Comme elles étaient belles, les villes nouvelles

Quand les planificateurs de l’Etat se piquent de nous fabriquer des vies meilleures, le résultat peut décevoir. L’exemple des « villes nouvelles ».

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Cités : logements sociaux à Saint Denis (KoS, Creative Commons)

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Comme elles étaient belles, les villes nouvelles

Publié le 28 novembre 2012
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Quand les planificateurs de l’État se piquent de nous fabriquer des vies meilleures, le résultat peut décevoir. L’exemple des « villes nouvelles ».

Par Vincent Bénard.

Je ne résiste pas à l’envie un tantinet sadique de vous infliger 26 minutes de propagande produite par le ministère de la construction, en 1962, vantant le « renouveau urbain » que constituaient les quartiers HLM et les villes nouvelles. Attention, les images qui suivent peuvent provoquer un état d’hébétude incrédule.

Pour ceux qui n’ont pas le courage de visionner tout le document

Dans un « Soviet Style » du plus bel effet, le narrateur nous vante les mérites de l’urbanisme étatisé de masse promu depuis le milieu des années 50, suite aux actions revendicatives de l’Abbé Pierre. Sans résumer toute la vidéo, en voici l’introduction : sur des images en vue aérienne d’une ville nouvelle où les barres disputent l’horizon aux tours, la voix désincarnée nous annonce que :

« Là où voici 10 ans, s’étendait cette banlieue confuse, anarchique, étriquée dont nous rougissions, se déploient aujourd’hui les images d’un pays neuf. »

Le ton est donné. Pourtant, vers 2’40 », éclair de lucidité : le ministère de la construction évoque les ravages du blocage des loyers de l’entre-deux-guerres, qui a détourné l’investissement privé de la construction, puis les conséquences du conflit lui même.

Hélas, l’éclaircie n’est que passagère. En tire-t-on la conclusion que, l’État ayant bien semé la misère de toutes les façons possibles et imaginables, il devrait se retirer du marché du logement et laisser les forces du marché satisfaire la demande énorme née de la situation extraordinaire de l’après-guerre ? Non. Bien au contraire. L’État, nous dit-on, « a pris ses responsabilités ». À la façon d’un Staline ou d’un Krouchthchev, il va ériger sur deniers publics des millions de logements « tours et barres » pour « résoudre le problème de l’habitat ». Dont nous constatons tous, 60 ans plus tard, à quel point il est résolu.

Le narrateur nous emmène ensuite dans à peu près toutes les cités à problèmes d’aujourd’hui : Épinay, Sarcelles, Massy, Bobigny, Bron-Parilly, Marseille Nord… À chaque fois, le narrateur – qui, je le rappelle, s’exprime au nom du gouvernement de l’époque – vante l’inventivité des architectes pour concilier entassement de masse et « une certaine vision de la beauté formelle », dans un sabir fleurant bon le concours public d’architecture où l’important n’est pas de produire un beau bâtiment, mais de flatter l’égo – et, parfois, par dessous la table, le portefeuille… –  de l’élu local qui devra prendre la décision de lancer le chantier…

Quelles leçons tirer de ce document ?

– Tout d’abord, il montre à quel point la pensée de l’État prétendument « visionnaire » n’est qu’utilitarisme : il fallait loger du monde ? On a construit des cubes habitables, on les a enrobés de « subtiles variations de volume et de couleur pour créer des surprises dans les perspectives », afin de pouvoir dire qu’on ne faisait pas « que » de la cage à poules. Comment ces quartiers allaient-ils vivre ? Quel tissu économique, scolaire, culturel, pourrait s’y développer ? Qu’importe.

– Il est fréquent d’entendre dire par les adversaires du libéralisme que celui-ci ne serait qu’un utilitarisme économique au profit des puissants. Qu’ils regardent cette vidéo. Puis qu’ils viennent nous expliquer comment des promoteurs privés chargés de vendre leur production à des acheteurs non contraints et non subventionnés auraient pu produire de telles abominations en série… Le promoteur privé, qui risque sa chemise s’il propose aux gens un produit mal conçu, n’aurait-il pas dû, mieux que l’État, se préoccuper d’esthétique ? Du bon équilibre entre logements et services ? De la desserte des quartiers par des infrastructures adaptées ? Aurait-il pu sombrer dans le gigantisme bétonnant ?

– Si on considère ce que sont devenus ces quartiers, on se rend compte à quel point les grands plans d’État sont porteurs de risque systémique pour les sociétés. Certes, aucun promoteur privé n’aurait pu prévoir, lui non plus, les changements de la politique migratoire,  l’émergence des politiques monétaires laxistes post-étalon or, ou les effets secondaires du renforcement de la prohibition des drogues, et l’effet de ces politiques sur la vie des quartiers. Mais un marché du logement non segmenté, où l’adaptation des individus aux changements sociologiques et économiques serait la règle, aurait aidé les personnes à s’adapter à ces évolutions. Alors qu’aujourd’hui, au contraire, nous traînons comme une cicatrice jamais refermée plus de deux millions et demi de logements de « cités » pas vraiment radieuses dans lesquels nous concentrons tant de problèmes que ceux-ci échappent totalement à notre contrôle, mais nous nous entêtons dans la folie du logement « social ». Le même « modèle », reproduit partout, a permis la métastase de ses vices de conception.

– Or, les « grandes politiques publiques » sont plus que jamais omniprésentes dans notre quotidien : politique de la ville, du logement, développement à marche forcée des transports en commun, lutte contre le CO2 et « transition énergétique », lutte contre l’étalement urbain… Sur chacun de ces sujets, l’État reproduit les mêmes schémas de pensée : décisions centralisées, étendues par force à toute la population. Et s’il est impossible de prévoir tous les effets pervers de ces « grands desseins » à très long terme, force est de constater qu’ils ont déjà commencé à nous coûter fort cher, en emplois détruits, en impôts augmentés, en dettes irremboursables, en bulles immobilières, et que sais-je encore.

Ce documentaire de 1962 est un témoignage involontaire et posthume de la fatuité et de la vanité des zélotes du dirigisme public. Hélas, aucune leçon des erreurs passées ne semble avoir été sérieusement apprise. Et l’on préfère mettre tous les problèmes de notre société sur le grand méchant marché

—-

Post scriptum :

Cela n’a pas de rapport direct au premier abord, mais dans cet article, Nassim Taleb (the black swan) décrit les 5 règles qui régissent les économies non-fragiles, auxquelles je ne puis qu’adhérer sans réserve :

(1) Considérer l’économie comme un animal souple, adaptable et imprévisible, et non comme une machine aux rouages bien huilés.
(2) Favoriser les business models qui apprennent de leurs erreurs et non ceux qui les transmettent à toute la société.
(3) Ce qui est petit est beau ET efficient.
(4) On progresse mieux par essais et erreurs que par applications de grandes théories académiques.
(5) Ceux qui décident doivent jouer leur propre argent, leur propre peau, pas l’argent des autres.

Vous constaterez aisément que les grands plans urbains publics n’en respectaient aucune, pas plus que les grands desseins bureaucratiques qui sont apparus depuis.

—–
Lire également : 

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Sur le web.

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  • Bravo pour l’article.
    Dommage qu’il n’y ait pas eu de decryptage de quelques phrases chocs, ou d’images qu’on rencontre à travers ce document de propagande qui sont vraiment atterrants.
    ex quand il parle de « murs croulants » : on parlerait aujourd’hui de charme de l’ancien, et ce sont les m² les + chers dans une ville (beauté des murs en pierre, proximité du centre-ville, isolation phonique/thermique etc…)
    ex d’images : des barres au pieds de l’autoroute…

    Tu n’évoques pas non plus les problèmes d’entretien/de copropriété qui vont forcement se poser (et qui devait déjà se poser à l’époque de la création de ce document de propagande…), des problèmes des transports aussi (vu que toutes ces logements sont créés de toute pièce à l’écart de toute activité humaine…)
    Et les maisons de jeunesse… hahaha…
    Bref, il y a tellement de chose à dire… le sujet mériterait un dossier plus complet, voir un livre…

  • Vivant moi même dans une ville nouvelle (les Ulis), je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre raisonnement. Le principal souci que je constate n’est pas le dirigisme des origines. Le problème est surtout la concentration de logements sociaux très important dans ces communes (plus de 50%). Cette concentration se concrétise par l’existence aberrante de résidence entièrement en logement social. L’absence de mixité sociale devient alors criante dans ces zones. Les résidences privés, elles, bien qu’ayant les mêmes principes architecturaux et étant issues du même dirigisme des origines peuvent au contraire être des quartiers accueillants et demandées …

    Malheureusement, je constate avec amertume que les politiques ratent encore une fois leur analyse. Plutôt que de constater que les fortes concentrations de logements sociaux nuisent à la ville, ils mettent les échecs sur le dos de l’architecture novatrice des années 70. Les dalles et les passerelles permettant de traverser la ville sereinement à l’écart des voitures dans la verdure et les jeux d’enfants sont progressivement détruites au profit d’une guerre continuelle entre les piétons et les voitures à base d’aménagements urbains couteux anti-déplacement et contre productifs habituelles (ronds-points, feux, dos d’ânes, zones pavés, chicanes, rétrécissements, radars !). Cette démarche est logique de la part de nos politiciens. Ils ne s’attaquent pas à leur clientèle captive socialiste dans les HLM trop importante qui est le vrai problème mais cherchent des actions coûteuses mais visibles justifiant leur action d’amélioration de la ville.

    • Pour ma part, faute de pouvoir supprimer les logements sociaux à court terme, je pense qu’il faudrait inverser le raisonnement actuel. Au lieu de faire de la mixité sociale en subventionnant des gens ayant les moyens de se loger tout seul dans des immeubles sociaux, source de passe-droit et fraudes innombrables, il faudrait disperser les logements sociaux au sein des logements privés.

      Je préconiserait donc plutôt l’interdiction de créer des immeubles entiers de logements sociaux. Le logement social devrait être constitué au maximum d’appartements individuels avec un pourcentage maximum pour une résidence donnée. Les HLM actuel devraient être revendus appartement par appartement et d’autres appartements achetés à la place. Seul devrait être constitué sous forme de résidence sociale des immeubles particuliers comme les résidences étudiantes ou les foyers pour travailleurs.

      Pour moi, ce ne serait bien entendu, qu’une mesure intermédiaire avant d’aller vers une disparition du logement social sous sa forme actuel. Au final, si on veut aider les gens à se loger, il vaut lieux des aides au logement versés directement au loueur afin de laisser le plus de libertés au système et aux individus.

      • « il faudrait disperser les logements sociaux au sein des logements privés »
        C’est ça, histoire d’éparpiller la maladie et de dégoûter tout le monde d’être propriétaire.
        La bonne solution, c’est d’arrêter les logement sociaux. Et si vous voulez une transition, versez de l’APL aux intéressés, mais qu’ils aillent la dépenser sur un marché libre, que diable !

      • A partir de quand parle-t-on de cas « social » ?
        Sur quels critères vraiment objectifs sont-ils fixés ?
        Quels sont les sociologues et architectes, puis des « assistants » politiques chargés de définir les orientations urbanistiques du futur ?
        Qui est en charge d’attribuer ces logements « de faveur » ?

        Selon quelles règles ou logiques sont traitées (et par qui ?) les déviances de comportements pour les occupants ayant bénéficié de ce « privilège social » ?
        Devons-nous forcer nos concitoyens à subir les outrages comportementaux de divers déviants sociaux …dans le simple but de « faire de la mixité » contre le voeu de la population ?

        Autant d’interrogations – déjà abordées – pour lesquelles ceux qui décident font fi de l’opinion de la majorité silencieuse !

        NB: je suis parfaitement informé du contexte « logements sociaux », pas limité d’ailleurs au seul cas français …

      • Pourquoi cette obsession de mixité sociale?

        Les hommes ont naturellement tendance à rechercher l' »entre-soi », en témoigne l’existence de quartiers des artisans (par exemple), de quartiers juifs, de quartiers bourgeois alors que d’autres sont plus populaires.

        Vouloir imposer de la mixité sociale au sein d’une ville, d’un quartier ou d’un immeuble ce n’est rien d’autre que de l’ingénierie sociale. Et quand on voit ce que ça donne avec les grands ensembles, l’ingénierie sociale…

        • Moi, je l’ai vue arriver dans mon immeuble, il y a 20 ans de cela, la mixité sociale. Avec odeurs, nuisances sonores, et saletés en prime.
          Ca na pas duré. En 3 ans, plus de mixité : Les anciens sont tous partis pour laisser la place aux mixtes, plus très mixtes, du coup.

        • C’est exactement ça, j’ai l’impression que certains ont honte de le dire: personnellement je ne veux pas vivre entouré de cas sociaux, et je ne vois pas pourquoi on m’y forcerait.

    • @ Ano, « … Le principal souci que je constate n’est pas le dirigisme des origines. Le problème est surtout la concentration de logements sociaux très important dans ces communes (plus de 50%). … »

      J’avoue que je ne vous comprends pas. En quoi la concentration de logement social n’est-elle pas le résultat direct du dirigisme ? Une seule et même chose, en fait ?

      • Les grandes résidence privés issue de ce dirigisme dans les mêmes communes n’ont comme problème que la proximité avec des résidences équivalentes entièrement constitués de logement sociaux. On peut être très heureux dans un immeuble et je ne crois pas que les parisiens qui ne logent pas vraiment tous dans du beau Haussmannien me contrediront.

        • Pourriez-vous me dire de quel sujet vous souhaitez discuter ? Je pensais que c’était la concentration de logements sociaux, et maintenant c’est, vivre en immeuble, bien ou mal ?

          Vous avez dit que c’était pas un problème de dirigisme mais de concentration du logement social, or la répartition du logement social est 100% le fruit du dirigisme. Bref, comment arriver à suivre ce que vous cherchez à dire ?

  • le fond du problème, immigration massive. Le reste n’est que parlotte. Vivre avec des gens de culture différente pose des pb. Quand au versement des aides aux logements, il permet juste de ne pas faire exploser le bulle immobiliere dans le marche locatif, donc merci l’Etat de subventionner les propriétaires locatifs.

    • On peut partir du principe que tout abus de pouvoir des autorités n’est « que parlote » à côté de l’immigration. Ça me parait un point de vue dangereux.

  • @ Vincent tu es contre tout aménagement du territoire : aucune réglementation ?

    • Ne mélanges pas tout.
      Il y a forcément des normes a partir du moment où il y a nuisances, ou risques de nuisances ; ne serait-ce que pour pouvoir résoudre les litiges judiciaires. Donc : réglementations.
      L’aménagement du territoire, c’est autre chose : l’implantation d’équipements collectifs tels que routes, réservoirs, digues, réseaux d’eau et assainissement, stations d’épuration, décharges, …

      En dehors de ces cas, l’orientation des choix des gens par des règles directes ou la fiscalité ne relève pas de l’aménagement du territoire, mais de la volonté de puissance la plus malsaine.

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