Faut-il réglementer la prostitution ? Par Gustave de Molinari et Walter Block.

Soirées de la rue Saint Lazare

La ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a relancé récemment le débat sur le statut pénal de la prostitution. Faut-il réglementer la prostitution? Quelques éléments de réponse, avec des extraits de deux experts du sujets, Gustave de Molinari et Walter Block.

La ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a relancé récemment le débat sur le statut pénal de la prostitution. Faut-il réglementer la prostitution? Quelques éléments de réponse, avec des extraits de deux experts du sujets, Gustave de Molinari et Walter Block.

Article publié en collaboration avec l’Institut Coppet.

Extrait :

LE CONSERVATEUR.

Où donc voyez-vous des industries privilégiées ? D’après M. Thiers, tous les privilèges n’ont-ils pas été abolis dans la fameuse nuit du 4 août ?

L’ÉCONOMISTE.

D’après M. Thiers, oui ; d’après la vérité, non. Il existe encore en France une multitude d’industries privilégiées ou réglementées. En première ligne, il faut placer les banques. Viennent ensuite la boulangerie, la boucherie, l’imprimerie, les théâtres, les assurances, le commerce des effets publics, la médecine, le barreau, les offices ministériels, la prostitution, et plusieurs autres que j’oublie.

Ajoutons encore que l’Association, ce véhicule indispensable du progrès industriel, n’est pas libre en France.

[…]

LE CONSERVATEUR.

Vous nous avez signalé aussi la prostitution. La limitation du nombre des maisons de tolérance n’est-elle pas commandée par l’intérêt de la moralité publique ?

L’ÉCONOMISTE.

Les entraves apportées à la multiplication des maisons de tolérance ont pour résultat unique d’augmenter les profits des directrices et des commanditaires de ces établissements, tout en diminuant le salaire des malheureuses qui trafiquent de leur beauté et de leur jeunesse. Des fortunes considérables sont sorties de cette exploitation immonde…. Le monopole des maisons de tolérance est renforcée encore par les règlements de police qui interdisent aux prostituées le séjour des maisons garnies. Ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter des meubles sont obligés de se mettre à la merci des entrepreneurs de prostitution ou de faire de la prostitution interlope.

LE SOCIALISTE.

Ne pensez-vous pas que le prostitution disparaîtra un jour ?

L’ÉCONOMISTE.

Je l’ignore. En tous cas, ce n’est point à coups de règlements qu’on la fera disparaître. On la rendra, au contraire, plus dangereuse !

Sous un régime où la propriété serait pleinement respectée, où, par conséquent, la misère serait réduite à son minimum, la prostitution diminuerait considérablement, car la misère est la plus grande et infatigable pourvoyeuse de la prostitution. Il n’y aurait plus, sous ce régime, que des prostituées volontaires. Cela étant, il vaut mieux, je pense, que la prostitution se concentre, conformément au principe de la division du travail, plutôt que de s’universaliser. J’aime mieux peu de femmes se prostituant beaucoup, que beaucoup de femmes se prostituant un peu.

Les soirées de la rue Saint-Lazare (1849),
Gustave de Molinari

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Extrait :

La prostituée

Sujettes au harcèlement incessant de lois puritaines, de sociétés religieuses, de chambres de commerce, etc., les prostituées persistent néanmoins à exercer leur profession auprès du public. La valeur de leurs services est prouvée par le fait que les gens continuent à les fréquenter, en dépit des oppositions légales et civiles.

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. Toutefois, la partie essentielle de la définition est « transaction de plein gré ». Il y a quelque temps, une couverture de revue dessinée par Norman Rockwell[1] illustrait l’essence de la prostitution sinon sa matérialité. Cette image montrait un laitier et un marchand de pizzas debout à côté de leurs camionnettes, chacun s’affairant à déguster une pizza en buvant du lait. L’un et l’autre manifestement contents de leur « transaction de plein gré ».

