Suisse : 6 semaines de vacances pour tous ?

Vacances en plus, chômage en plus!

Dimanche 11 mars, les Suisses diront s’ils acceptent l’initiative de Travail.Suisse qui exige trente jours de vacances annuels obligatoires pour tous, contre vingt actuellement

Dimanche 11 mars, les Suisses diront s’ils acceptent l’initiative de Travail.Suisse qui exige trente jours de vacances annuels obligatoires pour tous, contre vingt actuellement.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Selon toute vraisemblance, l’initiative « Pour 6 semaines de vacances » sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet – espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés – la mission de l’initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud : mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d’État.

Quel que soit le degré d’échec, des gens des deux camps seront là pour s’en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de « progrès social » (bientôt la redite avec « 5 semaines de vacances pour tous », qui sait ?). D’autres célèbreront le rejet d’une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d’un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l’initiative me demanda si j’allais voter selon « le cœur ou la raison ».

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu’il entendait par là.

— Eh bien, me répondit-il, le cœur, c’est l’envie, les sentiments… Et qui n’aurait pas envie de six semaines de congés par an ? Six semaines ! Ce serait chouette !

— Bon, d’accord, mais la raison ?

— C’est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça… J’avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c’est du masochisme !

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J’ai repensé depuis à cette petite conversation sur le « cœur » et la « raison » au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d’une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l’administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n’auraient objectivement aucune raison rationnelle de s’opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l’initiative.

Égoïsme ? Bien entendu. Car à l’autre bout de l’échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99,7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l’emploi ne font pas partie de leur quotidien ; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s’en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage…

Si bien que j’en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l’initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l’altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d’un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d’autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu’on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu’on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu’on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l’échec de cette avancée dans le « progrès social ». D’autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

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