Automobile : Un Made In France de qualité discutable…

Une récente enquête d’opinion étrille constructeurs français. La presse ne relaie surtout pas l’information. Mais chut. Sachons vivre tranquille.

Oooooh comme c’est dommage ! On apprend, à la suite d’une enquête auprès de 208.000 lecteurs dans seize pays du monde, que les automobiles françaises sont mal classées et que l’image des marques hexagonales oscille entre le médiocre et le mauvais. Voilà qui devrait susciter quelques commentaires dans l’actualité, surtout lorsqu’on se rappelle que le Made In France fait régulièrement parler de lui …

Le constat, en tout cas, n’est vraiment pas brillant : la fiabilité perçue sur les modèles français, tant par les Français eux-mêmes que par les conducteurs du reste du monde, est franchement basse. Citroën se classe ainsi au seizième rang, Renault deux places en dessous et Peugeot, deux places encore en dessous. La finition, elle aussi, est considérée comme médiocre ou mauvaise pour ces trois marques.

Normalement, un petit article de la sorte ne mérite pas qu’on s’y attarde vraiment. En outre, le fait de le commenter, surtout dans ces colonnes, me vaudra certainement les remarques acides habituelles sur le thème « Vous n’arrêtez pas de cogner sur la pôvre France qui n’en peut plus ».

Pourtant, il y a bien quelques raisons de commenter ce résultat.

D’une part, force est de constater que la presse française dans son ensemble, toute acquise au commentaire précis, pointu et d’une finesse exquise de la campagne présidentielle en cours, n’a apparemment pas de temps à consacrer à ces futilités. Et puis, elle aussi ne doit surtout pas participer au dénigrement français, comprenez-vous : lorsque Dassault finit par vendre son Rafale, chaque organe de presse peut se permettre de titrer la bonne nouvelle en gros, en gras, en cinq colonnes à la une. Mais lorsqu’on découvre, au détour d’une enquête, que les voitures françaises subissent une fort mauvaise réputation, on n’en entendra pas parler. Et puis cette enquête a été réalisée par des Teutons, qui sont des fourbes (au moins autant que les Chinois et certainement plus que les Anglais qui sont aussi perfides), chacun le sait. Bref : ne discutez pas, la presse, qui nous rappelle gentiment et à chaque occasion sa neutralité et de son devoir d’informer son public, n’est certainement pas cocardière. C’est juste que bon, là, tout de suite, vous comprenez mon brav’môssieur, y’a pas le temps.

La GS break. Tout un poème.

Bilan : on se retrouve à découvrir l’information au détour d’une brève sur internet, coincée entre les déboires de George Clooney et les rebondissements dans l’Affaire des Neutrinos Qui Vont Trop Vite (entre autres palpitances médiatiques indispensables à notre culture).

Seulement voilà : cette information, aussi désagréable soit-elle pour le patriote qui vibre joyeusement dans chaque petit Français, elle existe, et l’occulter ne sert à rien, et surtout pas à s’améliorer.

Car c’est ici le cœur du problème et le stigmate assez caractéristique d’un esprit français devant les problèmes de fond.

En effet, nous sommes en présence d’une enquête réalisée par un groupe de presse sur un nombre très représentatif de lecteurs (ici, on parle de plusieurs centaines de milliers). Les résultats obtenus sont, statistiquement parlant, significatifs non pas de la qualité réelle ou de la fiabilité réelle des voitures françaises mais bien de l’impression générale, du ressenti des consommateurs de ces marques.

En clair, les constructeurs français ont, au travers de ce genre d’enquête et sans débourser un rond, une idée assez précise de ce qu’ils devraient améliorer.

Aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, ce genre d’enquête est pris très au sérieux, analysé, décortiqué, et commenté par une presse qui ne fait pas de cadeaux. La réaction des constructeurs est elle aussi analysée, et on attend même des prises de positions des firmes qui se doivent, au moins, d’expliquer ce qu’elles comptent faire pour remédier à la situation.

En France, l’inféodation de la presse avec le pouvoir et, partant, avec les grands groupes du CAC40 (qui leur achètent des encarts de pubs, par exemple) est telle que pas un bruit ne se fait entendre. Tout le monde doit penser la même chose, quitte d’ailleurs à ne surtout rien penser. J’en veux pour preuve la précédente enquête du même groupe, en 2010, parue elle aussi dans le silence feutré d’une presse française qui fait des prouts discrets dans son bain de subventions : elle n’avait déclenché aucune réaction, et très manifestement, les constructeurs n’en ont soit pas entendu parler (peu probable), soit pas tenu compte du tout.

Ce qui n’est pas étonnant : le marché français a été très habilement rendu captif aux constructeurs du cru dont les entrées dans les parloirs gouvernementaux sont multiples, renouvelées et largement utilisées. Les différentes primes, depuis 2010 justement, permettant de maintenir leurs ventes à flot (et, a contrario, leur disparition les fait s’effondrer). C’est la même chose au niveau des pièces détachées, partie la plus lucrative de la vente automobile en elle-même : depuis combien de temps le monopole des fabricants dure-t-il ?

En clair : les constructeurs sont plus que certainement au courant de la situation et savent parfaitement que leurs voitures sont perçues comme des chignoles douteuses qu’ils ont du mal à vendre sans aide d’état en France et n’arrivent pas à écouler ailleurs dans le monde. Or, plutôt qu’utiliser les enquêtes d’opinion (qui pointent pourtant des problèmes récurrents de finition, de services après-vente catastrophique, par exemple), on a cette confuse impression d’une volonté de toucher le moins possible au status quo.

Tuner une GS, c'est possible !

Cependant, ce n’est pas si étonnant. En effet, si l’on se rappelle que la moindre modification de la façon de travailler dans une usine automobile française peut déclencher un mouvement syndical d’ampleur et une crise ministérielle, on comprendra bien que la tâche d’une remise en question est une bataille quasiment perdue d’avance, ou alors, qu’elle doit se mener sur des décennies, avec toute la souplesse que cela implique.

En outre, remettre en cause sa méthode de travail, c’est admettre, en creux, que ce qu’on faisait n’était pas bon. Et là, c’est l’horreur absolue de devoir accepter qu’on ait pu commettre des erreurs, qu’on ait subi un échec. Et ça, en France, c’est une abomination.

Moyennant quoi, les seules enquêtes d’opinions qui soient bruyamment relayées sont celles qui portent sur des politiciens, surtout lorsqu’il s’agit de les débiner. Et bien sûr, comme pour les enquêtes automobiles, absolument aucun effet, aucune prise de conscience, aucune remise en question n’est perceptible après ces enquêtes.

Et tout continue donc exactement comme avant.
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