Quand les économistes libéraux se trompent

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Les subventions, les plans de relance, les réglementations, les restrictions au commerce, la collusion entre les banques et l’État, les plans d’urbanisme, les plans de sauvetage et bien d’autres choses encore n’ont rien à voir avec la liberté économique.

Les subventions, les plans de relance, les réglementations, les restrictions au commerce, la collusion entre les banques et l’État, les plans d’urbanisme, les plans de sauvetage et bien d’autres choses encore n’ont rien à voir avec la liberté économique.

Par Sheldon Richman, depuis les États-Unis.

Aussi triste que ça puisse paraître, la politique l’emporte en général sur l’économie. Ça n’a rien de nouveau, mais les défenseurs des marchés libres devraient en tirer quelques leçons, et y ajuster leur stratégie.

Les politiciens à la tête de l’État, et qui pensent être à la tête du pays, ont peur qu’on pense d’eux qu’ils ne font rien. Nous l’avons vu quand la récession nous a frappés. Ils avaient l’air particulièrement préoccupés qu’on les soupçonne de défendre leur camp plutôt que l’intérêt général.

Comme le formulait alors le Wall Street Journal, « La vitesse avec laquelle Washington a pondu son plan [de relance] était essentiellement alignée sur le rythme avec lequel les mauvaises nouvelles économiques arrivaient. Dans les coulisses, les motivations étaient tout autres. Les Démocrates du Congrès avaient besoin de démontrer qu’ils pouvaient fournir des résultats après un an d’obstruction. Les législateurs républicains, espérant se faire réélire, voulaient montrer qu’ils étaient sensibles aux souhaits économiques des électeurs. Et la Maison Blanche ne voulait pas qu’à son héritage s’ajoute une récession.

Les intérêts politiques allaient tous contre le bon sens économique. Les politiciens pouvaient faire avec, puisque la plus grande partie du public est économiquement illettrée. Ce que l’on voit cache ce que l’on ne voit pas. Voilà comment on fait la politique économique. Ça se passe sous nos yeux.

Comme les économistes libéraux le font remarquer, l’État ne peut pas réellement stimuler ce que l’on appelle de façon trompeuse « l’économie » (ce n’est pas une machine, ce sont des gens qui entrent dans des transactions fondées sur leur propriété). Tout ce que peut faire l’État, c’est de remuer de l’argent. Pour que certains puissent dépenser davantage, il doit faire en sorte que d’autres dépensent moins. Les politiciens soutiennent qu’ils savent qui devrait avoir davantage et qui devrait avoir moins, mais à part l’injustice évidente d’une telle proposition, ils ne peuvent pas le savoir.

Les économistes sont à court d’idées

J’ai écrit que l’État ne peut pas réellement stimuler l’économie, mais il peut encourager les activités productives. Comment ? En ne les décourageant pas. Voilà le moment où certains économistes libéraux tombent à court d’idées dans le débat public. Ils ont trop tendance à broder sur le thème « Les fondements de notre économie sont sains. Les récessions sont nécessaires et corrigent les erreurs. Alors laissons l’économie s’occuper elle-même de ses problèmes actuels. L’État n’a besoin de rien faire. ».

Ce message devrait faire grincer des dents les défenseurs de la liberté individuelle, parce qu’il suppose que le marché est aujourd’hui aussi libre qu’il en a besoin. Par exemple, il y a quelques années les médias ont crié haut et fort que le prix de l’essence n’avait jamais été aussi haut. En fait, ajusté de l’inflation, ce n’était pas le cas. Mais les économistes faisant cette remarque avaient l’air un peu trop sur la défensive, comme s’ils défendaient le marché libre contre ses critiques. Que répondraient-ils si la semaine prochaine l’essence atteignait réellement un prix jamais vu auparavant, et que les antilibéraux blâmaient la liberté du marché ? Pour ma part, je saurais ce que je répondrais : quel marché libre, au juste ? Avec toutes les subventions et les réglementations que l’on connait, peut-il y avoir un marché vraiment libre ?

Cette même attitude défensive peut être vue à chaque fois qu’un étatiste de gauche accuse le fossé entre riches et pauvres de s’être élargi, ou l’ascenseur social de s’être arrêté. Que ces accusations soient vraies ou non, les libéraux ne devraient pas réagir comme si l’honneur du marché libre était en jeu. Les critiques peuvent penser que c’est le marché libre qu’ils attaquent. Mais, je le répète, le marché que nous avons n’est pas libre.

De la même manière, si l’activité économique cale, ça ne peut pas être de la faute du marché libre.

