Les limites du modèle chinois

De nombreux signes montrent que le système chinois, que certains considèrent comme un modèle, a sans doute atteint ses limites et que la Chine va devoir choisir entre le capitalisme d’État et la véritable économie de marché

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Les limites du modèle chinois

Publié le 4 avril 2012
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De nombreux signes montrent que le système chinois, que certains considèrent comme un modèle, a sans doute atteint ses limites et que la Chine va devoir choisir entre le capitalisme d’État et la véritable économie de marché, entre des libertés données au compte-goutte, et de véritables libertés, économiques, mais aussi politiques. 

Par Jean-Yves Naudet.
Article publié en collaboration avec l’Aleps.

La Chine est en crise, selon certains. N’exagérons pas, et nous avons vu la semaine dernière qu’entre la récession européenne et le ralentissement chinois, il y avait un gouffre. Mais en même temps, de nombreux signes montrent que le système chinois, que certains considèrent comme un modèle, a sans doute atteint ses limites et que la Chine va devoir choisir entre le capitalisme d’État et la véritable économie de marché, entre des libertés données au compte-goutte, et de véritables libertés, économiques, mais aussi politiques.

Miracle ou fruit de la libéralisation ?

Il y a eu ce que certains appellent un miracle chinois : après la ruine de l’économie maoïste, après les réformes initiées par Deng Xiaoping, la Chine est devenue un grand pays émergent : une croissance de 10% par an ces dernières années, un commerce extérieur florissant, faisant de la Chine le premier exportateur du monde, un PIB qui a dépassé celui du Japon et qui est donc le second du monde, après les USA : de quoi faire rêver bien des pays en développement.

Il n’y avait là rien de miraculeux, mais une certaine libéralisation d’une économie jusque là totalement étatisée et conforme au modèle marxiste-léniniste. Un pragmatisme (« Qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris », selon l’expression de Deng), qui a fait reculer l’idéologie, au moins en économie, et permis de passer au stade d’un pays émergent. Encourager les entrepreneurs, libérer certains prix, ouvrir les frontières, privatiser des entreprises, laisser le marché fonctionner ; il n’en fallait pas plus pour mettre au placard la vieille planification centralisée. En économie, il n’y a pas de miracle : la liberté porte ses fruits.

Les difficultés économiques s’accroissent

Cette période est-elle close ? On peut se poser la question. D’abord, la croissance ralentit. Certes, elle reste la plus forte du monde, mais on est loin des 14,2% de hausse du PIB de 2007 ou même des 10,4% de 2010. La croissance s’est ralentie à 9,2% en 2011 et elle devrait être, selon le FMI, de 8,2% en 2012, l’objectif officiel est de 7,5% et les prévisionnistes parlent de 6,6% ! Le ralentissement est notable.

D’autres signes inquiètent. L’inflation a été forte, de l’ordre de 5 ou 6% (5,4% en 2011), et l’objectif pour 2012 est une hausse des prix de 4% ; le laxisme de la politique monétaire est pour beaucoup dans ce dérapage des prix et la Chine découvre que l’inflation est une maladie dont il est difficile de se débarrasser.

Certes, le commerce extérieur est florissant. Mais la hausse des exportations se ralentit et le mois de janvier 2012 a même marqué un recul de 0,5% des exportations chinoises. Et surtout il est désormais question d’un déficit commercial, phénomène encore impensable il y a quelques années, et constaté en février de cette année. La Chine découvre qu’elle est sensible au ralentissement économique mondial, alors que le marché intérieur est peu dynamique. Pour vendre, il faut des acheteurs et la sous-évaluation systématique de sa monnaie ne suffit pas à garantir un excédent permanent, car les hausses de salaires, qui atteignent souvent 20%, finissent par réduire son avantage en termes de coût de production. Enfin, il ne suffit pas de produire moins cher, il faut aussi des produits de qualité, etc.

