Même les sociétés primitives recherchent le profit

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Les socialistes occidentaux sont souvent désireux d’utiliser une interprétation romantique des cultures traditionnelles pour traiter les marchés ou les profits d’inutiles ou de contre nature. Mais la vérité est différente : tout être humain dans toutes les cultures choisit les meilleurs moyens qu’il peut imaginer pour atteindre les buts qu’il désire.

Les socialistes occidentaux sont souvent désireux d’utiliser une interprétation romantique des cultures traditionnelles pour traiter les marchés ou les profits d’inutiles ou de contre nature. Mais la vérité est différente : tout être humain dans toutes les cultures choisit les meilleurs moyens qu’il peut imaginer pour atteindre les buts qu’il désire. Illustration avec la Kula des îles Trobriand de Nouvelle-Guinée.

Par Mike Reid, depuis le Canada.

Les anticapitalistes aiment utiliser des exemples d’échange de cadeaux prétendument altruistes dans des sociétés « primitives » pour les opposer à l’avidité des comportements sur les marchés modernes. Mais un examen plus attentif d’un système d’échange de cadeaux bien connu, la Kula des îles Trobriand, renforce plutôt les affirmations des libertariens quant à l’universalité de la recherche du profit.

Dans le commerce sophistiqué de la Kula parmi les îles au large de la pointe orientale de la Nouvelle-Guinée, les hommes s’embarquaient pour de nombreux milles nautiques pour recevoir des dons cérémoniels faits de bijoux en coquillages, apparemment dans le seul but de donner ces cadeaux à nouveau dans un an ou deux.

Un tel voyage était à la fois coûteux et dangereux. Les hommes embauchaient des artisans pour construire des canots spéciaux, assez robustes pour la mer et assez rapide pour la tâche. Et les voyages de Kula des Trobriand les emmenaient jusqu’à la patrie des Dobuans, qui vivaient sur une île à 60 milles de là, parlaient une langue différente, et étaient considérés comme des cannibales.

Quand les visiteurs arrivaient, si tout allait bien, leurs hôtes les accueillaient avec des cadeaux de cérémonie, « des bibelots indigènes sales, graisseux et qui ne ressemblent à rien », comme un anthropologue les décrivait en plaisantant [1]. Les plus convoités étaient des colliers et des bracelets de coquillages, appartenant à la catégorie spéciale d’objets de valeur appelés vaygu’a.

Mais en dépit d’avoir fait tout ce chemin pour acquérir ces babioles, les visiteurs n’avaient pas l’intention de les conserver très longtemps. Au lieu de cela, les Trobriandais comptaient donner à leur tour tous les vaygu’a d’ici un an ou deux, quand ils auraient à accueillir à leur tour leurs propres visiteurs venus des autres îles.

En fait, les hommes qui gardaient leurs vaygu’a beaucoup plus longtemps étaient « universellement vus comme blâmables et sans honneur», et appelés « lents » ou « durs » en Kula [2].

Tous ces risques et ces efforts peuvent-ils vraiment être entrepris pour la seule joie de donner à nouveau ces babioles crasseuses ?

« Inutilité évidente » ?

L’économiste socialiste Karl Polanyi semble en avoir été précisément convaincu. Et il admirait les insulaires pour cela. Polanyi faisait l’éloge des échanges de la Kula comme « une économie sans gain et hors marché … l’une des transactions d’échange les plus élaborées connues de l’homme », dans lequel « aucun bénéfice n’est impliqué, ni en argent ni en nature. » [3]

Dans une note informelle, Murray Rothbard se moque de la Kula et de l’amour que Polanyi leur porte :

Il est apparemment enchanté par le « commerce Kula »… Ce que Polanyi en aime spécialement est son manque de vrai gain mutuel – ou bien est-ce son inutilité évidente ? [4]

« Sans gain » ? « Hors marché » ? De toute évidence inutile ? Qu’est-ce qui se passait réellement dans le commerce Kula ?
Lorsque l’anthropologue Bronislaw Malinowski s’est rendu dans les îles Trobriand dans les années 1910, il a constaté que la Kula était la passion dévorante de la vie quotidienne de tout le monde. Recevoir des vaygu’a était la preuve d’un homme « chanceux, audacieux et entreprenant » [5].

En effet,

la propriété temporaire lui permet de tirer beaucoup de notoriété, d’exposer son cadeau, de dire comment il l’a obtenu, et de prévoir à qui il va le donner. Et tout cela constitue l’un des sujets préférés de conversation et de potins dans la tribu, dans lequel les exploits et la gloire reçus via la Kula par les chefs ou d’autres sont constamment discutés.

Ces morceaux de coquilles « sales et gras » étaient en fait des biens de prestige, tout aussi précieux et arbitraires que des montres Rolex, des voitures de luxe ou des trophées sportifs. Ces marchandises attirent l’attention et signalent vos succès. Ils disent, « Je suis assez puissant pour avoir cela. »

En Amérique du Nord, quand une équipe dans la NHL remporte la Coupe Stanley, cela rend très célèbres les membres de cette équipe (du moins au Canada). Mais au lieu de fabriquer une nouvelle coupe chaque année, la NHL utilise le même trophée à chaque fois, de sorte que l’équipe gagnante de la Coupe Stanley la détient seulement jusqu’à ce que l’équipe suivante la remporte. La coupe est un artefact porteur de légende qui apporte la gloire à tout homme qui le possède, même si aucun homme ne peut le posséder pour toujours.

