Des immigrants irréguliers, pas si irréguliers

Si des étudiants nés à l’étranger ont tout fait pour venir étudier aux États-Unis, pourquoi ne leur permet-on pas de poursuivre leurs études comme leurs camarades ?

Si des étudiants nés à l’étranger ont tout fait pour venir étudier aux États-Unis, pourquoi ne leur permet-on pas de poursuivre leurs études comme leurs camarades ?

Par Steve Chapman, depuis les États-Unis.

À Chicago, plusieurs milliers de personnes faisaient la queue devant Navy Pier pour obtenir des informations sur le « programme d’action différée » pour les jeunes immigrants illégaux.

Si l’on vous parle de gens, à Chicago, qui dorment sur le trottoir pour arriver en tête d’une file d’attente le matin, peut-être vous imagineriez-vous qu’ils espèrent acheter leurs billets pour un concert de Lady Gaga ou un match exceptionnel de l’équipe locale de baseball. Mais ce n’est pas pour ça que des milliers de personnes ont fait la queue il y a deux semaines devant Navy Pier, un parc d’attractions de la ville. Ils voulaient éviter de recevoir leur ordre de reconduite à la frontière.

C’est le genre de scène qui sépare instantanément les Américains en deux groupes : ceux qui sont attendris par cette foule d’immigrants illégaux cherchant à rester dans le pays, et ceux qui sont consternés par un tel spectacle. C’est aussi le reflet du choix des électeurs, puisque cette foule répondait à une décision du président Barack Obama de cesser de reconduire à la frontière certains étrangers arrivés hors du cadre de la loi.

Ce n’est toutefois pas tout à fait exact de les qualifier d’étrangers. Ce sont des jeunes qui ont été amenés ici alors qu’ils étaient enfants. Beaucoup sont venus alors qu’ils n’étaient que des nourrissons ou des tout-petits ; beaucoup parlent anglais comme des autochtones ; et beaucoup n’ont aucun souvenir de leur pays de naissance. Tout en eux est américain, sauf leurs certificats de naissance.

Pendant des années, ils ont dû vivre avec l’idée que des agents de l’immigration les attrapent et les expulsent du seul « chez eux » qu’ils aient connus. Mais en Juin, Obama a annoncé que son gouvernement cesserait de chasser ceux qui satisfont à certains critères.

L’exemption porterait sur ceux d’entre eux qui ont moins de 31 ans, étant arrivés avant leurs 16 ans, ayant vécu aux États-Unis au moins cinq ans, qui sont scolarisés ou ont réussi leur lycée, ou ont servi dans l’armée, et qui n’ont rien de grave dans leur casier judiciaire.

Le répit durerait deux ans ; ou, éventuellement, jusqu’à ce que Mitt Romney arrive à la Maison Blanche. Les Républicains au Congrès ont dénoncé cette réforme, et leur candidat a déclaré « Je construirai ma propre solution de long terme qui annulera et remplacera cette mesure temporaire du Président ».

Ce changement fait davantage que lever la menace de la reconduite à la frontière. À ceux qu’il autorise de travailler légalement, il permet aussi d’être éligible aux bourses universitaires et de passer leur permis de conduire. À la différence du DREAM Act, qui visait large et que le Congrès a éconduit, il ne leur fournit aucune voie vers la citoyenneté ni aucune immunité définitive.

Les critiques disent qu’Obama a sans vergogne usurpé un pouvoir du corps législatif en mettant en place quelque chose qu’il ne pouvait pas faire passer par les législateurs. Mais le pouvoir exécutif a depuis longtemps exercé des pouvoirs discrétionnaires quant à choisir quels immigrés illégaux partiront, et lesquels resteront. Le procureur général de l’Utah Mark Shurtleff, un républicain, soutient Romney mais dit que « c’est clairement dans les prérogatives du Président ».

John Lennon, qui n’aurait pas été autorisé à immigré parce qu’il a été condamné pour usage de drogues, allait être reconduit à la frontière au début des années 1970 au moment où son avocat a obtenu de l’agence de l’immigration de classer son cas comme « non-prioritaire », lui permettant de rester jusqu’à sa mort en 1980.

Margaret Stock, une avocate spécialisée en droit de l’immigration à Anchorage (Alaska), me dit que des étrangers expulsables ont longtemps pu être en « état d’action différée » [NdT : « deferred action status », en anglais]. Elle a tenté de l’obtenir pour beaucoup de clients et ajoute : « Auparavant, l’avoir ou non dépendait vraiment du bon plaisir du bureau local de l’immigration ».

Jusqu’à présent, elle précise que « c’est une de ces choses que les avocats connaissent mais qui reste inconnu du grand public ». Le gouvernement Obama a simplement étendu à un groupe plus large et bien défini une possibilité qui était naguère disponible à ceux qui avaient l’argent et le bon sens de faire appel à un avocat. Des icônes de la pop britannique ? Évidemment. Des concierges mexicains ? Sans doute pas.

Les Républicains affirment que la politique d’Obama récompense les gens qui enfreignent la loi. Mais ces jeunes gens affectés par cette réforme n’ont pas eu leur mot à dire quant à cette décision. Expulser ceux qui ont grandi ici pour ce que leurs parents ont fait, c’est punir des innocents, et non des coupables.

L’autre accusation est que cette politique forcera les Américains à se battre pour leurs emplois et leurs places à l’Université que ceux qui sont autorisés à rester pourraient occuper. Mais les immigrants, légaux comme illégaux, ne font pas que prendre des emplois : ils en créent aussi. Historiquement, il n’y a pas de corrélation entre une forte immigration et un chômage élevé.

Et si ces étudiants nés à l’étranger ont tout fait pour être admissibles dans l’enseignement supérieur, pourquoi ne pourraient-ils pas être autorisés à poursuivre leurs études au même titre que leurs pairs ? Ce que les 13.000 personnes qui ont fait la queue à Navy Pier veulent est ce que les conservateurs aiment promettre : pas une garantie de succès, mais la possibilité d’exploiter au mieux leurs capacités.

C’est là un rêve profondément américain. Personne ne devrait être surpris que ce jour-là, ils ont interrompu leurs procédures pour réciter le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis.

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Paru sur Reason.com le 20.08.2012 sous le titre Illegal Immigrants, Not So Illegal.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.