Des écoles privées au service des pauvres (2)

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À la découverte des écoles privées pour les pauvres dont les performances dépassent celles des écoles publiques.

Plongée au fin fond de la Chine rurale et à travers les bidonvilles de l’Inde, du Kenya et du Ghana, à la découverte des écoles privées pour les pauvres dont les performances dépassent celles des écoles publiques.

Par James Tooley.

Dans la première partie, nous avons constaté que l’idée selon laquelle l’éducation privée ne sert que les privilégiés est erronée. Nos recherches au fin fond de la Chine rurale et à travers les bidonvilles de l’Inde, du Kenya et du Ghana ont permis de dénombrer beaucoup d’écoles privées qui accueillent un nombre considérable d’enfants pauvres. Dans cette seconde partie, nous allons démonté un autre mythe, en montrant que les écoles privées pour les pauvres sont de meilleure qualité que les écoles publiques.

Mythe : L’éducation privée pour les pauvres est de mauvaise qualité

Il est communément admis par les experts en développement que les écoles privées pour les pauvres sont pires que les écoles publiques. Cela ne veut pas dire qu’ils ont une vision particulièrement élevée de l’enseignement public. En effet, le rapport de la Banque mondiale sur le développement de 2004 qualifie l’éducation publique d' »échec d’État » avec « des services tellement défectueux que leur coût d’opportunité l’emporte sur leurs avantages pour la plupart des gens pauvres ». Pourtant, cela rend le rejet des écoles privées par ces experts d’autant plus inexplicable.

Le rapport sur l’éducation d’Oxfam publié en 2000 est typique. Bien que l’auteur reconnaisse l’existence de prestataires privés de haute qualité, il soutient que ce sont des écoles d’élite qui sont inaccessibles aux pauvres. En ce qui concerne les écoles privées pour les pauvres, elles sont de « qualité inférieure ». En effet, elles « offrent un service de si basse qualité » et si mauvais qu’il ne peut que « restreindre les opportunités futures des enfants ». Cette affirmation d’éducation privée pour les pauvres de mauvaise qualité a été reprise par le Premier Ministre britannique Tony Blair dans sa Commission pour l’Afrique, selon laquelle, bien que « des secteurs non publics aient fourni des services d’éducation en Afrique au cours de l’histoire », la plupart de ces écoles privées « visaient des familles qui ne pouvaient payer les frais des écoles publiques… et qui sans régulation étatiques étaient de mauvaise qualité ».

Cependant, ces experts en développement ont peu de preuves tangibles de leurs affirmations concernant la qualité des écoles privées. Ils soulignent plutôt que les écoles privées emploient des enseignants non formés qui sont payés beaucoup moins que leurs homologues du gouvernement et que les bâtiments et installations sont nettement insuffisants. Ces deux observations sont en grande partie vraies. Mais est-ce que cela signifie que les écoles privées sont inférieures, en particulier compte tenu du choix des parents ? Une propriétaire d’une école ghanéenne m’a interpellé quand j’ai constaté que son école n’était guère plus qu’un toit en tôle ondulée sur des poteaux branlants, alors que l’école publique à quelques centaines de mètres était un bâtiment flambant neuf. « L’éducation ne se juge pas sur les bâtiments » a-t-elle grondé. « Ce qui compte, c’est ce qui est dans le cœur de l’enseignant. Dans nos cœurs, nous aimons les enfants et nous faisons de notre mieux pour eux. » Elle ne répondit pas lorsque je lui demandai ce que les enseignants de l’école publique ressentaient dans leur cœur à l’égard des enfants pauvres.

Installations et ressources

La question de la qualité relative entre écoles publiques et privées était au cœur de notre recherche, et nous nous sommes appuyés à la fois sur des données des écoles, des observations au jour le jour et les résultats des élèves. Nos chercheurs sont arrivés à l’improviste dans les écoles et ont demandé une visite, notant ce que les enseignants faisaient, établissant un inventaire des installations et donnant des questionnaires détaillés.

Certes, dans certains pays, les installations des écoles privées étaient nettement inférieures à celles des écoles publiques. En Chine, où les chercheurs devaient chercher une école publique dans le village le plus proche de l’endroit où ils avaient trouvé une école privée, souvent à plusieurs kilomètres de distance, les installations des écoles privées étaient généralement pires que celles fournies par l’école publique. C’était à prévoir, étant donné que les écoles privées demandent des frais de scolarité moindres que les écoles publiques et sont dans les villages les plus pauvres, où il n’y a pas d’école publique. Dans la province de Gansu (Chine), des bureaux étaient disponibles dans 88% des salles de cours des écoles privées, contre 97% pour les écoles publiques. 66% des écoles privées avaient des chaises et des bancs, contre 76% des écoles publiques. Au Kenya, des résultats similaires pouvaient être attendus, étant donné que les écoles privées visitées se trouvaient dans les bidonvilles, tandis que les écoles publiques étaient à la périphérie, accueillant à la fois les enfants pauvres et de classe moyenne. Cependant, étant donné qu’il n’y avait que 5 écoles publiques à la périphérie de Kibera pour 76 écoles privées dans les bidonvilles, de telles comparaison statistiques n’avaient guère de sens.