Il en va de même pour les vaygu’a. L’idée n’était pas de les avoir en permanence, mais de les obtenir pour un temps.

Donner pour recevoir

Dans la Kula, chaque acte de générosité était en fait un investissement prudent. Celui à qui vous aviez donné un vaygu’a était obligé de vous rembourser plus tard par un « contre-don » d’un autre artefact qu’il possédait. Donc, un homme prévoyait à qui donner des présents afin de contrôler de qui il recevrait un présent. De cette façon, un donneur de vaygu’a patient et habile pouvait voir passer les objets les plus célèbres dans ses propres mains.

La Kula n’est pas inutile (contrairement à l’opinion de Rothbard) et certainement pas sans profits (contrairement à l’opinion de Polanyi). C’était une recherche organisée de profit personnel. Certes, le bénéfice était de réputation, et non pas strictement matériel. Mais en dernière analyse, tous les « profits » – dollars papier, trophées de la NHL, ou colliers de coquillages – sont un phénomène mental, l’accomplissement de nos fantaisies subjectives dépassant les coûts que nous avons payés pour y parvenir. La chose remarquable à propos des échanges libres comme la Kula, c’est que lors de chaque échange les deux parties en bénéficient.

Mais qu’en est-il de l’allégation de Polanyi selon laquelle la Kula était « hors marché » ? En un sens, il a raison: la Kula elle-même était juste un échange de cadeaux élaboré, pas un marché.

Pourtant, la Kula protégeait et encourageait un vaste troc entre les Trobriandais, les Dobuans, les habitants des îles Amphlett, et les autre cultures qui ont pris part. Dans chaque voyage de Kula, les pirogues des visiteurs regorgeaient de nourriture, ou de poterie, ou d’artisanat – de tout ce que leur société d’origine savait faire de mieux. Et après la première cérémonie de remise des cadeaux sur la plage des hôtes, les visiteurs restaient pendant plusieurs jours à troquer ce qu’ils avaient apporté avec leurs hôtes.

Comme dans une grande part de la Mélanésie, les îles au large de la côte est de la Nouvelle-Guinée connaissaient de fréquentes menaces de guerre, ce qui menaçaient certainement  de rompre le commerce, forçant chaque village à s’isoler économiquement. Mais la Kula atténuait cette menace en fournissant une sorte de « cérémonie de pacification » entre des hommes de communautés et de cultures différentes [6]

Un bon partenariat par la Kula entre deux hommes pouvait fournir un flux constant de vaygu’a à travers de nombreux dons et contre-dons au fil des décennies ; la relation pouvait même être transmise en héritage à un fils. Chacun avait ainsi une bonne raison de protéger contre le vol ou la violence ses partenaires qui se trouvaient de passage sur son île.

En bref, le réseau décentralisé d’échange de cadeaux par la Kula a fourni l’échafaudage social nécessaire pour protéger le commerce international contre le vol et la guerre. Sans besoin d’État.

La puissance de l’intérêt

Les socialistes occidentaux comme Polanyi sont souvent désireux d’utiliser une interprétation romantique des cultures traditionnelles pour traiter les marchés ou les profits d’inutiles ou de contre nature. La stratégie rhétorique consiste à faire jouer aux « primitifs » le rôle de lutins tropicaux généreux et désintéressés, puis à nous présenter par contraste comme des singes bien réels, égoïstes, comploteurs et moins fréquentables qu’eux.

Pris dans cette bataille rhétorique, Rothbard ne peut guère être blâmé pour avoir trop vite rejeté la Kula comme « évidemment inutile ». En effet, si le compte-rendu dénué de sens que fait Polanyi d’une Kula sans profit était exact, la caractérisation de Rothbard serait parfaitement correcte.

Mais la vérité est la suivante : tout être humain dans toutes les cultures choisit les meilleurs moyens qu’il peut imaginer pour atteindre les buts qu’il désire. Chaque participant à la Kula y prenait part parce qu’il s’attendait à faire une forme de profit. Et le résultat net de la Kula, comme celui de tous les systèmes d’échanges vraiment volontaires, a été un gain mutuel et la paix internationale par le biais du profit des individus.

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Paru sur le site du Mises Institute le 20 Juillet 2012. Reproduit avec l’aimable autorisation du site.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.

Notes :

  1. Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (Londres: Routledge, 1922) p. 351.
  2. Malinowski, pp 360, 94.
  3. Karl Polanyi, La Grande Transformation: aux origines politiques et économiques de notre temps , 2e éd. (Boston, MA: Beacon Press, 2001) p. 52.
  4. Murray N. Rothbard, « Down with Primitivism: A Thorough Critique of Polanyi », 1961. Réédité en 2004 sur Mises Daily.
  5. Malinowski, p. 352.
  6. Reo Fortune, Sorcerors of Dobu (Londres: Routledge, 1932) p. 209.