Attali fait du sport et se pète un klaxibulle

Jacques Attali, c’est un peu le Troll des Vieux, avec des idées dangereuses pour chaque sujet idiot qu’on lui propulse sous le nez.

Parfois, lorsque la période est favorable au farniente et à la détente, on n’a pas envie de trop travailler. Il devient alors nécessaire de ressortir de sa naphtaline l’un ou l’autre vieux penseur / piposophe / auteur / politicien / économiste / capilliculteur biocosméticien que seule la France sait produire avec fougue. Puis, moyennant quelques passages médiatiques évidents lorsqu’on sait comment notre presse fonctionne, voilà le bastringue relancé pour une séance d’abdominaux et de zygomatiques à pas cher.

Et force est de constater que cela faisait un moment qu’on n’avait plus entendu le brave Attali le Zéro. Attali, c’est un peu le Troll des Vieux, qui sait immédiatement conférer ce petit parfum de désuet à tous les sujets qu’il aborde avec sa faconde de cuistre éhonté. C’est aussi un excellent client de ces éditos qui, régulièrement, trouvent dans ce personnage ridicule de la Cinquième République du Citoyen Qui Pense une cible idéale des moqueries les plus méritées.

Cette fois-ci, c’est de façon complètement fortuite que je suis tombé sur l’une de ses hilarantes productions par le truchement d’une interview pieusement relatée dans l’Express, dans laquelle le maître pliant répond à quelques fines questions d’un think-tank sur le sport, les Jeux Olympiques, la citoyenneté et les transhumains, dans le désordre. Comme d’habitude, l’article résultant n’a pas été relu (il y a donc quelques photes d’ortografe), et les réponses, brutes de décoffrage, permettent à nouveau de repartir dans les espaces intersidérants dans lesquelles veaux, vaches et petits cochons dansent une farandole joyeuse sur des poncifs rigolos, dans la décontraction qui sied à tout ce qui fait un What The Fuck puissamment bétonné. Pas de doute, la presse, encore une fois, nous offre ici, en plus de quelques productions séminales d’un Attali sans complexe, une de ces Pignouferies que le Monde relaie parfois.

Le but de l’interview est donc, ouvertement, d’agacer le lecteur avec des considérations fumeuses, et de titiller le piposophe avec un sujet sur lequel il n’avait pas encore pu donner toute la mesure de sa puissance intellectuelle (car Bac + 8 + ENA + X, c’est ça, la vraie puissance intellectuelle). On commence donc directement avec du lourd en lui demandant ce que peut bien apporter au monde un événement comme les Jeux Olympiques.

L’homme de la rue, confronté à une telle question et au lieu de passer son chemin comme l’explique le syndrome du gros micro mou, répondrait probablement « des médailles » (pour la version la plus basique), « des athlètes qui tentent de se dépasser » (dans une version un peu plus élaborée), « un spectacle sportif » (dans la catégorie évidente) voire « une opportunité commerciale pour faire connaître des disciplines, et pour les sponsors, de s’afficher » lorsque l’homme de la rue s’improvise économiste. Mais Jacques n’est pas basique. Il ne fait pas dans l’évident. Il est bien au-delà de l’élaboré. L’économie, il se la déloge des molaires avec un petit cure-dent pointu après chaque petit déjeuner ! Jacques, il a eu l’oreille des présidents et depuis, il tutoie l’univers et il lui arrive même de boire un petit sherry en sa compagnie, dans le club feutré aux lumières tamisées dans lequel ils se rencontrent pour papoter de choses vraiment de sa dimension, le samedi après-midi.

Alors quoi bon merde, Attali, il envoie du steak, sans ménagement :

Le message que les Jeux Olympiques véhiculent est celui d’une mondialisation qui peut réussir.

Parce que les avions qui voyagent tous les jours à l’autre bout du monde, les cargos qui transportent des biens et des matières premières sur les cinq océans, ça, ce n’est pas la mondialisation qui réussit. Internet, le système GPS, la téléphonie cellulaire, ce n’est pas la mondialisation qui réussit. L’effondrement des mortalités infantiles partout dans le monde, le nombre de pauvres qui diminue sans cesse, les maladies combattues avec succès, ce ne sont pas des exemples de mondialisation qui réussit.

