En réponse aux élucubrations d’Emmanuel Todd

Emmanuel Todd (Photo Xavier Malafosse)

Félicitations, Emmanuel Todd : vous faites la preuve qu’on peut encore éluder la réalité, que les historiens n’apprennent pas nécessairement les leçons de l’histoire, et qu’on peut être un intellectuel écouté tout disant n’importe quoi à (presque) chaque entretien.

Félicitations, Emmanuel Todd : vous faites la preuve qu’on peut encore éluder la réalité, que les historiens n’apprennent pas nécessairement les leçons de l’histoire, et qu’on peut être un intellectuel écouté tout en disant n’importe quoi à (presque) chaque entretien.

Par Baptiste Créteur.

Emmanuel Todd (Photo Xavier Malafosse)

S’exprimer en France contre une rigueur économique nécessaire, c’est plutôt courant ; mais être à ce point opposé à la rigueur intellectuelle relève de la performance. Félicitations, Monsieur Todd : vous faites la preuve qu’on peut encore éluder la réalité, que les historiens n’apprennent pas nécessairement les leçons de l’histoire, et qu’on peut être un intellectuel écouté tout en disant n’importe quoi à (presque) chaque entretien. Permettez-moi toutefois d’ajuster certains de vos propos, pour éviter que les gens pensent que vous étiez sérieux.

« Comment être pessimiste dans ce pays qui a compris que les ultrariches, plutôt que les pauvres, les fonctionnaires ou les étrangers, étaient responsables de la crise, dans cette nation qui a rejeté, il y a cinq mois, le côté obscur de la force. S’il le veut, quand il le voudra, Hollande pourra s’appuyer sur des forces sociales profondes et positives. »

Les riches ne sont pas responsables de la crise. Créer de la richesse, avoir des idées et prendre des risques pour les mettre en œuvre, investir intelligemment pour en tirer des profits, c’est essentiel pour l’économie. L’État ne s’endette pas pour financer des fêtes somptueuses en l’honneur des riches pour les remercier d’être les moteurs de l’économie ; les riches eux-mêmes s’endettent peu, et financent les entreprises qui ont alors une alternative à l’endettement. La crise de la dette est la conséquence directe d’une redistribution forcée injuste et non viable, d’initiatives fumeuses et d’un État inefficace au train de vie délirant qui pénalisent l’économie et ont besoin de recourir à l’emprunt en plus d’impôts et prélèvements toujours plus élevés. Espérons que des forces sociales profondes et positives vont nous sortir de là, mais dans l’histoire, ça ne s’est jamais produit de cette façon : pour sortir d’une crise, il faut cesser de décourager la création de richesse, que ce soit en limitant le recours arbitraire à la force physique, en instaurant une lisibilité de l’impôt ou en instaurant un État de droit. Ce sont les conditions sous lesquelles les individus mettent leur liberté, leur créativité et leur intelligence au service de tous, sous réserve d’y percevoir un intérêt.

« Durant la présidentielle, mon hypothèse était – et reste – que François Hollande commencerait son quinquennat de manière relativement conventionnelle – sur l’Europe, nous sommes servis – tout en marquant son attachement aux valeurs d’égalité – tout va bien de ce côté, la presse de droite hurle «Maman !» parce que les classes moyennes supérieures vont payer des impôts supplémentaires. Mais, au bout d’un an ou deux, Hollande devra opérer le tournant radical rendu inévitable par l’approfondissement de la crise. Je m’en tiens à ce parallèle inversé : nous sommes encore dans la phase conformiste de l’hollandisme. Et je discerne quand même déjà des aspects positifs, dont certains constituent l’amorce d’une révolution morale et sociale… »

Quelles valeurs d’égalité prétendez-vous défendre ? La seule vraie égalité, c’est l’égalité des droits, la garantie pour tout individu de voir la loi s’appliquer, et sa liberté, sa propriété privée et sa sûreté défendues de la violence et de la coercition. La révolution sociale et morale qui doit s’amorcer est celle d’un retour aux valeurs fondamentales de la liberté, non d’une spoliation toujours plus importante des richesses créées. Ce n’est pas la presse de droite qui hurle « Maman ! », mais les créateurs de richesses qui crient « Assez ! », un cri d’alarme qui précède leur abandon ou leur départ.

