La Grèce ou l’État comme cocotier

Le problème est que l’État grec n’est pas conçu comme une administration, mais comme une grande vache à lait

Les Grecs ont mis fin à l’hégémonie des deux partis jusqu’ici majoritaires en donnant le voix aux groupes les plus opposés au système et placé le pays dans bourbier politique qui ne fait qu’aggraver les problèmes économiques.

Par José Carlos Rodríguez

Il y a un peu plus d’un mois, la Commission européenne invita un groupe de journalistes, provenant de France, du Portugal, de Malte et d’Espagne, et parmi lesquels je me trouvais, à Athènes. Là, nous avons eu la possibilité de parler avec différents membres du gouvernement grec, avec des leaders du Pasok et de la Nouvelle Démocratie ; avec des banquiers, des syndicalistes, des entrepreneurs et des hauts fonctionnaires du FMI et de l’Union européenne.

À une seule réunion seulement, je n’ai pas pris de notes, mais elle n’en fut pas moins éclairante. La protagoniste en était Rodoula Zissi, vice-présidente du parlement grec (monocaméral). Elle se tenait sur une estrade qui s’inclinait vers les degrés où se trouvaient les sièges que nous, journalistes, occupions. Elle était accompagnée de six personnes, desquelles une seule ouvrit la bouche. C’était l’interprète, qui répétait en anglais les vagues et ineptes paroles de la conférencière. Nous pûmes vérifier ensuite qu’elle n’avait pas besoin d’interprète pour s’adresser à nous, puisqu’elle parlait un bon anglais et aussi un très bon français. Mais il y avait là l’interprète et les cinq autres accompagnateurs. Chaque député a une demi-douzaine d’auxiliaires, tous payés, bien sûr, par l’État. Ils ne représentent qu’une partie, sans doute la mieux introduite, d’un très vaste réseau de clientélisme.

Du clientélisme, il y en a dans n’importe quel pays, certes. Sans doutes la différence, dans le cas de la Grèce, réside dans ses dimensions et son étendue. Les sportifs qui alimentent la gloire nationale avec une médaille ou un titre reçoivent habituellement comme récompense un poste dans l’administration.

Qu’est-ce qui en Grèce facilite cet assistanat, qui vise les employés publics eux-mêmes et pas tellement les autres citoyens ?

Sous la domination ottomane (on parle d’une période de cinq siècles qui s’acheva en 1821), le peuple grec conserva l’essentiel de son unité ethnique et le sens de la communauté. Des membres de cette communauté, de par leur formation, travaillaient comme scribes ou haut fonctionnaires. Ils étaient, de plus, les interlocuteurs du régime face à leur communauté. Aujourd’hui, deux siècles après l’indépendance, la figure de l’interlocuteur face à l’État continue d’être assez pertinente. Également survit l’hostilité envers celui-ci.

« Ici, on voit l’état comme un ennemi », me commenta à une occasion Nina Melisova, journaliste de l’agence Ana. « Ici, celui qui trompe l’État, qui en tire profit sans y contribuer, n’est pas vu comme une personne non solidaire, mais comme un malin qui a su tirer parti à son avantage. » Jusqu’à un certain point, je fus étonné d’entendre la même chose lors d’un dîner avec George Kostit, président de l’association des consommateurs Biozo : « L’État est l’ennemi », me dit-il sans la moindre trace d’ironie. Je me rappelai à cet instant la conversation que j’avais eu avec Melisova, qui m’avait également fait le commentaire suivant :

Il y a une phrase qui est la phrase nationale. Ici, les gens ne tienne pas compte de l’État. Par exemple, on prévient que l’on ne peut traverser un col sans mettre les chaînes. Les gens passent et, finalement, trois ou quatre voitures finissent pas être bloquées, créant un embouteillage monstrueux. Et c’est alors qu’apparaît cette phrase, chargée d’indignation : « Où est l’État ? Où est l’État ? »

Le problème est que l’État grec n’est pas conçu, principalement, comme une administration rationnelle au service d’un ensemble d’intérêts généraux, mais comme une grande vache à lait. C’est comme un cocotier, que l’on secoue avec l’unique but d’en faire tomber quelque chose. Un haut fonctionnaire d’une organisation multilatérale disait, non sans exagération : « Ceci n’est pas un pays, c’est une collection d’intérêts créés. » Le système politique contribue à cet état des choses : il a quelque chose d’oriental dans la conformation de ses élites, qui sont fréquemment des sagas familiales.

Il est difficile de rendre l’administration un peu fonctionnelle, effective et efficiente. Spécialement quand l’administration elle-même s’occupe à peine de cela. En faisant référence à la situation de son pays, Loukas Tsoukalis, président de la Fédération hellénique de politique européenne et internationale (Eliamep), disait :

Il a une élite battante éparpillée à travers le monde. Il a, peut-être, le plus grand taux par habitant de professeurs à l’étranger. Cependant, l’État est un des pires de la planète. Il a un système clientéliste qui a été très corrompu ces dernières années. Cela exige des changements radicaux du système politique et de l’administration.

Nikos Kostrandras, rédacteur en chef du journal Ekathimerini, commenta, à propos du second plan de réformes imposé par la troïka :

Le second mémorandum prévoit de renvoyer 150.000 fonctionnaires. Je ne vois pas ça comme le plus adéquat, parce que le problème n’est pas que l’État soit grand, mais parce qu’il n’est pas créé pour servir les gens. Nous avons besoin d’un État à l’intérieur de l’État. Un ministère dont la tâche serait de veiller à ce que les ministères fonctionnent.

Ce ministère existe déjà. Il s’agit du groupe de travail (task force) déplacé par l’UE. Son directeur, Horst Reichenbach, a indiqué qu’ils n’avaient aucun rôle en rapport avec le système fiscal. En matière d’impôts, il affirme que l’on a enregistré quelques avancées, mais que ça va « à un rythme très lent ». Dans le futur, il faudra simplifier le système d’imposition, pour qu’il devienne plus maniable pour les fonctionnaires. À ce propos, Giorgios Papandréou nous dit :

Nous avons changé la législation fiscale. Mais si le fonctionnaire est corrompu, on peut changer les lois autant de fois que tu veux… Et si on augmente les taux, on augmente alors les revenus de ce fonctionnaire corrompu. De sorte qu’il faut réformer l’administration.

Papandréou cita un rapport de la Brookings Institution selon lequel les revenus de l’État grec augmenteraient de huit points du PIB si on en finissait avec la fraude fiscale. Quantité suffisante pour résoudre le problème fiscal du pays. Pas de sauvetage, ni de faillite ni rien. Mais, comme l’indiquait Loukas Tsoukalis,

Il est très difficile de se battre contre le pire de tous les problèmes, l’État.

Dans cette tâche, l’UE et la troïka ne sont pas seules. Elles peuvent compter sur Panagiotis Karkatsoulis, du ministère de la Réforme administrative et reconnu par l’American Society for Public Administration comme le meilleur fonctionnaire du monde – il y a des prix pour tout. Dans une entrevue accordée au journal portugais Público, Karkatsoulis expliquait que l’État grec doit réaliser 23.000 tâches distinctes, avec 1.140 changements annuels.

Ces chiffres sont révélateurs. Oui, 23.000 compétences officielles est un chiffre énorme. Mais si on regarde bien, on verra que ces 23.000 compétences n’affectent pas les fonctionnaires de la même manière ; et certaines sont là mais sont sans utilité.

Karkatsoulis voit avec beaucoup de scepticisme les prétentions de réforme immédiate. Il n’accorde pas non plus beaucoup d’importance décisive aux élections qui viennent de se dérouler. La transformation par laquelle doit passer son pays est très profonde et prendra des années, beaucoup d’années. Un haut fonctionnaire d’une institution internationale dit que, au fur et à mesure qu’ils connaissaient la Grèce, ils se rendaient compte qu’un appui financier n’était pas « suffisant » pour introduire des changements sur une période de deux ou trois ans. « Si les problèmes sont profondément enracinés et sont structurels », et c’est le cas de la Grèce, les réformes demandent « une dizaine d’années ». « Nous avons vu que les changements qui doivent se produire en Grèce nécessitent plus de temps. »

Ce fonctionnaire, reconnu hors de son pays, est représentatif de la Grèce sous un angle qui peut paraître choquant pour le lecteur qui suit l’actualité grecque, ou pour le lecteur de cet article. C’est que les Grecs, pris individuellement, sont généralement des gens de grande valeur, avec une bonne formation et avec de l’initiative. Mais il y a quelque chose dans la manière d’organiser le pays qui conduit vers la frustration des efforts individuels.

Le moteur du changement de cette réalité doivent être les politiques. Mais le veulent-ils ? Le peuvent-ils ? Ainsi parle Reichenbach : « Plus que de la résistance de la part des fonctionnaires, ce que me dit mon expérience c’est que les politiciens ne donnent pas les directives adéquates. » Karkatsoulis est du même avis : « Il est clair que les politiciens ne veulent pas qu’il y ait des changements. Sinon, pourquoi, alors, font-ils tout ce qui est possible pour s’y opposer ? »

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Article paru dans Libertad digital. Traduit de l’espagnol.