Ceux qui manquent d’imagination ne verront pas de corrélation entre la prostituée donnant satisfaction à son client et l’épisode du lait et de la pizza Pourtant, dans l’un et l’autre cas, deux personnes se sont réunies volontairement, avec l’intention d’obtenir l’une et l’autre satisfaction. Dans aucun cas il n’y a eu usage de force ou de fraude. Certes le client de la prostituée peut juger par la suite que les services qu’il a reçus ne valaient pas l’argent versé. La prostituée peut estimer que la somme payée ne compense pas complètement les services qu’elle a fournis. Un mécontentement similaire pouvait aussi se manifester dans le cas de l’échange lait-pizza. Le lait aurait pu être aigre ou la pizza pas assez cuite. Mais les deux regrets s’exprimeraient après le fait et n’affecteraient pas la description de ces transactions en tant que « volontaires ». Si tous les participants n’avaient pas agi de plein gré, les transactions n’auraient pas eu lieu.

Il y a ceux, et parmi eux les partisans de la libération de la femme, qui déplorent le triste sort des pauvres prostituées opprimées, et qui estiment leur vie dégradante et exploitée. En revanche, la prostituée ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer.

Dans l’expérience des prostituées, il y a — bien sûr — de nombreux aspects négatifs qui apportent un démenti à l’image de la « putain heureuse ». Il y a des prostituées qui sont des droguées, des prostituées qui sont battues par des proxénètes, et des prostituées qui sont retenues dans des bordels contre leur gré. Néanmoins, ces aspects sordides ont peu de rapport avec la carrière intrinsèque de la prostitution. Il y a des infirmières et des médecins qui sont kidnappés et contraints à faire leur métier pour des fugitifs recherchés par la justice ; il y a des charpentiers toxicomanes ; il y a des comptables qui sont tabassés par des bandits. Nous ne pouvons guère en conclure que ces professions ou vocations sont suspectes, dégradantes ou sujettes à exploitation. La vie de la prostituée est aussi bonne ou aussi mauvaise qu’elle le souhaite. Elle l’adopte volontairement, comme prostituée, et est libre d’y renoncer n’importe quand.

Pourquoi alors le harcèlement et les interdictions contre la prostitution ? L’impulsion ne provient pas du client ; c’est un participant bien disposé. Si le client décide que fréquenter une prostituée n’est pas avantageux pour lui, il a la possibilité de cesser. La tendance à l’interdiction de la prostitution ne provient pas non plus des prostituées. Elles ont choisi d’elles-mêmes leur tâche et peuvent presque toujours y renoncer si elles changent d’avis sur les bénéfices relatifs.

L’initiative d’interdire la prostitution a été lancée par des « tierces personnes » qui ne sont pas directement concernées par ces commerces. Leurs raisons varient d’un groupe à l’autre, d’un lieu à l’autre et d’une année à l’autre. Ce qu’elles ont en commun est le fait qu’elles sont extérieures à la profession. Elles n’ont ni enjeu ni autorité en la matière, et on ne devrait pas en tenir compte. Leur permettre de trancher cette question est aussi absurde que de permettre à un quidam quelconque de juger du marché passé entre le laitier et le marchand de pizzas.

Alors pourquoi les deux cas sont-ils traités différemment ? Imaginez qu’une ligue appelée « les Mangeurs bienséants » se fonde pour soutenir la doctrine qu’avaler de la pizza en même temps que du lait est néfaste. Même s’il pouvait être démontré que la ligue anti-pizza-plus-lait et la ligue contre la prostitution ont un mérite intellectuel identique — autrement dit nul — la réaction aux deux serait encore différente. La tentative pour interdire de joindre le lait à la pizza ne susciterait que le rire, mais il y aurait une attitude plus tolérante en ce qui concerne la tentative pour interdire la prostitution. Il y a quelque chose qui joue pour résister avec fermeté à une compréhension intellectuelle de la question de la prostitution. Pourquoi la prostitution n’a-t-elle pas été légalisée ? Bien que les arguments contre cette légalisation soient sans valeur, ils n’ont jamais été clairement dénoncés comme spécieux par la communauté intellectuelle.

