Lorsque l’État centralisé nourrit la division ethnique en Côte d’Ivoire

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L’apport colonial le plus marquant, et le moins naturellement en accord avec la Côte d’Ivoire, est un État centralisé. Il rejette, de par son existence et la forme figée de ses structures publiques, toutes les différences entre tribus, et entre ethnies. Il est le responsable majeur d’une dynamique sociale allant à l’encontre de toute idée de réconciliation nationale.

L’apport colonial le plus marquant, et le moins naturellement en accord avec la Côte d’Ivoire, est un État centralisé. Il rejette, de par son existence et la forme figée de ses structures publiques, toutes les différences entre tribus, et entre ethnies. Il est le responsable majeur d’une dynamique sociale allant à l’encontre de toute idée de réconciliation nationale.

Par Nicolas Madelénat di Florio
Article publié en collaboration avec Audace Institut Afrique

Tout commence, comme souvent, par une petite phrase entendue dans la rue : « La Côte d’Ivoire ne peut pas être en paix puisqu’elle est composée d’ethnies différentes ; des groupes sociaux différents ne peuvent pas cohabiter, ils sont trop différents. » Il y a aussi des déclarations telles que celle du Président Ouattara lors de sa visite d’État en France, en janvier dernier, qui dans le journal l’Express, alors qu’on lui demandait pourquoi tant de « nordistes » étaient brutalement nommés à des postes à responsabilité dans son pays, a déclaré qu’il s’agissait « […] d’un simple rattrapage. Sous Laurent Gbagbo la communauté du Nord, soit 40% de la population, était exclue des postes de responsabilité. » Cette logique tribale émanant du chef de l’État censé être le garant de l’unité nationale pose problème et semble extrêmement dangereuse pour la réconciliation de la Côte d’Ivoire puisque le Président lui-même se pose en défenseur de son propre groupe, ce qui ligue les autres contre lui et nourrit la division.

Des théories à une approche pratique : fondements des maux ?

Qu’est-ce qu’une ethnie ? L’ethnie est un groupe social à transmission identitaire par le sang, c’est-à-dire que se mêlent deux données complémentaires : d’une part le caractère héréditaire de l’appartenance (il faut que les parents appartiennent à une certaine ethnie pour que l’enfant puisse prétendre l’intégrer par la suite) et, d’autre part, l’imprégnation dès les premiers instants de l’existence par un ensemble normatif fort, affirmé en opposition de ceux des autres groupes humains présents sur la même aire géographique.

Ethnie et tribu : une pure différence de mots ? Non ; les deux termes désignent bien deux réalités différentes. D’une part l’ethnie, qui est composée de tribus différentes mais qui reprennent, toutes, dans leurs processus de reproduction identitaire via les mécanismes mimétiques un fonds commun et un lien au-delà des sphères sociales : un lien de sang, partagé, inaliénable. Et d’autres part les tribus qui, bien qu’appartenant à la même ethnie, ont vis-à-vis d’elle des adaptations différentes consubstantielles à leur implantation géographique et aux impératifs extérieurs (vêtements différents si l’ethnie est implantée sur un vaste territoire mais qu’une partie des tribus qui la composent vivent en plaine et une autre partie en montagne). Les codes sociaux, l’ensemble normatif qui va régir la vie en commun au sein d’un même groupe humain, peuvent varier entre deux tribus qui, pourtant, se rejoignent, d’un point de vue identitaire, au sein de la même ethnie.

Qu’est-ce qui différencie l’ethnie de la Nation ? La question est formidablement intéressante car elle permet de dégager deux dimensions opposées de la vie en commun des êtres humains. L’ethnie est la formation spontanée, c’est-à-dire qu’elle obéit à un ordre échappant aux volontés humaines : ses modalités de vie en commun, ses valeurs, ses règles, évoluent avec le temps en fonction de contraintes extérieures. Les langues tribales, par exemple, tendent à être complétées, pour certains mots introduits par des rencontres avec d’autres groupes, par d’autres termes jusque-là ignorés puisque ne renvoyant pas l’esprit de celui qui parle à un état de réalité (le terme soda, par exemple, n’était pas utilisé avant l’arrivée des premières boissons sucrées) ; les ethnies dont les individus ont souhaité en consommer se sont donc adaptées en intégrant ce terme à leur lexique traditionnel. La Nation, quant à elle, est une formation politique – ce qui tend à la rendre artificielle. Elle est accompagnée d’un État qui va la régir, la modifier, en fixer les règles et veiller à ses applications en sanctionnant, voire en éliminant, ceux qui refuseront de se soumettre.