À Hyderabad (Inde) cependant, pour chaque donnée mesurée, y compris la fourniture de tableaux noirs, de terrains de jeux, de bureaux, d’eau potable et de toilettes séparées pour garçons et filles, les deux types d’écoles privées (reconnues et non reconnues) étaient supérieures aux écoles publiques. Alors que seulement 78% des écoles publiques avaient un tableau noir dans chaque classe, les chiffres étaient de respectivement 96% et 94% pour les écoles privées reconnues et non reconnues. Seulement la moitié des écoles publiques avaient des toilettes prévues pour les enfants, contre toutes les écoles privées reconnues et 96% des écoles privées non reconnues.

Enfin, au Ghana, le bilan est mitigé. Par exemple, 95% des écoles publiques de Ga avaient des terrains de jeux, contre respectivement 82% et 66% des écoles privées reconnues et non reconnues. Des bureaux étaient présents dans 97% des écoles publiques, contre seulement 61% des écoles privées non reconnues, les écoles privées reconnues étant à 92% dans ce cas. Toutefois, seulement 54% des écoles publiques fournissaient de l’eau potable aux enfants, contre 63% des écoles privées non reconnues et 97% des écoles privées reconnues. Et 63% des écoles publiques possèdaient des toilettes contre 91% des écoles reconnues, mais seulement 59% des écoles non reconnues. Une bibliothèque était présente dans 8% des écoles publiques, 7% des écoles non reconnues, mais 27% des écoles reconnues. Au moins un ordinateur pour l’utilisation des enfants était fourni dans seulement 3% des écoles publiques, contre 12% des écoles non reconnues et 37% des écoles reconnues.

Quant à la question clé de l’éducation dans les salles de cours, les deux types d’écoles privées étaient supérieurs aux écoles publiques, sauf en Chine, où il n’y avait pas de différence statistique significative entre les deux types d’écoles : 92% des enseignants dans les écoles privées étaient en train de faire cours quand nos chercheurs sont arrivés, contre 89% pour les écoles publiques. Lorsque les chercheurs sont arrivés à l’improviste à Hyderabad, 98% des enseignants faisaient cours dans les écoles privées reconnues, 91% dans les écoles privées non reconnues et 75% dans les écoles publiques. L’absentéisme des enseignants était également plus élevé dans les écoles publiques. Dans Ga, 57% des enseignants faisaient cours dans les écoles publiques, contre respectivement 66% et 75% pour les écoles non reconnues et reconnues. Et même à Kibera, où le nombre d’écoles publiques était trop petit pour faire des comparaisons statistiques, 74% des enseignants faisaient cours quand nos chercheurs les ont visitées, et un seul professeur était absent.

En Chine, le ratio élèves-enseignants était également similaire entre écoles privées et publiques, environ 25/1. À Hyderabad, les écoles privées, y compris les non reconnues, ont un avantage significatif sur les écoles publiques : le nombre moyen d’élèves par enseignant était de 42/1 dans les écoles publiques par rapport à seulement 22/1 dans les non reconnues et 27/1 dans les reconnues. Dans Ga, le ratio élèves-enseignant était meilleur dans les écoles privées avec un ratio de 29/1 dans le public contre respectivement 21/1 et 20/1 dans les écoles privées non reconnues et reconnues.

Réussite des élèves

Afin de comparer la réussite des élèves dans les écoles publiques et privées de chaque endroit où nous avons conduit nos recherches, nous avons d’abord regroupé les écoles par taille et type de gestion : public, privé non reconnu et privé reconnu dans Ga et Hyderabad, public et privé à Kibera où les écoles privées sont toutes du même type (la Chine n’est pas abordée ici car les recherches se poursuivent). Comme indiqué ci-dessus, dans Ga et Hyderabad, nous comparions les écoles publiques et privées situées dans des zones similaires à faible revenu. En revanche, à Kibera, les écoles privées ne sont destinées qu’aux enfants des bidonvilles, alors que les écoles publiques accueillent des enfants de classe moyenne, ainsi que les enfants des bidonvilles. Mais cela rend les comparaisons au Kenya encore plus dramatiques. Bien qu’accueillant la population la plus défavorisée de la région, les écoles privées de Kibera ont surpassé les écoles publiques dans notre études, après contrôle des variables fondamentales.

Nous avons testé un total d’environ 3000 élèves dans chaque établissement en anglais et en mathématiques, ainsi qu’en langue nationale pour l’Inde et le Kenya, l’éducation religieuse et morale pour le Ghana et les études sociales pour le Nigeria. Tous les enfants ont également été soumis à des tests de QI, de même que leurs enseignants. Enfin, les questionnaires ont été distribués aux enfants, à leurs parents, leurs enseignants et les directeurs d’écoles, à la recherche d’informations sur leurs antécédents familiaux.

