Schumpeter, amant, cavalier et économiste

Schumpeter aimait dire qu’il avait eu trois objectifs dans sa vie : être le meilleur amant du monde, être le meilleur cavalier du monde et, bien entendu, être le meilleur économiste du monde.

Par Francisco Cabrillo, de Madrid, Espagne

Est-il possible d’être professeur d’université en économie et vivre comme est supposé le faire un gentleman ? Peu de gens actuellement penserait que cela pourrait se faire ; mais arriver à rendre compatibles ces deux choses fut toujours présent dans l’esprit d’un des économistes les plus originaux et importants du 20e siècle, Joseph Alois Schumpeter.

La vie de notre personnage connut des vicissitudes très diverses. Né en 1883 à Triesch (Moravie), qui à l’époque faisait partie de l’empire austro-hongrois, il étudia le droit et l’économie à Vienne. En 1907, il partit en Angleterre pour approfondir ses études et là il se maria avec une femme bien plus âgée que lui. Le nouveau couple déménagea rapidement en Égypte et là Schumpeter exerça le métier d’avocat devant le Tribunal international du Caire. De retour en Europe, il devint professeur d’université juste avant l’éclatement de la guerre. Et les années qui suivirent le conflit, pendant quelques mois, ministre des Finances, banquier et, enfin, professeur à l’université de Bonn. Les dernières années de sa vie, il expliquait que quand il était jeune, il voulait avoir une vie pleine, de laquelle ne serait absent ni l’économie, ni la politique, ni la science, ni l’art et ni l’amour. Mais – ajoutait-il – qu’il y était seulement arrivé que lorsqu’il avait abandonné ce plan, puisque pour avoir du succès, il faut toujours se concentrer sur quelque chose.

En 1932, il partit aux États-Unis comme professeur d’économie de l’université Harvard. Là, il refit sa vie et se maria (c’était déjà son troisième mariage) avec une Américaine qui sera cella qui plus tard publiera l’œuvre inachevée à laquelle Schumpeter avait consacré beaucoup de temps tout au long des dernières années, sa monumentale Histoire de l’analyse économique. Le travail scientifique qu’il développa ces années fut réellement impressionnant. Sa vision de l’économie allait bien au-delà de l’étude de problèmes spécifiques et il construisit une des dernières grandes théories sur le développement du capitalisme. Sa conclusion n’était pas optimiste pour quelqu’un qui admirait réellement ce système économique. Son opinion était que le capitalisme finirait par disparaître, victime de son propre succès, puisque la grande entreprise pourrait finir par assumer les fonctions de l’entrepreneur innovateur, figure qui, pour lui, constituait l’élément clé qui expliquait le progrès économique du monde occidental.

À Boston, il était un professeur distingué. Mais il semble qu’il regretta toujours la vie de Vienne du début du siècle, sous doute infiniment plus attirante que celle d’un campus universitaire américain, même s’il s’agissait d’un centre aussi prestigieux que Harvard. Dans les années ’40, il calcula quels devraient être les revenus pour vivre comme un authentique gentleman… et le chiffre se révéla si élevé qu’il démontra que l’enseignement et la bonne vie étaient réellement incompatibles. Une multitude d’économistes, tout au long de l’Histoire, peuvent confirmer la véracité de cette affirmation. Mais comme l’affirmait un de ses vieux amis, Schumpeter voulut toujours travailler à l’université, mais percevoir un salaire très supérieur à celui d’un professeur d’université.

La modestie ne fut certainement pas la vertu qui caractérisait le plus notre économiste. Il aimait dire qu’il avait eu trois objectifs dans sa vie : être le meilleur amant du monde, être le meilleur cavalier du monde et, bien entendu, être le meilleur économiste du monde. Et, poursuivant, dans un geste de fausse modestie, il ajoutait que de ces trois objectifs, il n’en avait atteint que deux. Jamais il ne voulut dire desquels ils s’agissaient. Mais il ne fait aucun doute qu’il était ravi de laisser son interlocuteur perplexe. Schumpeter décéda en 1950. Un demi siècle plus tard nous continuons à nous demander lequel de ses trois plans échoua.

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Article paru dans Libertad digital. Traduit de l’espagnol.