La différence entre les transactions sexuelles telles que celles qui se traitent dans la prostitution et d’autres transactions, comme celle de l’association lait-pizza, semble fondée sur la honte, ou tout au moins être liée à cette honte que nous ressentons, ou que l’on nous fait ressentir à la perspective d’avoir à « acheter des relations sexuelles ». On n’est guère « vraiment un homme » si on paie pour avoir des rapports sexuels.

Une plaisanterie fort connue illustre ce point de vue. Un homme bien de sa personne demande à une jolie femme « vertueuse » si elle coucherait avec lui pour cent mille dollars. Elle est ahurie par la proposition. Toutefois, réflexion faite, elle conclut que, si détestable que soit la prostitution, elle pourrait utiliser le montant de l’offre pour faire la charité et de bonnes œuvres. L’homme semble charmant, pas du tout répugnant ni dangereux. Elle dit timidement : « Oui. » Alors l’homme demande : « Et vingt dollars ? » La femme réplique avec indignation : « Quelle audace, pour quelle sorte de femme me prenez-vous ? » en le giflant. « Eh bien, nous avons déjà établi le genre de femme que vous êtes. Maintenant nous cherchons à nous mettre d’accord sur le prix », rétorque-t-il. La profondeur de la blessure que cette riposte inflige à la femme est une minime mesure du mépris accablant les individus impliqués dans ce genre d’activité.

Il existe deux méthodes qui ont des chances de combattre la conviction que payer pour des rapports sexuels est dégradant. L’attaque frontale qui se borne à nier que c’est mal de payer pour des rapports sexuels. Toutefois ceci ne convaincrait guère ceux qui considèrent la prostitution comme un mal social. L’autre possibilité serait de démontrer que nous payons toujours les relations sexuelles — tous tant que nous sommes, tout le temps — et, par conséquent, que nous ne devrions pas trouver à redire aux arrangements entre une prostituée professionnelle et un client.

En quel sens peut-il être dit que nous sommes tous engagés dans des tractations et des paiements quand nous abordons des activités sexuelles ? Au moins il faut que nous ayons à offrir quelque chose à nos partenaires éventuels avant qu’ils consentent à avoir des rapports sexuels avec nous. Dans la prostitution proprement dite, l’offre est en termes d’argent liquide. Dans d’autres cas, la tractation n’est pas aussi évidente. De nombreuses formes de rendez-vous entre homme et femme ressemblent nettement au modèle de la prostitution. L’homme est censé payer le cinéma, le dîner, les fleurs, etc., et la femme est censée le payer de retour par des services sexuels. Les mariages dans lesquels l’homme assume le soutien financier et l’épouse les fonctions sexuelles et la tenue du ménage se conforment aussi assez nettement à ce modèle.

En fait, toutes les relations humaines volontaires, des relations amoureuses aux relations intellectuelles, sont des marchés. Dans le cas de l’amour romantique et du mariage, la transaction se traite en termes d’affection, de considération, de gentillesse, etc. Le marché peut être heureux, et les partenaires peuvent trouver de la joie à donner. N’empêche que c’est quand même un marché. On voit bien que sans que soient donnés affection, gentillesse, etc., ou quelque chose, il n’y aura pas réciprocité. De même, si deux poètes « dépourvus d’intentions mercenaires » ne reçoivent « rien » l’un de l’autre, leurs relations aussi tomberaient à rien.

