Élections américaines : 4 mythes qui arrangent Républicains et Démocrates

Obama et Romney tentent de se démarquer l’un de l’autre par la parole, puisque leurs positions ne sont pas si différentes que ça.

Obama et Romney tentent de se démarquer l’un de l’autre par la parole, puisque leurs positions ne sont pas si différentes que ça.

Par Ed Krayewski, depuis les États-Unis.

À ceux qui doutent des deux équipes, bleus et rouges, la gymnastique rhétorique qui a lieu dans les temps précédant une élection présidentielle peut être intimidante. Et pourtant, sous le ping-pong hyper-partisan se cache une vérité qui dérange : une bonne partie de ce que les deux côtés racontent lors de la campagne n’a aucun sens. Récemment, j’ai mis à nu quatre illusions que les partisans d’Obama se font sur lui. Certaines illusions politiques, toutefois, arrangent les partisans des deux camps, même si c’est pour des raisons différentes. Voici quatre mythes que Démocrates comme Républicains veulent garder en circulation jusqu’à l’élection de Novembre.

1. Paul Ryan veut agressivement couper dans le budget de l’État

En voyant Paul Ryan choisi pour être le colistier de Mitt Romney, nous avons pu être témoins de la création d’un mythe bipartisan à marche forcée. En l’occurrence, le mythe nous expliquait que Paul était très à droite en matière fiscale, libertarien ou même extrémiste.

Quiconque  a accordé un peu d’attention aux propositions budgétaires de Ryan sait que rien de tout cela n’est vrai. Nick Gillespie a noté un peu plus tôt dans l’année que le dernier budget public proposé par Ryan avait un déficit de 1.200 milliards de dollars, alors que le président en avait un de 1.300 milliards. Qu’est-ce que cent petits milliards, entre amis ? Pour 2022, le budget de Ryan prévoit que l’État fédéral dépensera 4.900 milliards de dollars. Comme le note Gillespie, même si le budget de Ryan ne nie pas le problème massif de dette auquel fait face l’Amérique, c’est un « thé léger » quand on voit qu’il ne fait rien pour réduire les déficits annuels, et qu’il n’essaie même pas d’équilibrer le budget d’ici les dix prochaines années.

Et pourtant Romney a choisi Ryan pour motiver la partie de sa base composée de militants du Tea Party et de libéraux ; et le président Obama a décidé de baser sa campagne sur l’idée que ses opposants étaient des extrémistes ; percevoir Paul Ryan comme fiscalement sérieux est donc politiquement avantageux pour les deux côtés.

2. Barack Obama veut régulariser les immigrés clandestins

Tandis que le DREAM Act (une proposition de loi bipartisane visant à régulariser des immigrés clandestins arrivés quand ils étaient mineurs et s’étant bien comporté depuis) s’éternisait à la Chambre, sous la majorité démocrate comme sous la suivante républicaine, s’éternisait aussi au Sénat aux mains des Démocrates, même après que ces Démocrates aient empêché des manœuvres d’obstruction parlementaire (en votant à 60 l’application de la Règle XXII du Sénat), le gouvernement Obama a atteint des records de reconduites à la frontière et a résisté à toute réforme des procédures de détention. Même depuis qu’Obama a annoncé une suspension temporaire des poursuites judiciaires pour certains jeunes menacés d’expulsion il y a quelques mois, sa base électorale latino, jusqu’ici désabusée, s’est trouvée remotivée. Cette action unilatérale du président n’a rendu le vote d’une réforme de l’immigration que plus difficile.

Mais vous ne croiriez pas que le passif du président était si trouble en vous basant sur la rhétorique qui l’entoure. Le président du comité judiciaire de la Chambre des Représentants, Lamar Smith (un Républicain du Texas) a appelé ce décret dérogatoire du président une « régularisation » [NdT : « amnesty », en anglais]. Une simple recherche avec Google vous révèlera que Smith n’est pas le seul à caractériser ainsi ce geste d’Obama.

De l’autre côté du spectre politique, la « Truth Team » de la campagne d’Obama, normalement affûtée quand il s’agit de faire passer toute opinion dissidente comme factuellement erronée, n’a démenti le mythe d’Obama comme partisan de la régularisation qu’une fois, neuf bons mois avant le décret présidentiel. En même temps, les « Latinos pour Obama » ont même créé une infographie affirmant que Mitt Romney « abolirait le DREAM Act », presque comme si le président et les Démocrates l’avaient réellement voté, renforçant leur bonne foi pro-immigration.

3. Mitt Romney est plus va-t-en guerre que Barack Obama

Le président Obama a remporté le Prix Nobel de la Paix dix petits mois après sa prise de fonctions. Étonnant, non ? Et pourquoi les Norvégiens ont-ils accordé ce prix à notre président ? « Pour ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». En particulier, le comité a cité les efforts fraîchement annoncés de tendre la main au monde musulman. Le président a lui-même admis qu’il ne pensait pas mériter cette récompense, ajoutant « mais je sais aussi que cette récompense reflète le genre de monde… que tous les Américains rêvent de construire, un monde qui donne vie à la promesse de nos textes fondateurs ».

