Les spéculateurs sont-ils des parasites ? Deuxième partie.

imgscan contrepoints 892 traders

Dans cette seconde et dernière partie examinons nous désormais en quoi les spéculateurs sont utiles.

Dans cette seconde et dernière partie, examinons désormais en quoi les spéculateurs sont utiles.

Par Vincent Bénard.

Cet article est la suite de « Pourquoi la spéculation existe et quelle est son utilité économique ».

Et voilà le spéculateur-parieur

L’intérêt des marchés à terme d’options, que ce soit sur des devises, des fruits et légumes ou des actions, est que, nous l’avons vu, nul n’est besoin de trouver vous même la personne qui se portera contrepartie exacte de vos besoins de couverture. Peu importe les motivations de ceux qui achètent ou vendent des options identiques ou opposées à la votre.

Imaginons maintenant que vous ne vendiez pas d’airbus mais que vous voulez simplement faire un pari sur le cours du dollar par rapport à l’Euro (vous pariez sur une baisse du dollar).

Vous pouvez soit prendre une option d’achat à terme sur de l’euro, soit une option de vente à terme sur le dollar. Admettons que vous choisissiez la seconde option : vous vous engagez à vendre dans 3 mois au cours du jour la somme de 1 millions de dollars (disons pour 770 000 Euros – 1,30$ pour 1€), parce que vous espérez que le dollar va baisser et que vous pourrez acheter, dans trois mois, ce même million de dollars pour, disons, 670 000 Euros (#1,50$ / 1 euro). Bénéfice attendu : 100.000 Euros, moins les frais.

Le market maker vous demandera de verser, comme gage de sérieux de votre option, un « déposit » de couverture égal à un certain pourcentage du risque pris. Par exemple 5%, soit 38 500 €. Si le marché considéré est très volatil, il risque de vous demander plus, sur un marché « pépère », un peu moins. Si tout va bien pour vous, vous n’aurez pas à dépenser plus, et si le dollar baisse dans la proportion prévue, vous pourrez dans 3 mois toucher 770 000€, que vous n’achèterez à ce moment là que pour 670 000€ dont vous aurez déjà payé 38 500. Soit 100 000€ de bénéfice pour une mise de fonds de 38 500€ : pas mal !

Vous avez donc compris qu’à un moment, un spéculateur qui vend (ou achète) à terme un produit quelconque, doit, s’il ne possède pas réellement ce qu’il vend, l’acheter avant le terme échu de la vente, pour pouvoir tenir son engagement initial. En termes de métier, on appelle cela « déboucler une position ». Il gagne de l’argent si sa position à l’achat lui coûte moins cher que sa position à la vente.

Des risques très élevés pour le spéculateur-parieur « à découvert »

Oui, mais que se passe-t-il si vous vous êtes trompé et que le dollar, au lieu de baisser, remonte ?

Disons que vous vous êtes engagé à vendre $1 000 000 pour 770 000 €. Si, au bout des 3 mois, 1M$ valent, disons, 800 000€, vous devrez acheter 800 000€ ce qui vous rapportera 770 000€ à la vente, votre perte sera de 30 000€… Comme votre dépôt de garantie était de 38 500, le market maker se contentera d’en garder 30 000 plus ses menus frais, et vous rendra ce qui reste. Vous commencez à faire la grimace…

Mais imaginons maintenant qu’au bout d’un mois (deux mois avant le terme de votre option, donc), dans un de ces mouvements de yoyo dont il a le secret, le dollar ait monté de plus de 5%, et que votre million de dollar doive s’acheter pour 810 000€. Soit, pour vous, 40 000€ de perte potentielle. Votre perte potentielle est donc légèrement supérieure à votre dépôt de garantie !

Dans ce cas, le courtier qui vous a vendu l’option va vous demander de combler par avance votre perte potentielle, via un « appel de marge » : il va vous demander les 1500 euros qui manquent. Et ainsi de suite si le dollar continue de monter. Aussi votre option risque-t-elle de vous revenir fort cher si vous vous êtes planté. Votre perte peut très vite excéder très largement votre mise de fonds initiale !

De deux choses l’une : ou bien vous répondez à l’appel de marge parce que d’une part, vous êtes persuadé que dans les deux mois à venir, la tendance va se retourner et le dollar va baisser fortement, que votre pari pour l’instant perdant finira par être gagnant, et d’autre part, vous avez assez de cash pour combler la perte. Soit vous ne répondez pas à l’appel de marge et le courtier va liquider votre option, et utiliser votre dépôt de garantie pour couvrir la perte. Et vous vous retrouvez délesté de 38 500€ (plus les frais du courtier). De cette façon, le bon courtier (il en existe de mauvais, autre débat) s’assure que toutes les différences de valeur entre options de vente et options d’achat sont effectivement couvertes : c’est à vous de risquer votre chemise, pas à lui !