« La politique de rigueur n’affiche plus comme priorité la destruction de l’enseignement, de la santé et des services sociaux. Elle part du principe d’une taxation supplémentaire des plus fortunés. C’est une rupture avec l’idéologie dominante du monde occidental. La déception actuelle des médias nous permet, en fait, de mesurer la contribution des médias aux cinq ans de folie sarkozyste. La presse adorait l’agité de l’Élysée qui lui offrait un événement bidon par jour, tout en abandonnant l’industrie française à sa déroute ! L’analyse quotidienne de l’économie, c’est moins marrant. Heureusement, la presse peut encore s’exciter sur Valérie Trierweiler, tenter de sarkozyfier Hollande en président people. »

La politique de rigueur n’a qu’une priorité : tenter d’amorcer le désendettement, nécessaire si on veut éviter que les Français de demain – dont vos enfants font partie – ne soient endettés jusqu’au cou. Ce désendettement ne peut passer que par la diminution de la taille de l’État ; il ne s’agit pas d’une destruction de la santé, de l’enseignement et des services sociaux, mais simplement d’un désengagement de la part d’un acteur qui n’a d’ailleurs rien à y faire.

La rupture avec l’idéologie dominante est difficilement perceptible : les médias français continuent majoritairement à exprimer leur défiance vis-à-vis de la liberté et de la création de richesse, à prôner un rôle toujours croissant de l’Etat et la défense d’intérêts particuliers.

L’analyse quotidienne de l’économie n’en est pas une ; la presse fait aujourd’hui le constat que les faillites sont de plus en plus nombreuses, au même titre que les chômeurs et les Français qui quittent le navire. L’analyse consisterait à l’expliquer, mais elle en semble aussi incapable que vous, prisonnière de son idéologie liberticide.

« Je suis frappé par le côté décalé, dépassé des critiques de la rigueur émanant de la gauche de la gauche ou d’économistes proches simultanément du Parti socialiste et des banques. En réalité, une politique de relance, dans le style de celle menée par Sarkozy, les États-Unis et quelques autres après le déclenchement de la crise de 2008, ne peut pas marcher.

On ne peut plus faire de relance en économie ouverte, et c’est ce qui rend absurde la critique actuelle de la rigueur. Dans un contexte de concurrence mondiale déloyale, distribuer des moyens de paiement aux ménages, ce serait fabriquer de la demande pour la Chine et l’Allemagne, les deux grands pays exportateurs, et économiquement irresponsables, qui contractent leur demande intérieure pour écraser leurs voisins.

La gauche a atteint le terme de ses contradictions. L’émergence de Paul Krugman et de Joseph Stiglitz en grands prêtres de la relance budgétaire, en penseurs cultes de la gauche française, est pathétique : ils sont eux-mêmes paumés, au cœur des contradictions de l’économie américaine, paralysés par leur incapacité à affronter clairement la question du libre-échange. J’ai réalisé en les lisant cet été à quel point une certaine pensée économique de gauche était au bout du rouleau. Ces deux icônes à la peinture encore fraîche avaient gagné leurs Nobel en consacrant leurs belles années de recherche à «résoudre» quelques-unes des milliers d’absurdités engendrées par la rationalité schizophrène de l’«Homo economicus» : asymétries d’information pour Stiglitz, rendements croissants du commerce extérieur par acquis technologique pour Krugman. Or, aucun financier américain n’aura jamais besoin de Stiglitz pour entuber un emprunteur, aucun chef d’entreprise allemand n’aura besoin de Krugman pour entuber un haut fonctionnaire français. Ces deux tocards nobélisés – je pastiche à dessein le style méprisant de Krugman – font aujourd’hui une deuxième carrière en vulgarisant le keynésianisme qu’ils ont appris à la fac. Ils nous disent ce qu’ils auraient dû savoir depuis toujours : l’insuffisance tendancielle de la demande mondiale. Ils oublient soigneusement la conversion de Keynes au protectionnisme. »

Il faut bien le reconnaître, vous avez partiellement raison. Une politique de relance ne peut pas marcher. En revanche, vous avez tort d’en déduire que le libre-échange est nécessairement déloyal et néfaste et que les chefs d’entreprise et détenteurs du capital sont malhonnêtes. S’ils le sont, dans une situation de concurrence (que vous cherchez à éviter), ils ne trouveront plus personne pour faire affaire avec eux. Le libre-échange favorise la création de richesse et rend insoutenables l’État-providence et le poids que l’État fait peser sur l’économie ; à quoi souhaitez-vous renoncer, à la liberté ou à votre idéologie liberticide ?