Qu’est-ce qu’Obama a fait depuis ? Avant la fin de 2009, il y avait déjà eu plus d’attaques de drones au Pakistan que sous les quatre dernières années du gouvernement Bush. Un exposé de la guerre des drones du président, par le New York Times, a révélé que le gouvernement Obama considérait des conversations entre membres de l’exécutif au sujet de la justification des ordres d’assassinats par drones comme suffisant pour atteindre les critères des normes constitutionnelles. Voilà pour la promesse de nos textes fondateurs. Obama a aussi envoyé les forces armées américaines pour aider au bombardement de la Libye durant sa guerre civile, violant les limites constitutionnelles relatives à la guerre. La guerre en Afghanistan, bien entendu, continue à faire des ravages, et bien que beaucoup croient que la guerre d’Irak a cessé, ce n’est pas complètement vrai non plus.

Pas vraiment un pacifiste, donc. Reason a expliqué plusieurs fois comment la politique étrangère d’Obama est la continuation de celle de George W Bush ; tandis que divers analystes politiques ont remarqué que les propositions de politique étrangère d’Obama et de Romney sont sensiblement les mêmes. Même sur le problème de l’Iran, la différence entre Obama et Romney a été décrite comme relevant davantage du style que du fond. Et pourtant les apôtres d’Obama et les fans de Romney affirmeront qu’il existe une différence substantielle en politique étrangère, les uns portraiturant Romney comme plus belliqueux et Obama comme « faible » en politique étrangère.

4. Mitt Romney refuse les interventions de l’État dans le système de santé, comme Obamacare !

Pour ce qui est de la réforme du système de soins, le mot d’ordre du Tea Party était « abolir Obamacare » ; mais pour Romney ce serait plutôt « abolir et remplacer ». Mais remplacer par quoi ? Romney a défendu sa propre intervention dans le système des soins quand il était gouverneur du Massachussetts, Romneycare, de la même manière dont Obama a défendu Obamacare.

Un professeur du MIT qui a aidé à mettre en forme Romneycare et a conseillé les Démocrates pour Obamacare a noté de nombreuses ressemblances entre les deux lois. Le président lui-même invoque l’exemple du Massachussetts comme l’esquisse de son propre programme (même si, comme le note Romney, ce dernier n’a jamais été consulté pour son expertise par l’équipe d’Obama).

Récemment, Romney a été la cible d’une violente publicité électorale qui essayait de le relier, à travers son travail pour Bain Capital, à une femme qui a perdu son assurance santé et est morte du cancer. La principale porte-parole de Romney, Andrea Saul, n’a pas repoussé l’attaque en soulignant les incohérences pourtant flagrantes du récit, mais a préféré noter que si cette femme avait vécu au Massachussetts quand Romneycare était en vigueur, elle n’aurait jamais perdu son assurance santé. Pas vraiment le genre de défense qu’on attendrait d’un candidat opposé à l’extension de l’État dans un marché médical déjà lourdement réglementé. Ce commentaire a même engendré quelques appels à démissionner adressés à Saul, mais elle est restée dans l’équipe de Mitt.

En même temps, la campagne d’Obama utilise la menace de l’abrogation d’Obamacare pour fédérer les soutiens au président. Rien que la semaine dernière, la première dame a évoqué le débat autour d’Obamacare comme une question de santé, demandant à une audience : « Voulons-nous que ces réformes soient révoquées ?… Ou voulons-nous que les gens que nous aimons aient les soins dont ils ont besoin ? Voilà le choix auquel nous faisons face. ».

Même si Romney peut capitaliser sur l’impopularité d’Obamacare, spécialement parmi la base conservatrice, il n’a jamais repoussé l’idée de l’emprise de l’État sur le marché des soins médicaux. Il est même allé jusqu’à montrer en exemple l’intervention du gouvernement israélien dans le système de santé. Et si Romney était sincère quant à l’abrogation d’Obamacare, et que la partie « remplacement » de son mantra n’était que sa manière à lui de tenter de jouer sur les deux tableaux, comme tout politicien est porté à le faire ? En Juin, The New Yorker a exposé ce qu’il faudrait pour révoquer Obamacare, et pour quoi un Romney président ne pourrait pas le faire. L’argument le plus convaincant ? Les Républicains ont fort peu de chance d’obtenir les 60 votes au Sénat qui seraient nécessaires pour abroger une loi.

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Paru le 16.08.2012 sur Reason.com sous le titre 4 Myths Both Parties Want to Maintain Through the Presidential Election.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints