuse prime sur sa tête. Voilà qui est vraiment trop bête pour le shérif.

Leur voyage continue. Il y a un arrêt à la plantation d’un propriétaire d’esclaves aux cheveux blancs nommé Big Daddy (Don Johnson) avant que Schultz et Django arrivent finalement à Candie Land, un fief géré par un certain Calvin Candie (Leonardo DiCaprio, à l’aise dans ce rôle savoureux). Candie s’amuse lui et ses hôtes des « combats Mandingo » — un passe-temps vicelard dans lequel deux esclaves mâles sont amenés dans l’élégant salon de leur maître pour se cogner dessus sans retenue pendant que les blancs les regardent avec délectation. Pour compliquer le tout, la maisonnée est complétée du manager des esclaves et  majordome Stephen (Samuel L. Jackson, qui fait merveille derrière un épais maquillage d’homme âgé). Stephen a une relation complexe avec Candie, qu’il connaît depuis l’enfance de son maître, et les machinations sournoises qu’il mène pour son tendre maître se transforment en menaces mortelles pour les deux nouveaux arrivants.

C’est assez particulier de se retrouver à tant rire d’un film qui montre des choses aussi horribles : des Noirs se faisant fouetter et attaquer par des chiens, enfermer dans des cabines métalliques pendant des jours sous un soleil de plomb. Cela permet de mesurer le talent féroce de Tarantino tant cela ne paraît pas exagéré. Pendant tout le film, le personnage de Foxx agit comme un ange du châtiment, qui remet violemment d’équerre les travers, et que nous encourageons.

La distribution est typiquement remplie de visages classiques : Michael Parks, Bruce Dern, Russ Tamblyn — et même Franco Nero, qui avait joué dans le Django d’origine. J’ai toujours pensé que c’était une erreur que Tarentino fasse un caméo — cette fois, avec un accent britannique. Cela reste une distraction, mais comme reproche, c’est plutôt mineur.

Le film est en outre enrichi par la bande originale particulièrement éclectique, qui va des vétérans du western spahetti comme Ennio Morricone et Luis Bacalov (le compositeur du Django de 1966) jusqu’à Jim Croce, Rick Ross, et John Legend. Seul Tarantino, je pense, peut arriver à mélanger ainsi ces différents styles et les faire fonctionner — saluant au passage autant la gloire des vieux western italiens et les pulsations électriques d’une rage noire persistante. L’iniquité de l’esclavage n’a rien de comique, ce qui explique pourquoi le sujet est habituellement traité avec gravité. Le génie de Tarantino, ici, aura été de permettre à son héros de se venger des pratiquants de l’esclavage, et, en même temps, de nous réveiller (ainsi que les deux Noirs qui étaient assis à côté de moi lors de la projection) avec un grand éclat de rire.


Article paru initialement sur reason.com.