En revanche, une dizaine de milliers de types qui se rencontrent pour déterminer qui va nager le plus joliment, sauter le plus loin ou courir le plus vite, ça, ce n’est pas un immense concours de quéquettes mais bien « une mondialisation qui peut réussir ». Et on insistera doucement sur le « qui peut », parce que le concours peut aussi rater. D’ailleurs Jacques le remarque tout de suite et nous en fait part :

je m’inquiète parfois quand je vois que, dans chaque pays, les retransmissions des Jeux Olympiques ne parlent que des athlètes nationaux. C’est mauvais signe.

Attali, plein de bonnes idéesEt flute et zut et cornegidouille, voilà-t-y pas que les Français parlent des Français et pas des Serbes, que les Américains se focalisent bêtement sur leur équipe et que les Allemands oublient de s’attarder sur les Tchèques. Jacques doit avoir souvent besoin d’un câlin, devant tout cet anti-mondialisme retors, tiens. Bon, le fait que le temps d’antenne soit obligatoirement limité et que les Français désirent d’abord et avant tout savoir ce qui advient des athlètes français ne rentre pas en ligne de compte. Le fait que les gens sont connement attachés à leurs particularismes locaux montre à quel point le rêve humide des universalistes absolutistes nécessitera un profond travail de retroingeniering de folie sur l’humain…

Et à propos de bidouillage génétique et d’amélioration de race humaine pour une meilleure adhérence aux concepts stato-uniformistes, la question suivante permet d’introduire un magnifique nuage de concepts qui permet au système limbique d’Attali d’approcher d’un petit orgasme ; le think-tank sportif demande en effet au mégapenseur de l’infiniment petit son avis sur les modèles proposés par les JO. Immédiatement, en l’espace d’une vingtaine de mots, on passe d’une considération générale sur l’excellence prônée par les Jeux à celle des transhumains qui trottinent main dans la main avec des handicapés dopés à la technologie pour terminer, dans le même souffle, sur l’évidente question de la moralité, la réussite au travail par l’effort et la transformation du sport en spectacle. On est dans la quintessence du concentré d’huile substantielle de condensé d’arôme de n’importe quoi très serré.

lagaffe et son café

Attali ponctue son effort surhumain de concentration ultime par une question, lâchée comme un petit prout discret entre deux envolées lyriques :

Reste la façon dont cette moralité va peut-être progressivement être abîmée par la transformation du sport en spectacle puisqu’on voit de plus en plus d’athlètes hors normes.

Bien sûr, il y a un bonus si on comprend quelque chose, mais on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment un penseur comme Attali a-t-il pu ne pas remarquer que le sport se transformait en spectacle depuis, environ, 50 ans, avec une nette accélération depuis 20 ans ? Parce que bon, certes, les choses vont vite, mais en vingt années, le Jacques aurait pu noter que les sponsors se faisaient plus présents, que les athlètes, plus très amateurs, étaient devenus assez professionnels et gagnaient des fortunes pour trotter en moule-burnes fluos… Quant au lien entre cette tendance et la moralité, on se perd en conjectures.

Heureusement, le troisième paragraphe, en réponse à la question suivante sur la citoyenneté que le sport permet d’injecter à grosses doses dans le PAF et ailleurs, permet d’oublier bien vite le gloubiboulga précédent et d’aborder une jolie brochette de nouveaux concepts acidulés. On tripote même le grandiose avec des petits doigts boudinés puisque notre hôte explique ainsi son point de vue :

Le sport est la condition même de la santé, de la maîtrise des dépenses de santé et c’est un paramètre essentiel de notre vie sans lequel l’humanité est condamnée à disparaître faute d’engourdissement et d’obésité.