Tribus, ethnies, Nation et… État centralisé : concilier l’inconciliable ?

D’un point de vue anthropologique, concilier des groupes humains aux normes sociales différentes ne pose pas de problème puisque, sans intervention extérieure, la coexistence de tribus, sur un même territoire, même si elles appartiennent à des ethnies différentes se règlera soit par une mutation des normes sociales communes (avec, en parallèle, renforcement de l’identité tribale et ethnique) soit par un évitement consciencieux (caractère « tabou » de certaines zones, mécanismes de captation de la violence individuelle et transposition à un degré supérieur).

Pourtant, il est facile d’objecter à ce constat des phénomènes d’une cruauté particulière ; songeons, pour n’emprunter à l’histoire qu’un seul type d’exemples, aux épurations ethniques. Or, l’histoire ne méconnait pas la barbarie dont les hommes sont capables ; mais elle permet aussi, par une lecture attentive des données factuelles, de dégager un acteur souvent ignoré car gênant : les structures étatiques, lesquelles génèrent les facteurs déclencheurs de conflits.

Ainsi, des hommes obligés à vivre ensemble par des contraintes géographiques, devant partager par exemple la même source d’eau, les mêmes terres, et des espaces sociaux proches, vont être obligés de cohabiter dans une harmonie réglée et convenue. Point n’est besoin de verser dans un angélisme déplacé pour ne pas insister sur des manifestations de victimisation visant à la paix sociale : c’est le cas, par exemple, lorsqu’une personne d’une tribu voisine était sacrifiée, physiquement, ou moralement, afin que son groupe social soit sauvé (règlement d’un conflit autour d’un vol entre deux tribus, par exemple). De cette justice, pourtant, découlait une harmonie globale, prenant en compte les typicités normatives des groupes sociaux en présence, et de leurs habitudes ancestrales.

Ce système d’autorégulation de la vie en société fonctionne spontanément et s’adapte parfaitement aux diverses contraintes extérieures, et engendre, sans aucune intervention, ses propres solutions. Même la violence trouve une explication cohérente dans pareille lecture des sociétés ivoiriennes, servant souvent de thermomètre des contraintes difficilement compressibles : le manque de nourriture et le vieillissement d’un groupe faute de naissances, par exemple, entrainant souvent la destruction de la tribu concernée puis son intégration dans une tribu plus forte où les individus encore capables de procréer sont mêlés à leurs semblables et garantiront, ainsi, la pérennité de l’ensemble. Le système « juridique/de droit » s’adapte lui aussi et confère soit, par le mariage, un statut à la femme concernée comme étant semblable à une native de cette tribu, soit un statut hybride mais garantissant, par le sang du nouveau mari, une intégration parfaite des enfants. Or, le système s’enraye lorsque des modèles d’organisation sociale différents font ingérence.

L’apport colonial le plus marquant, et le moins naturellement en accord avec la Côte d’Ivoire, est un État centralisé. Il rejette, de par son existence et la forme figée de ses structures publiques, toutes les différences entre tribus, et entre ethnies. Il est le responsable majeur d’une dynamique sociale allant à l’encontre de toute idée de réconciliation nationale. La raison en est assez simple : quiconque est à la tête de la machine étatique va porter les couleurs de sa propre appartenance tribale et, par ce biais, générer spontanément contre lui l’opposition des autres groupes sociaux, des autres tribus, des autres ethnies. Et de se demander si ce n’est pas dans la décentralisation, c’est-à-dire dans la création de structures locales de gouvernance, où toutes les tribus seraient représentées, que se trouve la clef de la réconciliation nationale ivoirienne. La voie de l’adoption d’un régime parlementaire est à explorer également puisqu’un tel régime limite le pouvoir absolu des dirigeants et donne du poids aux parlementaires issus de toutes les régions du territoire national.

N’est-ce pas le plus grand des droits de l’Homme que de pouvoir vivre conformément à sa nature dans le respect de ses coutumes et de ses semblables ?

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