Ce genre de spéculateur pratique ce que l’on appelle l’achat ou la vente « à découvert », au contraire de l’industriel ou du paysan qui s’engagent dans des achats ou ventes d’options couvertes par une contrepartie de production réelle et tangible. Bref, il est un spéculateur « parieur », aux objectifs très différents du « spéculateur prudentiel » rencontré lors du premier volet de cette série.

Vous avez compris que le spéculateur « à découvert » est quelqu’un qui prend des risques très élevés contre des espérances de gain tout aussi élevées. Au reste, les purs spéculateurs qui risquent « le gros coup » sur des paris aussi risqués ne sont pas si nombreux, même s’ils peuvent parier de très grosses sommes. La plupart des acteurs sur les marchés à terme d’option cherchent soit à couvrir un risque commercial (cas du vendeur de pommes de terre ou d’Airbus) ou financier, soit à spéculer avec moins de risques en montant des stratégies complexes d’achat et de ventes simultanées d’options qu’il vont essayer de déboucler au bon moment, limitant leur risque de perte et leur espérance de gain.

Les spéculateurs améliorent le fonctionnement du marché

Toujours est il que les spéculateurs à découvert remplissent deux fonctions essentielles sur ces marchés à terme.

Tout d’abord, ils lui fournissent de la liquidité. En effet, les personnes qui ont un intérêt industriel à se couvrir contre une hausse de telle devise ou de telle matière première ne sont pas forcément, à un instant T, en même quantité que ceux qui veulent se prémunir contre le mouvement inverse. Les spéculateurs-parieurs « à découvert » permettent, de par leur présence, aux « spéculateurs prudentiels » qui utilisent ces mêmes marchés aux fins d’assurance pour lesquels ils ont été conçus d’être certains de pouvoir trouver des options à acheter ou à vendre dans le sens qui leur convient.Autrement dit, plus les spéculateurs-parieurs sont nombreux, plus ils donnent aux spéculateurs prudentiels l’assurance de pouvoir se couvrir.

D’autre part, et surtout, les spéculateurs, parce qu’ils prennent de très gros risques, sont souvent mieux informés que bien des épargnants ordinaires sur les marchés : leur survie en dépend. Le résultat est qu’ils vont souvent permettre par leurs actions d’informer les épargnants moins « pointus » des situations de rupture sur les marchés. Plutôt que de le réécrire moi même, je citerai un large extrait d’un article de David Descôteaux, de l’IEDM, qui décrit parfaitement l’intérêt de la spéculation pour les épargnants ordinaires dans le cas d’une affaire de fraude comme celle encore mis au jour pour la banque Lehman Brothers :

Les milliers de bureaucrates et de « gendarmes » chargés de démasquer ce genre de fraude aux États-Unis (la Réserve fédérale, la Securities and Exchange Commission, etc.) n’ont rien vu. Comme dans le cas de Bernie Madoff, ils dormaient. Et comme dans celui d’Enron en 2001 – ce courtier en électricité qui a déclaré faillite après avoir menti sur l’état de ses finances –, ils ont manqué le bateau. Dans ce dernier cas, ce fut encore une fois les spéculateurs qui sonnèrent l’alarme en faisant chuter le titre d’Enron. Les régulateurs, eux, ont allumé… six mois plus tard !
Pourtant, les politiciens et autres démagogues blâment toujours les spéculateurs quand ça va mal. Prenez la Grèce en ce moment. Les politiciens grecs, bon nombre d’entre eux des irresponsables qui ont endetté leur pays jusqu’au bord de la faillite, blâment aujourd’hui les spéculateurs pour leurs problèmes. Mais les spéculateurs ne provoquent pas les crises. Ils les exposent au grand jour. Et forcent les responsables à corriger leurs problèmes sans tarder. En faisant chuter une devise ou une action en bourse, ils préviennent les autres investisseurs – comme vous et moi – qu’il vaut mieux déguerpir. Que les choses sentent mauvais dans telle entreprise ou tel pays. Ce sont les entreprises comme Enron, Lehman Brothers et les gouvernements qui provoquent les crises. Les spéculateurs donnent seulement l’heure juste sur la situation d’une entreprise ou d’un pays. Comme le veut l’adage : si votre visage est laid, ne blâmez pas le miroir.

Vrai, les spéculateurs sont loin d’être des anges. La plupart se motivent par l’appât du gain rapide, et se fichent du bien commun. Certains sont si puissants qu’ils peuvent couler une devise et déstabiliser un pays entier en quelques clics d’ordinateur. Mais les spéculateurs remplissent une fonction essentielle dans l’économie : leurs actions imposent une discipline aux entreprises et aux gouvernements. Une discipline plus efficace que la réglementation, même la plus sévère. Si vous gérez mal vos affaires, les spéculateurs vont miser sur votre échec. Et comme ces gens mettent leur propre argent en jeu – et qu’ils perdront des milliards s’ils se trompent –, ils vont scruter les finances d’une entreprise avec beaucoup plus d’assiduité que les organismes de réglementation.

Les spéculateurs ne sont pas populaires, mais leur fonction dans l’écosystème financier est importante et hautement utile, à condition de comprendre leurs agissements.