« La politique de rigueur actuelle ne s’attaque pas en priorité à l’éducation et aux services sociaux, elle tente d’augmenter les impôts des plus riches, elle est un pas en avant par rapport au conformisme relanciste. Avec Hollande, l’Etat ne supplie plus les riches de bien vouloir lui prêter de l’argent ; l’Etat réaffirme son droit à reprendre aux riches le trop d’argent qu’ils ont accumulé en tondant la société. Quelle merveilleuse pédagogie démocratique ! »

Les dictateurs d’hier et d’aujourd’hui apprécieront ce bel hommage. Mais puisque vous parlez de pédagogie, faisons quelques rappels : c’est l’État qui tond la société ; les riches s’enrichissent en créant de la richesse. L’État prélève, prend, spolie, décide arbitrairement en recourant si nécessaire à la force. Le créateur de richesse s’enrichit parce que d’autres acceptent de travailler avec lui. La démocratie doit s’exercer dans le cadre d’un État de droit pour ne pas se transformer en tyrannie de la majorité.

« L’euro ne marchera jamais. Il faut être lâche, corrompu ou schizophrène pour ne pas l’admettre – l’idéologie permet d’être les trois à la fois. La priorité, c’est la fin de l’euro. Il y a deux conditions pour que la présidence socialiste ne soit pas un désastre : sortir de l’euro et déclarer que des secteurs d’avenir technologiques, comme les énergies renouvelables, doivent être protégés comme les biens culturels. »

Vous avez l’art de tout mélanger ; vous n’aimez pas la rigueur, et ça se voit. Sortir de l’euro, pourquoi pas. Mais protéger certains secteurs les empêchera d’être compétitifs, et votre choix des secteurs d’avenir est des plus contestables.

« La globalisation conduit à l’affrontement entre voisins. Quand les Allemands mènent une politique de compression salariale pour abaisser le coût du travail, l’impact est nul sur l’économie chinoise, mais considérable pour ses partenaires de la zone euro. Quand la Chine manipule le yuan, c’est contre la Thaïlande, l’Indonésie ou le Brésil, ses concurrents en main-d’œuvre à bas coût. Ce que nous constatons, c’est une tendance des émergents à se battre entre eux et des développés à s’exterminer industriellement entre eux, avec comme objectif d’être le dernier à sombrer. Ce mécanisme a fait de la zone euro un piège, avec l’Allemagne, dont l’économie est la plus puissante, en renard dans le poulailler. »

La globalisation est une expression de la concurrence, qui conduit les entreprises à rivaliser d’ingéniosité pour apporter une proposition de valeur toujours meilleure et permet un enrichissement collectif sans être identique pour tous car les meilleurs sont récompensés.

Quand certains sont meilleurs, d’autres sont moins bons ; c’est vrai à toutes les échelles, individus, entreprises ou pays. Chercher à protéger sa médiocrité plutôt que s’améliorer est une posture originale, mais suicidaire.

« C’est l’erreur d’une génération qui inclut Giscard et l’écrasante majorité des dirigeants de ces âges. Cette génération s’est investie dans «l’Europe idéologie», utopie antimarxiste et postnationale. Quant aux plus jeunes, qui ne sont d’ailleurs plus si jeunes, il faut leur pardonner… On pourrait peut-être même fixer une date, mettons le 31 décembre 2012, au-delà de laquelle ceux qui défendront encore l’euro devront êtres punis. J’imagine une sanction adaptée : le versement de leur retraite en euros après la disparition de l’euro. »

Ne soyez pas inquiet, les retraites ne seront sans doute pas versées quoi qu’il advienne, euro ou pas.

Si on devait sanctionner les mauvaises idées, le concept d’utopie antimarxiste et postnationale pourrait être un objectif pour les masochistes de la pensée, qui seraient également sadiques s’ils la défendaient sérieusement.

