À la recherche de la croissance perdue

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Si nous voulons tous le retour de la croissance, encore faut-il savoir de quelle croissance nous parlons. Croissance de court terme ou de long terme ? Une politique de croissance qui privilégierait uniquement le court terme serait de nature à sacrifier ou compromettre le long terme comme le témoigne l’accumulation de nos déficits qui conduit à remettre nos efforts à plus tard.

Si nous voulons tous le retour de la croissance, encore faut-il savoir de quelle croissance nous parlons. Croissance de court terme ou de long terme ? Une politique de croissance qui privilégierait uniquement le court terme serait de nature à sacrifier ou compromettre le long terme comme le témoigne l’accumulation de nos déficits qui conduit à remettre nos efforts à plus tard.

Par Jean-Louis Caccomo.

Le terme croissance est trompeur et reflète différentes réalités, ce qui nourrit l’incompréhension dans les débats en cours. Il faut notamment distinguer le taux de croissance structurel et le taux de croissance conjoncturel. Le premier renvoie au trend à long terme qui caractérise une économie. Par exemple, tout au long du XXe siècle, les États-Unis ont connu un taux de croissance annuel moyen qui gravite autour de 2 à 3%. L’étude du trend relève de la théorie de la croissance qui est une théorie macroéconomique du long terme.

Autour de ce trend, la conjoncture va fluctuer, alternant des phases de boom avec des phases de récession. C’est la croissance conjoncturelle fondée sur le cycle. Son étude relève de la macroéconomie keynésienne qui est la macroéconomie conjoncturelle ou du court terme. Bien-sûr, l’étude de la croissance et du cycle sont complémentaires mais leurs conclusions peuvent parfois s’opposer. En effet, une politique, qui privilégierait uniquement le court terme, serait de nature à sacrifier ou compromettre le long terme comme le témoigne l’accumulation de nos déficits qui conduit à remettre nos efforts à plus tard.

Keynes a fourni les instruments conjoncturels de politique économique – la politique monétaire et la politique budgétaire – permettant d’influencer le cycle, donnant naissance aux politiques de « stop and go » qui se sont généralisées après la seconde guerre mondiale. On les appelait politiques contra-cycliques.

Ainsi, lorsque la conjoncture se ralentit et que le chômage augmente, l’État peut, par une politique monétaire expansionniste (baisse du taux d’intérêt) couplée à une politique de relance fondée sur le déficit public, stimuler l’activité. Le retour de la croissance permet alors de réduire le chômage et d’accroitre les recettes fiscales, permettant de résorber le déficit public initial. Ainsi, le déficit est conjoncturel.

Par contre, en cas de surchauffe, se traduisant par une accélération de l’inflation, l’État va mettre en place une politique monétaire restrictive (hausse du taux d’intérêt) couplée à une politique d’austérité budgétaire afin de ralentir l’économie, en vue de diminuer l’inflation.

Ces politiques ont particulièrement réussies dans les années 60 et durant les trente glorieuses. C’est pourquoi elles ont été adoptées par tous les gouvernements du monde. Nixon a ainsi pu dire : « nous sommes tous keynésiens ! ». À cette époque, on pensait que la croissance était acquise pour toujours et on ne se souciait que du cycle conjoncturel. Dans ce cadre, on ne pouvait pas avoir, dans le même temps, le chômage et l’inflation puisqu’ils correspondaient à deux phases différentes du cycle.

La crise des années 70 a remis en cause toutes ces certitudes, bouleversant la théorie économique. En effet, dans les années 70, les pays développés font face à la stagflation (c’est-à-dire la stagnation + l’inflation) sur fond de remise en cause du trend : ils doivent affronter, en même temps, une inflation forte et un chômage croissant. C’est une situation nouvelle face à laquelle la politique économique contra-cyclique n’est pas adaptée.

En effet, avec l’ouverture croissante des économies, les politiques keynésiennes perdent de leur efficacité. Ainsi, les politiques de relance budgétaire, basées sur un déficit public conjoncturel – donc maîtrisé – ne parviennent plus à rétablir la croissance. Et comme les déficits ne parviennent plus à stimuler la reprise, alors ils vont s’accumuler et devenir structurels, donnant naissance à une explosion des dettes publiques devenues aujourd’hui insoutenables.

De plus, dans la macroéconomie keynésienne basée sur le court terme, les technologies sont données. Or, il s’avère que l’innovation et le progrès technique vont jouer un rôle déterminant dans la croissance à long terme. Le Japon a ainsi fondé tout son rattrapage sur une politique d’innovation offensive lui permettant de remettre en cause l’hégémonie américaine dans de nombreux secteurs stratégiques comme l’automobile ou l’électronique grand public, faisant de ce pays une des premières puissances de la planète. Cependant, une telle politique se déploie sur le long terme, c’est-à-dire au moins des décennies.

De ce fait, à partir des années 80, les pays développés décident de s’attaquer en priorité à l’inflation devenue insoutenable en mettant en œuvre des politiques de désinflation compétitive. C’est en effet une inflation galopante à deux chiffres qui mine la compétitivité de l’économie et ruine les épargnants. Or, sans épargne, pas d’investissement. Désormais, la priorité n’est plus de chercher à influencer la croissance conjoncturelle mais de redresser le trend, c’est-à-dire retrouver un taux de croissance structurel suffisamment élevé pour créer de nouveaux emplois et diminuer le chômage après avoir éradiqué l’inflation. Les banques centrales vont recevoir pour mission d’assurer la stabilité des prix pour restaurer la confiance. Initiée par Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne dans les années 80, cette politique sera appliquée en France sous le gouvernement Bérégovoy (92-93) et en Allemagne par Schröder dans les années 2000.

Ainsi, les pays développés mettent en place des politiques de croissance à long terme qui s’appuie sur la mise en œuvre de réformes structurelles destinées à désendetter le pays, moderniser l’offre et redresser la productivité. Malheureusement, ces politiques sont douloureuses à court terme et ne portent leur fruit qu’à long terme, ce qui n’incite pas les gouvernements à les adopter ou à les poursuivre. En effet, ils seront impopulaires et ne récolteront pas les fruits électoraux de leurs efforts. De plus, les alternances politiques ne sont pas de nature à encourager la continuité dans le temps nécessaire au déploiement de politique de long terme. De fait, les déficits ont continué de s’accumuler et les taux d’endettement public atteignent des seuils critiques qui compromettent le retour de la croissance à long terme.

Aujourd’hui, nous sommes toujours engagés dans ce processus de recherche de la croissance, notamment en Europe plongée dans la crise des dettes souveraines. Alors si nous voulons tous le retour de la croissance, encore faut-il savoir de quelle croissance parlons-nous.

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