S’il y a transaction, il y a aussi paiement. Là où il y a paiement pour des relations qui impliquent des rapports sexuels comme le mariage et certains modèles de rencontre, il y a prostitution, selon la définition de ce terme. Plusieurs commentateurs sociologues ont correctement assimilé le mariage à la prostitution. Mais toutes les relations où interviennent des transactions, celles qui comportent des rapports sexuels aussi bien que celles qui n’en comportent pas, sont une forme de prostitution. Au lieu de condamner toutes ces relations à cause de leur similitude avec la prostitution, celle-ci devrait être envisagée simplement comme une sorte d’interaction à laquelle participent tous les êtres humains. Des objections ne devraient être soulevées contre aucune d’entre elles — ni contre le mariage ni contre l’amitié ni contre la prostitution.

Le proxénète

Depuis des temps immémoriaux, les proxénètes ont été traités comme des parasites qui exploitent les prostituées. Toutefois, une évaluation honnête exige que soit examinée la fonction réelle du proxénète (ou souteneur, maquereau, « mac »).

Le premier point qui requiert une clarification est l’assertion que les « souteneurs » usent de coercition et de menace de violences pour enrôler les prostituées et les conserver sous leur coupe. Certains en sont coutumiers, mais ce fait justifie-t-il la condamnation de la profession dans son ensemble ? Existe-t-il une profession qui n’ait pas un seul praticien coupable d’actes délictueux ? Il y a des briquetiers, des plombiers, des musiciens, des prêtres, des médecins et des avocats qui ont violé les droits de leurs concitoyens, mais ces professions n’appartiennent pas en tant que telles à une catégorie condamnable.

Et c’est ce qui devrait se passer pour le proxénétisme. Les actions d’un ou même de tous les proxénètes réunis ne peuvent légitimement servir à condamner la profession en tant que telle, à moins que cette action ne soit une partie nécessaire de la profession. Attention, la profession qui consiste à kidnapper de jeunes enfants pour obtenir une rançon est une profession mauvaise en soi. Même si quelques kidnappeurs accomplissent de bonnes actions, par exemple donnent une partie de la rançon comme contribution à une œuvre de charité, ou même si tous le font, la profession n’en reste pas moins abominable, puisque l’action qui la définit est mauvaise.

Si l’action qui définit la profession du proxénétisme était mauvaise, alors elle devrait aussi être condamnée. Pour évaluer le proxénétisme, il faut ignorer tous les actes malfaisants qui peuvent avoir été commis par certains souteneurs mais qui sont étrangers à la nature même de leur profession proprement dite.

La fonction du proxénète est en soi identique à celle d’un courtier. De même que le font les courtiers — en ce qui concerne les biens immobiliers, l’assurance, le marché financier, les investissements, les opérations à terme sur marchandises, etc., le souteneur a pour fonction de mettre en relation deux parties intéressées par une transaction et ceci à moindre frais qu’il ne leur en aurait coûté sans ses bons offices. Chaque partie d’une transaction opérée par un courtier gagne au courtage, sans quoi ni l’une ni l’autre ne passeraient par lui. Et il en est de même dans le cas du proxénète. Le client ne perd pas de temps en attente et en quêtes vaines ou sans intérêt. Téléphoner à un proxénète pour un rendez-vous avec une prostituée est plus commode que d’user son temps et sa peine à en rechercher une soi-même. Le client a aussi la sécurité de savoir que la prostituée lui vient avec une recommandation.

La prostituée y gagne également. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. Elle est aussi protégée par le proxénète — contre des clients indésirables et des policiers dont une partie de l’activité consiste à empêcher les prostituées d’engager des relations commerciales volontaires avec des adultes consentants. Les rendez-vous organisés par le proxénète apportent à la prostituée une sécurité physique supplémentaire qu’elle n’a pas quand elle arpente le trottoir ou va d’un bar à l’autre.

La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Le proxénète professionnel accomplit la fonction nécessaire du courtage. Dans ce rôle, il est peut-être plus honorable que bien d’autres courtiers — dans la banque, les assurances et le marché financier. Ceux-là s’appuient sur des lois restrictives pour décourager la concurrence, tandis que le proxénète ne peut jamais faire appel à la loi pour protéger sa situation.

Défendre les indéfendables (1976),
Walter Block

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