Ce que nous avons, et depuis un bon bout de temps, c’est du corporatisme, un système interventionniste perclus de privilèges octroyés par l’État, essentiellement pour ceux qui ont de bons réseaux, et qui tendent à être de riches hommes d’affaires. Ce système se maintient de diverses manières : à travers les impôts, les subventions et allocations, les réglementations poussant à la cartellisation, la protection de la « propriété » intellectuelle, les restrictions au commerce, la collusion entre l’État et les banques, le complexe militaro-industriel, les attributions de terrain, les plans d’urbanisme, les réglementations sur la construction, celles qui portent sur les travailleurs, et bien d’autres. Et comme résultat, des gens s’enrichissent aux dépens des victimes de l’État. Même ceux qui semblent avoir prospéré par des moyens de marché l’ont fait par le biais d’interventions publiques, comme les subventions aux transports en commun et les expropriations. La richesse peut être transférée par bien des voies en plus de l’État-providence et de Medicaid, des voies parfois assez subtiles. Et la plupart des transferts se font vers le haut.

Des faits trop souvent négligés

Les économistes libéraux savent tout cela, mais semblent souvent l’oublier, comme quand ils défendent les entreprises sans distinction (comme les compagnies pétrolières ou les laboratoires pharmaceutiques) dans notre économie corporatiste. Ces économistes véhiculent malgré eux un message : puisque dans un marché libre, des gens ne s’enrichissent et des entreprises ne grandissent qu’en rendant service à des clients, quiconque est riche aujourd’hui et toute entreprise qui se trouve être grande aujourd’hui doit l’être devenu en rendant service à des clients. La faille de l’argument devrait sembler évidente.

Étant donné la nature corporatiste de notre économie actuelle, c’est une erreur, et une folie sur un plan stratégique, de dire que l’État ne devrait rien faire quand une récession est sur le point d’arriver ou quand la reprise se fait désirer. Il a beaucoup à faire, ou plutôt à défaire. Les défenseurs de la liberté doivent l’expliciter en détail, en révélant comment les privilèges accordés par l’État nuit à la masse des gens qui n’ont pas de moyen de faire pression sur les politiciens. À l’opposé, quand un économiste qui proclame qu’il soutient le marché libre affirme que la conjoncture économique actuelle se rétablira d’elle-même, il s’affiche comme un défenseur du statu quo étatiste et tourne le dos aux victimes de l’État.

La philosophie de la liberté est une idée radicale qui regarde l’avenir, plutôt qu’un âge d’or d’un passé mythique, ou un présent panglossien. Chaque fois que nous ratons une opportunité de souligner ça, nous nous aliénons des alliés potentiels qui se soucient de ceux qui passent des moments difficiles. Oui, le niveau de vie s’est amélioré depuis des décennies et être pauvre aux États-Unis n’est plus ce que c’était, Dieu merci. Mais cela montre que même un marché gêné par des privilèges légaux peut produire une formidable richesse. Mais s’en satisfaire, c’est être prêt à échanger la liberté et la justice pour un plat de lentilles.

Friedrich Hayek n’a jamais parlé plus sagement que quand il écrivait, dans Les intellectuels et le Socialisme :

Ce qui nous manque, c’est une utopie libérale, un programme qui ne semble être ni une simple défense des choses existantes, ni une forme diluée de socialisme, mais un véritable radicalisme libéral qui n’épargne pas les susceptibilités des puissants (y compris les syndicats), qui ne soit pas strictement pratique, et qui ne se confine pas à ce qui semble aujourd’hui politiquement possible. […] Ceux qui se sont limités exclusivement à ce qui semblait possible dans l’état actuel de l’opinion ont toujours pu constaté que même ceci est rapidement devenu politiquement impossible à cause des changements de l’opinion publique qu’ils n’ont rien fait pour guider. À moins que nous ne puissions refaire de la construction des fondations philosophiques d’une société libre une question intellectuelle d’actualité, et de son accomplissement une tâche qui soit un défi pour l’ingéniosité et l’imagination de nos esprits les plus vivants, l’avenir de la liberté est effectivement sombre. Mais si nous pouvons retrouver la croyance au pouvoir des idées qui était la marque du libéralisme à sa meilleure époque, la bataille n’est pas perdue.

Hayek a écrit ces lignes il y a plus de 60 ans. Nous n’avons pas autant avancé que ce que nous aimerions croire.

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Paru sur Reason.com le 19.08.2012 sous le titre Where Free-Market Economists Go Wrong.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints