Des effets redistributifs des manipulations monétaires

Bail out banques

La politique de la monnaie a de lourdes conséquences en termes de redistribution des revenus.

La politique de la monnaie a de lourdes conséquences en termes de redistribution des revenus.

Par Xavier Méra.

S’il n’est pas évident de savoir qui supporte effectivement la charge des impôts et à qui bénéficient les dépenses publiques correspondantes -même les économistes spécialistes de ces questions ne s’accordent pas là dessus- tout le monde comprend intuitivement au moins que les budgets publics altèrent la distribution des revenus dans la société. Ceux qui veulent voir les recettes fiscales prélevées ici ou là, ceux qui veulent voir les sommes allouées aux agriculteurs ou à l’industrie de l’armement, ceux qui protestent contre le niveau jugé trop faible ou trop élevé des prélèvements obligatoires ou de la dette publique, tous comprennent cela, sans quoi ils n’auraient aucune raison de s’écharper, qu’il s’agisse du budget européen ou de tout autre budget public.

On n’observe pas de controverses aussi passionnées dans le débat public en ce qui concerne la politique monétaire, comme si dans ce domaine, il ne pouvait être question de redistribution. Il n’y aurait alors pas de raison pour des groupes de pression de se mobiliser en faveur de et en opposition à l’expansion monétaire. Il devrait pourtant être clair qu’elle a un impact redistributif. On ne saurait sous estimer les implications politiques de ce fait.

Lorsqu’une quantité de monnaie additionnelle est produite et est progressivement transférée de mains en mains dans l’économie, il s’ensuit nécessairement une redistribution du pouvoir d’achat des dernières personnes l’obtenant (ou de celles qui ne l’obtiennent jamais) vers les premières (en particulier celles qui l’ont produite). (cf. Ludwig von Mises, L’action humaine, pp. 485-488, et Murray Rothbard, L’homme, l’économie et l’Etat, pp. 796-798)

Au départ, les tout premiers détenteurs de cette nouvelle monnaie sont prêts à dépenser plus dans l’achat de divers biens grâce à ces nouveaux moyens de paiement qu’ils ne le seraient sans. Ceci implique que la demande sur ces marchés est accrue et que les prix tendent à s’y établir à des niveaux plus élevés. Il s’ensuit d’une part que les autres acheteurs de ces biens en obtiennent des quantités moindres à des prix plus élevés et que les vendeurs de ces biens obtiennent des revenus monétaires plus élevés. Les vendeurs vont à leur tour dépenser tout ou partie de leurs recettes additionnelles pour d’autres biens.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Au fur et à mesure que la nouvelle monnaie est transférée, les prix montent. Et suivant la position des personnes dans cette « chaîne », elles seront gagnantes ou perdantes, les gains des uns correspondant aux pertes des autres. En début de chaîne, ceux qui touchent une partie de la nouvelle monnaie seront particulièrement avantagés, les prix dans les transactions où ils sont vendeurs augmentant bien avant les prix dans les transactions où ils sont acheteurs. Puisque leurs prix de vente sont les prix d’achat des autres, ceux qui parmi leurs contreparties dans les échanges ne toucheront cette nouvelle monnaie que par d’autres transactions en fin de chaîne seront particulièrement désavantagés, car leurs prix d’achat augmentent bien avant leurs prix de vente.

L’effet redistributif s’estompe à mesure que les prix s’ajustent à la hausse en réponse à l’accroissement du stock de monnaie (il y aura cependant des gains et pertes permanents liés au fait que l’échafaudage de la production et donc la répartition des revenus devront s’ajuster dans la mesure où les achats des bénéficiaires directs de la redistribution sont différents de ceux que les perdants feraient si le processus n’avait pas été enclenché). Il fonctionne en sens inverse avec une baisse du stock de monnaie. En fait, l’effet est aussi déclenché dans un sens ou dans l’autre quand les gens choisissent de réduire ou d’augmenter leurs encaisses monétaires.

Cet « effet Cantillon » (Richard Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général, pp. 54-55 ), n’est donc pas nécessairement le fruit de l’interventionnisme des gouvernants et de leurs partenaires dans le secteur bancaire. Mais d’une part, il n’y a normalement pas de raison que les demandes d’encaisses de la plupart des gens varient toutes dans le même sens drastiquement, les variations des uns compensant plus ou moins les variations des autres à l’échelle de la société. D’autre part, dans un contexte institutionnel de marché libre où la sélection de marchandises pour usage monétaire se porte normalement sur des métaux précieux (cf. Guido Hülsmann, L’éthique de la production de monnaie, pp. 25-31) qu’il est impossible de multiplier comme du papier ou des entrées électroniques, l’effet redistributif est faible et les gagnants et les perdants ne sont pas systématiquement les mêmes au cours du temps.

Au contraire, dans l’environnement contemporain marqué par un fort interventionnisme monétaire, l’existence des monnaies papiers à cours forcé et des systèmes bancaires coordonnés par les banques centrales des Etats garantie des expansions monétaires significatives et un effet redistributif de dimension bien plus conséquente. En plus, l’effet temporaire décrit ci-dessus devient quasi permanent car l’injection de monnaie additionnelle devient elle-même quasi permanente.

Puisque dans ce contexte, l’effet redistributif est provoqué ultimement par la coercition (« cours forcé » de la monnaie-papier gouvernementale, i.e. obligation légale de l’utiliser), il s’apparente à un détournement de revenus similaire à celui impliqué dans les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques. Et comme le cadre institutionnel offre la possibilité de magnifier la redistribution, il devient alors possible en particulier pour l’establishment financier et industriel -bénéficiant prioritairement des prêts bancaires par lesquels la nouvelle monnaie est créée- de prospérer systématiquement au détriment du reste de la société (cf. Hans-Hermann Hoppe, Banking, Nation States, and International Politics : A Sociological Reconstruction of the Present Economic Order, pp. 13-16). Il devient aussi possible pour le gouvernement de s’endetter et d’étendre ses activités dans des proportions autrement inenvisageables, l’expansion monétaire nourrissant le marché secondaire de leurs dettes et facilitant ainsi leur émission sur le marché primaire (cf. Philipp Bagus, The Fed and the ECB, Two Paths, One Goal).

Si l’expansion monétaire et les effets redistributifs allant de pair sont permanents dans les régimes que nous connaissons, ils ont pris des dimensions démentielles depuis le 11 septembre 2001 sans qu’on ne s’en émeuve ou qu’on en ait même connaissance. Il est clair que l’ignorance du public est un facteur expliquant la prévalence de telles politiques. Pour ceux qui en bénéficient très directement, l’attribution des causes est relativement aisée et ils peuvent y reconnaître leur intérêt. Mais les pertes -ou plutôt l’identification de leurs causes- ne sont pas observables. Seul le raisonnement abstrait permet de les identifier. Les victimes de l’expansion monétaire peuvent alors difficilement s’indigner et résister, d’autant moins que la plupart des économistes ne les aident pas en ignorant complètement son caractère redistributif.

Seule une large prise de conscience dans le public peut freiner la tendance, voire l’inverser durablement en obligeant l’Etat à abandonner l’interventionnisme monétaire.