Notre analyse des données est toujours en cours. Toutefois, dans tous les cas analysés à ce jour (Ga, Hyderabad et Kibera), les élèves des écoles privées ont obtenu des scores équivalents ou supérieurs à ceux de leurs homologues dans les écoles publiques en anglais et mathématiques (voir Figures ci-dessous)

De plus, l’avantage des écoles privées augmente encore en tenant compte des différences dans le tableau exceptionnellement riche des caractéristiques des élèves, du statut économique de leur famille et des ressources disponibles dans les écoles. À Hyderabad, les élèves fréquentant des écoles privées reconnues et non reconnues ont surpassé leurs pairs des écoles publiques par un écart-type complet à la fois en anglais et en mathématiques (après prise en compte des différences dans les caractéristiques observables). Au Ghana, l’avantage ajusté des écoles privées sur les publiques était compris en 0,2 et 0,3 écart-type. Enfin, au Kenya, où les résultats bruts des tests montraient des niveaux similaires pour les élèves des écoles privées et publiques, le fait que les écoles privées accueillaient une population bien plus désavantagée a donné lieu à un écart de 0,1 écart-type en anglais et 0,2 écart-type en mathématiques (après prise en compte des différences dans les caractéristiques des élèves). Les différences ajustées entre les performances du public et du privé dans chaque contexte sont statistiquement très significatives.

En bref, ce n’est pas parce que les écoles privées sont destinées à des familles à faible revenu qu’elles sont inférieures à celles fournies par l’État. Dans tous les cas analysés, même les écoles non reconnues rejetées par les experts en développement comme étant manifestement de mauvaise qualité, semblent plus performantes que leurs homologues publiques.

Leçons pour les Occidentaux

Les idées reçues semblent erronées. Bien que les écoles privées d’élite existent dans les régions les plus pauvres du monde, les écoles privées ne sont pas seulement pour les classes privilégiées. À partir d’un large éventail de paramètres, depuis le fond de la Chine rurale, à travers les bidonvilles de l’Inde urbaine et du Kenya, jusque dans les périphéries urbaines du Ghana, les écoles privées accueillent un nombre considérable d’enfants. En effet, dans les domaines où nous avons pu comparer de façon adéquate les services publics et privés, une large majorité des élèves sont dans des écoles privées, un grand nombre d’entre elles non reconnues par l’État.

Ironie du sort peut-être, les idées reçues semblent se vérifier sur un point : le privé est meilleur que le public. Bien entendu, personne ne se doutait que les écoles privées des bidonvilles seraient meilleures. Pourtant, notre étude suggère que les enfants de ces écoles surpassent les élèves similaires des écoles publiques dans des matières clés. Et cela est vrai même des écoles privées non reconnues, que les experts en développement ignorent ou considèrent comme étant de piètre qualité.

Clairement, les données présentées ici peuvent avoir des implications sur les discussions politiques futures, afin d’obtenir une éducation universelle dans le monde entier, en particulier sur les programmes de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et de la Banque Mondiale. William Easterly, dans sa quête insaisissable pour la croissance (voir aussi « Barren Land« , automne 2002), note l’inefficacité des investissements passés dans les écoles publiques par les agences internationales et les gouvernements des pays en développement. Il souligne que « les objectifs administratifs pour l’éducation primaire universelle ne créent pas en eux-mêmes les incitations à investir dans l’avenir qui importent pour la croissance », c’est-à-dire dans une éducation de qualité. Si la Banque mondiale et l’USAID pouvaient trouver les moyens d’investir dans les écoles privées, alors une amélioration véritable de l’éducation pourrait en résulter. Les stratégies à envisager comprennent des prêts pour aider les écoles à améliorer leurs équipements ou une formation utile pour les enseignants, ou encore des bons partiels pour aider encore plus l’accès des pauvres à ces écoles privées qui sont prêtes à les accueillir.

Par ailleurs cette étude peut-elle avoir une influence sur le débat du choix d’éducation en Amérique ? L’expérience des pays en développement pourrait contester la position des opposants à l’éducation libre qui pensent que les pauvres des États-Unis ne sauraient pas faire de choix judicieux et éclairés s’ils pouvaient choisir leur école. Cela peut aussi stimuler le débat quant à savoir si l’intervention publique peut éclipser l’initiative privée, une question soulevée par les conclusions du Kenya. Si une école publique échoue dans les ghettos de New York ou de Los Angeles, nous ne devrions pas supposer que la seule façon dont les personnes défavorisées peuvent être aidées soit à travers une sorte d’intervention publique. En fait, nous avons déjà lancé des programmes qui soutiennent l’initiative privée, avec le support du gouvernement, tels que des bons ou des charter schools. Les résultats suggèrent que cette approche alternative pourrait être la meilleure.

Par dessus tout, cette recherche devrait inspirer tout ceux qui militent pour une éducation libre aux États-Unis et dans les pays occidentaux : des histoires de parents surmontant tous les obstacles afin d’assurer le meilleur avenir possible pour leurs enfants en Afrique ou en Asie, des histoires d’entrepreneurs créant des écoles à partir de rien au milieu de nulle part. Si l’Inde peut, pourquoi pas nous ?

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Sur le web.

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