Marché du travail : quelles réformes mener ?

La France, un taux de chômage structurellement élevé, corollaire du manque de flexibilité.

Analyse après analyse, rapport après rapport, le diagnostic sur le marché du travail français est le même : manque de flexibilité.

Analyse après analyse, rapport après rapport, le diagnostic sur le marché du travail français est le même : manque de flexibilité.

Par Jean-Yves Naudet.

Article publié en collaboration avec l’Aleps.

La France (en bleu), un taux de chômage structurellement élevé, corollaire du manque de flexibilité.

Chaque mois, les chiffres du chômage sont là pour nous ramener à la réalité, et ceux qui ont été publiés fin novembre ne font pas exception. Analyse après analyse, rapport après rapport, des agences de notation à l’OCDE, du FMI à la Commission européenne, le diagnostic est le même : manque de flexibilité.

Et après ? Rien. Une invitation du gouvernement lancée aux partenaires sociaux pour en débattre, mais une loi est déjà annoncée en cas d’échec. Rien, parce qu’on ne veut pas admettre que le marché du travail est un marché ! Tant qu’on refusera de voir cette réalité-là, le chômage poursuivra sa course folle.

Les agences de notation dénoncent le manque de flexibilité

Ce sont les agences de notation qui ont eu la main la plus lourde. Moody’s a accompagné la dégradation de la note de la France d’un réquisitoire, dont un des points essentiels porte sur le marché du travail. L’agence évoque un « défi structurel », des « rigidités durables », et la « protection importante pour les contrats à durée indéterminée », rendant « les licenciements particulièrement difficiles » et « source de freins à l’embauche ». Des discussions sur la flexibilité sont-elles en cours? « Nous attendons des annonces »  dit Moody’s.

A son tour, Standard and Poor’s, qui avait déjà dégradé la note de la France en janvier, réclame des réformes du marché du travail, faute de quoi la note sera à nouveau abaissée. Les réformes sont nécessaires « en dépit de l’opposition de groupes bien établis », syndicats en tête. Il s’agit de réformer pour lutter contre les « rigidités » du marché du travail, en matière de salaire, d’embauches et de licenciements. En d’autres termes l’agence attend elle aussi plus de flexibilité.

Flexibilité : Laurence Parisot, au nom du MEDEF, a appelé les syndicats à « détabouiser » ce gros mot. Un mot qui n’est tabou nulle part en dehors de l’Hexagone, comme le rappellent les nombreux rapports internationaux (FMI, OCDE, Commission Européenne) qui analysent la situation française

La flexibilité imposée par la loi ?

Le Président a poussé les partenaires sociaux à négocier la flexi-sécurité : flexibilité pour les entreprises, sécurité pour les salariés. Mais comme à l’ordinaire les négociations n’avancent pas, la moindre proposition patronale, fût-elle tempérée, fait l’objet d’un refus immédiat de la part de syndicats hyper-conservateurs. Alors que nous avons le marché du travail le plus rigide d’Europe, FO réaffirme son opposition à plus de flexibilité. « Pas de flexibilité supplémentaire ». Quant à la CGT, elle s’est mise quasiment d’emblée hors-jeu.

Un accord est donc peu probable, ou portera sur des points mineurs inspirant de fausses réformes. En cas d’échec le Président Hollande a déjà annoncé qu’il en passerait par la loi. Le ministre du travail, Michel Sapin, a été formel : « le gouvernement présentera lui-même un texte », nous aurons « une loi sur le marché du travail ». Croit-on sérieusement que le gouvernement va imposer une vraie flexibilité ? Le PS traînera les pieds, les Verts et les communistes s’y opposeront.

Le marché du travail… est un marché

Il faudrait en revenir à des choses simples. Le marché du travail est un marché. Sur un marché, il y a un prix, une offre et une demande. Le prix du travail c’est le salaire. Voilà un point difficile à admettre pour beaucoup de Français, à qui l’on a appris que le salaire était le fruit de décisions politiques ou de surenchères syndicales. En France, ce prix est tout sauf flexible. Il est rigide à la baisse, puisque l’Etat fixe arbitrairement un salaire minimum. Il est rigide tout au long de la grille des salaires, en raison des statuts eux-mêmes rigides ou des conventions collectives intouchables.

Le principe d‘un marché est simple : quand l’offre est supérieure à la demande, le prix baisse. Traduisons : quand il y a du chômage, le salaire doit baisser pour encourager les entreprises à embaucher. Avec un prix rigide, donc un faux prix, l’ajustement ne se fait plus, alors qu’en période de crise, la baisse du salaire permettrait de faciliter les embauches. Quand un prix est rigide, l’ajustement ne se fait plus par le prix, mais par les quantités : ici, cela s’appelle le chômage ! La situation est d’autant plus complexe que les salariés réagissent en fonction du salaire net, alors que les entreprises réagissent face au coût salarial total (incluant charges salariales et patronales), qui est en France pratiquement le double du salaire net. Comment équilibrer un marché quand offreurs et demandeurs ne réagissent pas au même prix !

Un droit du travail destructeur d’emplois

Aucune flexibilité du côté du prix mais pas davantage du côté des offres et des demandes.

Du côté de l’offre d’emplois, où est la flexibilité quand il est quasi-impossible de licencier, ou que cela prend un temps considérable ? Si, dans une situation économique incertaine, on a la quasi-certitude de ne pas pouvoir licencier, les entreprises renoncent à embaucher : ce serait suicidaire en cas de difficultés à venir. Il y a là un principe simple que les syndicats refusent de voir : plus il est facile de licencier, plus il devient facile d’embaucher. Les rigidités se retournent toujours contre ceux qu’elles entendent protéger. Où est la flexibilité, quand les seuils sociaux empêchent de dépasser un nombre donné de salariés, si on ne veut pas subir une lourde pénalisation en charges et contraintes ?

Du côté de la demande d’emplois, où est la flexibilité quand chacun cherche à être protégé par un statut qui bloque toutes les évolutions ? Où est la flexibilité quand les contrats de travail sont orientés systématiquement vers les formes les plus rigides, telles que les CDI ? Où est la flexibilité quand le niveau des indemnités de chômage les décourage de postuler à un emploi ?

Où est la flexibilité quand le code du travail est le plus épais du monde, multipliant les réglementations paralysantes ? Où est la flexibilité, avec le carcan des 35 heures ? Il n’y a pas de durée légale du travail dans de nombreux pays et les règles européennes imposent une durée maximale, mais pas légale, et on peut même y déroger (opt out). Les vaches sacrées ont la vie dure et l’alternance politique n’a jamais rien changé aux 35 heures. Les 35 heures c’est un acquis. Donc le chômage aussi, c’est un acquis.

En France, quand on parle flexibilité, on traduit « précarisation de l’emploi » ou « chantage à l’emploi ». On est persuadé que les entreprises passent leur temps à faire varier leurs effectifs à la première alerte, alors que c’est au contraire la dernière des solutions à laquelle elles recourent, parce que le personnel est un capital humain précieux, à tous points de vue. Mais la lutte des classes est encore dans les mentalités.

Aussi la France garde-t-elle son modèle unique au monde d’un « marché » du travail instaurant la rigidité généralisée. Dans ces conditions, il restera à M. Sapin à annoncer mois après mois que « les chiffres du chômage seront mauvais ». Il est sûr de ne pas se tromper.

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