« François Hollande ne vient ni du cœur ni de la périphérie. Ce qui va se passer dans sa tête est un sujet de roman. La France est au bord du gouffre. La vérité d’Hollande, c’est que dans cinq ans il sera soit un géant, soit un nain. L’un ou l’autre, pas de destin moyen possible. »

Ce qui se passe dans la tête de François Hollande et dans la vôtre, Monsieur Todd, relève de la science-fiction : prôner une idéologie qui a fait la preuve de son échec face à une situation alarmante, un grand bond en avant quand on est au bord du gouffre. Dans cinq ans, notre président normal aura, s’il continue à prôner plus d’Etat et plus d’impôts, réussi ce que peu auront su faire avant lui : ruiner tout espoir d’issue favorable pour ceux qui n’auront pas pu ou voulu partir.

« On a tout à fait le droit en France de critiquer les Anglais, les Américains, les Grecs ou les Italiens – soit dit en passant, nos proches culturels et nos véritables amis. Mais on ne peut plus rien dire des Allemands, considérant qu’ils pourraient en souffrir psychologiquement compte tenu de leur pénible histoire. En somme, l’Allemagne ayant massacré 6 millions de juifs, on ne peut plus la critiquer, elle a été sacralisée par la Shoah. C’est absurde, traitons l’Allemagne comme n’importe quel pays, admettons qu’elle se moque de nous : elle mène une politique strictement nationale, profite de l’euro qui nous interdit de dévaluer et de faire baisser notre coût du travail, elle renonce au nucléaire au prix d’un partenariat énergétique avec la Russie, en attendant une entente commerciale avec la Chine, le tout sans jamais consulter ses partenaires européens. Avec un allié économique comme l’Allemagne, nous n’avons plus besoin d’ennemi ! »

Les Grecs et les Italiens sont nos véritables amis : nous sommes d’ailleurs bien partis pour les rejoindre dans leur débâcle. Traiter l’Allemagne comme n’importe quel pays passe notamment par la fin des incessantes allusions à la Shoah, que vos « proches culturels » grecs n’ont pas manqué d’évoquer lors de la visite à Athènes d’Angela Merkel. La France n’est pas innocente dans le massacre de millions de juifs, tziganes, noirs et homosexuels ; en bon historien, tirez les leçons de l’histoire : les nazis étaient socialistes, le protectionnisme est l’une des causes majeures de la guerre, et la dénonciation du libéralisme, de la liberté et des riches était récurrent dans leurs discours.

Baisser le coût du travail peut passer par la dévaluation, qui n’apporte aucun gain réel de compétitivité, ou par l’abaissement de charges, prélèvements et impôts, auquel vous êtes opposé ; l’Allemagne a sans doute compris qu’elle devait plus compter sur des partenariats critiques que sur des partenaires critiquables.

« Un minimum de bon sens historique devrait nous alerter sur la suspecte irrationalité d’un débat sur la circoncision en Allemagne. […] Faire voter en grande pompe par l’Assemblée nationale des dispositions qui n’ont pas de sens dans la longue durée, c’est décréter la fin de l’histoire. C’est voter la diminution de la distance entre la Terre et la Lune ou l’inversion du cours de la Seine. Ça n’aura pas de conséquences pratiques. Le problème, c’est que voter un traité ridicule va un jour contribuer à ridiculiser une démocratie déjà bien malade. »

Un minimum de bon sens historique devrait vous alerter sur la rigidité que présente votre discours : décréter que les riches sont les ennemis de la richesse, que l’échange appauvrit, que la liberté est néfaste, que les entrepreneurs spolient et que l’État a le droit de reprendre ce qui ne lui appartient pas, c’est aller à l’encontre de la réalité, et ça a malheureusement des conséquences pratiques…

L’avenir montrera que vous aviez tort, et peut-être les historiens de demain seront-ils plus à même de comprendre l’histoire. Ils sauront alors que la liberté est une condition nécessaire à la prospérité, et que le rôle de l’État n’est pas de la restreindre mais de la garantir. Bien qu’amusants, vos propos sont dangereux, et j’espère – certes moins que j’espère que vous ne serez pas écouté – que vous serez présent pour assister au désastre qui résulterait de l’application de vos idées.

« On peut éluder la réalité, mais on ne peut pas éluder les conséquences de l’élusion de la réalité. » (Ayn Rand)