Il faut un talent certain pour, dans une même réponse à l’interrogation de la citoyenneté dans le sport (ne me demandez pas ce que ça veut dire, je n’y peux rien, ce n’est pas moi qui pose ces questions), arriver à caser une petite remarque discrète sur la sécurité sociale, la façon dont on doit mener sa vie, le futur de l’humanité et l’épidémie d’obésité qui semblerait la toucher. On comprend l’idée simple de Jacques : ne pas faire de sport, c’est se ramollir, c’est grossir bêtement, c’est coûter plus cher à la collectivité et si tout le monde fait ça, on va tous terminer comme les grosses limaces de Wall-E. Dans la bouche d’un énarque / piposophe / économiste, évidemment, ça donne un peu autre chose, mais l’esprit est le même. Que Jakatali s’exprime sur un sujet qu’il maîtrise manifestement très très mal (le lien entre l’obésité et la non-pratique sportive étant pour le moins ténu, au contraire de problèmes plus profonds liés à la génétique, la nourriture industrielle et l’endocrinologie) ne doit pas surprendre : lorsqu’on est arrivé au pinacle de la réflexion en France, aucun domaine, aucune fatuité, aucune cuistrerie n’est impensable, tout se tente, tout se discute.

La conclusion, en forme d’uppercut final dans la mauvaise graisse jaune du ventre d’un quinquagénaire trop peu sportif, justement, arrive à temps pour ponctuer l’interview : « Il n’y a pas de respect de soi sans pratique du sport » ; autrement dit, ceux qui trouvent mieux à faire que trotter, courir, pédaler, sauter, nager, bondir, et s’exciter à droite ou à gauche sont des minables auto-destructeurs. Même si je ne pense pas que la branlette intellectuelle soit à proprement parler un sport, dans le cas du bon Jacques, la puissance de l’éjaculat piposophique lui permet de prétendre à une médaille.

On pourrait se demander ce qui me prend de cogner sur le pauvre Jacques, débris rigolo et vieillissant d’un monde depuis longtemps révolu. À l’instar d’un Séguéla qui n’amuse plus personne et rappelle des années déjà sépia, il ressasse ses bêtises porté par une gloire passée que les journaux sont trop contents d’entretenir pour avoir de l’interview à pas cher. Mais il ne faut pas se leurrer : même un vieux beau comme lui dispose d’une capacité de nuisance importante. Relayé par des médias bien trop complaisants, il est écouté, le bougre !

Et lorsqu’on décortique ce qu’il raconte, on retrouve les recettes habituelles des collectivistes qui savent mieux que vous ce qui est bon pour tous. Et que voilà du bon gros mondialisme, et pas dans son expression de la liberté mais bien dans une espèce d’unification aplatissant tout sur son passage ; aucune tête ne doit dépasser ! Et que voilà du désir impérieux d’un universalisme imposé, ici par la persuasion et le côté sympathique & guimauve, feu d’artifice en début et en fin de spectacle, mais au besoin, par les armes et la dictature (on se rappelle que le bonhomme proposait d’envoyer, de force, des experts aux Japonais pour éteindre Fukushima, trop cons qu’ils étaient pour le faire eux-même).

Et puis, n’oublions pas que le sport, c’est le moyen le plus simple d’amener des groupes de jeunes à faire, tous ensemble, les mêmes choses, à les répéter tous en groupe jusqu’à ce que tous se meuvent d’un même élan. Après tout, marcher tous en cœur au pas de l’oie, c’est aussi du sport. J’exagère ? Allons ! Le sport a toujours pris une place importante dans tous les régimes étatiques, qu’ils fussent de l’internationale socialiste ou du national-socialisme. Le sport, dans la vision universaliste d’un Jacques Attali, c’est un bon moyen pour faire perdre au citoyen de son individualité au profit du groupe. Et puis, il est clair qu’il n’y a pas besoin de pousser beaucoup les gens dans cette tendance : il est toujours plus facile de se laisser porter par le groupe, débrancher son cerveau et faire ce qu’on nous dit de faire, plutôt que penser et agir par soi-même, avec d’une part le risque d’échec et surtout, le risque de singularisation.

Que le sport permette pour certains de se sentir bien, d’entretenir sa santé, voire de s’insérer dans un groupe de gens qui, pendant une saison ou plus, partagent un même plaisir à faire des efforts collectifs, c’est une évidence. Mais qu’on en arrive à sortir, comme le Jacques, qu’il n’y a pas de respect de soi sans pratique du sport, ou, aussi idiot, que « Quiconque n’a pas fait de sport ne peut pas estimer qu’il a une formation complète. », il y a bien plus qu’un pas que seuls les idiots franchissent sans sourciller.

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