La Chine a joué son rôle « d’atelier du monde », obligeant les pays développés à faire des efforts de productivité, de qualité, de valeur ajoutée ; mais elle découvre à son tour qu’il y a des pays où on produit moins cher que chez elle et que la concurrence est une réalité pour tous. Des entreprises occidentales, installées en Chine, délocalisent au Bangladesh ou ailleurs. Même ses réserves de change, les plus importantes du monde, ont baissé au dernier trimestre 2011 et ce n’est pas en achetant massivement de l’or qu’elle réglera ses difficultés.

Revendications sociales ou persistance du socialisme ?

À s’en tenir là, on resterait dans l’analyse conjoncturelle, n’appelant que des politiques conjoncturelles. La Chine n’a pas échappé au chant des sirènes keynésiennes, et ne s’est pas privée de pratiquer des plans de relance. Elle en prépare d’ailleurs un nouveau, qui mêlerait hausse des dépenses publiques et baisse des taux d’intérêt.

Pourtant le mal est sans doute structurel.

Il y a d’abord le mécontentement social : les mutations ont été rapides et pour la première fois la population urbaine a dépassé la population rurale. La Chine découvre les revendications sociales en faveur de l’État Providence !

Il y a surtout le non choix entre socialisme et capitalisme. Cette question de fond transparaît dans le discours du premier ministre Wen Jiabao, présentant son rapport annuel : « tenir haut la grande bannière du socialisme à caractéristiques chinoises ». Ce n’est pas une simple figure de rhétorique. C’est le signe que la Chine n’a toujours pas renoncé à la voie socialiste, et l’exercice de voltige entre deux systèmes touche sans doute à ses limites : la Chine a fait des pas considérables vers la liberté économique et son développement spectaculaire en est la récompense, mais les ambiguïtés demeurent.

La troisième voie c’est l’impasse

Entre capitalisme et socialisme, il n’y a pas de troisième voie durable. Aujourd’hui, la Chine demeure une économie mixte. C’est mieux que la planification centralisée, mais on reste dans la logique d’un capitalisme d’État. Les entreprises publiques sont encore nombreuses et des monopoles publics existent encore ; les entreprises privées sont loin d’être toutes dans les mains d’entrepreneurs indépendants, mais plutôt dans celles de membres éminents du parti. Les habitudes étatiques sont encore nombreuses, la corruption est omniprésente. Certains médias chinois évoquent « un capitalisme de copinage ». Tous les domaines qualifiés de « stratégiques » sont sous contrôle étroit du parti, y compris banques, téléphone mobile et internet… La Banque mondiale a d’ailleurs souligné la nécessité d’une « diversification graduelle de la propriété » – en clair d’une privatisation.

On peut mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir à partir de l’indice de liberté économique du Wall Street Journal et la Fondation Heritage : la Chine est 138ème, avec une note de 51,2 sur 100, juste la moyenne ; c’est infiniment mieux que ceux qui sont proches d’elle politiquement, comme la Corée du nord (179ème et dernier avec 1 sur 100) ou que Cuba, le Zimbabwe, le Venezuela ou l’Iran. Mais la Chine a fait en gros la moitié du chemin vers la liberté ; cela fait toute la différence avec la Corée du Nord, mais cela fait aussi toute la différence avec les pays réellement libres.

La Chine est à la croisée des chemins. Les zones de contraintes étatiques sont encore fortes et le parti unique et totalitaire, qui brime les libertés civiles, est un frein au développement. Comment avoir une vraie liberté économique sans liberté d’expression ? Comment avoir un fonctionnement harmonieux des institutions de l’économie (propriété, contrat) sans état de droit ? L’exemple chinois montre l’extraordinaire efficacité des libertés économiques, mais il rappelle aussi, dans le stade actuel de son évolution, qu’une économie mixte, un tiers système, n’est pas viable à long terme : il faut choisir car les libertés ne se divisent pas. La Chine est en train de l’apprendre à ses dépens.


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