Le surnombre des parieurs

Une des objections courantes à ce qui précède, est que les « purs spéculateurs » peuvent, aujourd’hui, représenter plus de 10 fois, ou plus encore, le volume de transactions des agents de l’économie réelle simplement venus chercher une couverture sur un risque identifié, ce qui opèrerait une distorsion importante des prix qui se ferait au détriment des « spéculateurs prudentiels ».

La réalité est moins simpliste. Si des spéculateurs-parieurs entrainent le cours d’une matière première (par exemple) nettement au delà du « trend » (tendance) naturellement créé par ceux qui échangent cette matière pour des besoins réels, alors il se trouvera rapidement d’autres spéculateurs pour parier sur une correction. Et si, dans un mouvement d’aveuglement collectif, de purs spéculateurs créent une bulle sur un actif, alors ce sont les acheteurs de l’économie dite « réelle » qui ralentiront leur consommation, modifiant le « trend » général, et donc ramenant d’autres spéculateurs pariant sur une correction.

Certes, il existe des bulles « spéculatives » qui dérapent, et l’histoire économique récente en est friande. Mais ce ne sont pas nécessairement les « spéculateurs parieurs » qui en sont la cause. Ainsi, lors de la récente bulle immobilière, ce sont des foyers ordinaires qui ont cru qu’ils pouvaient se servir de la valeur « toujours croissante » de leurs maisons pour augmenter indéfiniment leur encours de dette hypothécaire… Rien à voir avec des manipulations de traders, quand bien même d’autres outils spéculatifs se sont greffés sur ce premier niveau de mauvaise anticipation. Et j’ai abondamment écrit qu’il avait fallu, pour que cela dérape, plus d’un coup de pouce d’un état ou d’une banque centrale… Cet article étant déjà fort long, je vous renvoie à un écrit déjà fort ancien sur la typologie des bulles spéculatives

Interdire les ventes à découvert ?

Pourtant, les gouvernements parlent régulièrement d’interdire les opérations à découvert, parfois même uniquement les ventes à découvert (« naked short sales ») et certains pays les interdisent purement et simplement sur leurs places de marché, généralement de taille secondaire.

Or, comme le souligne le quotidien « les échos », lorsque les ventes à découvert furent temporairement suspendues en septembre 2008 après les ennuis de Fannie Mae, Freddie Mac et Lehman Brothers, cela n’a en rien réduit la volatilité des cours du secteur financier, bien au contraire. D’une façon générale, la volatilité des places financières qui interdisent les ventes à découvert est supérieure à celle des places qui l’autorisent, alors que leur liquidité est inférieure. L’interdiction des ventes à découvert revient à limiter l’inclusion de mauvaises nouvelles dans les prix, tirant les cours artificiellement à la hausse. Mais cela ne dure pas très longtemps. De fait, alors que les spéculateurs sont accusés de manipuler les cours, les mesures visant à limiter la spéculation constituent elles mêmes une manipulation des marchés. 

Sur l’interdiction des ventes à découvert : Celui qui veut en savoir plus pourra avec profit lire cet article de Pierre Chaigneau expliquant les tenants et aboutissants des ventes à découvert, ou encore, en Anglais, le « film » des événements financiers d’août et septembre 2008 retracé par Mike Shedlock.

Conclusion : 

Les outils qui permettent la spéculation ont une utilité incontestable pour l’économie dite réelle, et les spéculateurs-parieurs qui viennent se greffer sur ces outils ne sont pas, comme le disent leurs détracteurs, des parasites qui vivent au dépens des producteurs, mais ceux qui mettent l’huile indispensable au bon fonctionnement des mécanismes d’assurance qui sont l’objet primaire des marchés spéculatifs. Ils sont en outre, pour qui sait les observer, d’excellents indicateurs anticipés de problèmes à venir, et de ce fait, obligent les agents économiques à conserver un comportement sensé. Voilà pourquoi les états, dépendants (au sens toxicologique) de leurs dettes abyssales, les détestent : les spéculateurs sont de puissants contre pouvoirs à la tentation de gabegie permanente qui les anime.

——–
Prolongement ultérieur : « Mais, enfin, Monsieur Bénard, tout est il beau, pur et merveilleux dans le petit monde de la spéculation ? Celle ci, poussée à l’excès, n’engendre-t-elle pas des dommages pour l’économie réelle ? Certains marchés ne deviennent-ils pas trop spéculatifs ? »
Effectivement, comme dans toute activité, des excès sont constatés… Et curieusement, souvent, ces bêtises résultent d’erreurs des états, mauvais législateurs, mauvais juges, et mauvais dirigistes. Pour un futur article !

——–

Lire également :

La première partie de cet article, « pourquoi la spéculation est elle utile »

Les bulles spéculatives, typologie et conséquences

Les Traders mangent des ouvriers communistes au petit déjeuner

Sur le web

« En défense des spéculateurs« , Jean-Yves Naudet, sur Catallaxia